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loi. » Ce qui semblait donner å entendre que la réunion du Champ de Mars avait eu pour objet le meurtre, le pillage, l'incendie, la désobéissance à la loi. Pétion ayant observé que c'était de la sorte qu'on parvenait à tuer la liberté de la presse, l'auteur de la motion l'interrompit : « Eh bien, qu'au lieu des mots provoqué la désobéissance à la loi, on mette ceux-ci : conseillé formellement. » Le projet, amende de cette façon, fut adopté. Après quoi, l'Assemblée se sépara, triomphante?.

Beaucoup ne virent dans ces événements que le résultat d'un vaste, d'un épouvantable complot :

« Examinez, disaient-ils, et rapprochez toutes les cir- · constances. Deux hommes, sans qu'on ait pu savoir au juste pourquoi, se cachent sous l'autel de la Patrie. Découverts, ils parlent d'argent reçu ; et des misérables, qui restent inconnus, qui restent impunis, les égorgent: excellent moyen de couper court à des révélations plus amples, et, en même temps, prétexte admirable fourni aux calomniateurs du mouvement populaire! Aussi, que fait-on? A l'Assemblée, on présente, avec une fausseté impudente, le double assassinat du Gros-Caillou comme ayant été commis par les pétitionnaires sur de bons citoyens qui invoquaient le respect des lois; et afin d'irriter la garde nationale, on se hâte de dire que les victimes sont deux gardes nationaux. Puis, comme il importe que la colère arrive jusqu'à la fureur, il se trouve qu'à point nommé un brigand, quelque pétitionnaire sans doute, attente aux jours de la Fayette. Par bonheur, le fusil rate. Quel était, en ce cas, le premier devoir de la Fayette ? L'assassin était arrêté : il fallait évidemment le retenir prisonnier; l'interroger du moins, savoir son nom... Mais alors la comédie de l'assassinat manqué tournerait contre les auteurs ! La Fayette y pourvoit, par une générosité trois fois habile : il fait mettre le prisonnier en liberté... Et tout aussitôt, l'on s'en va répandant parmi la garde nationale que les séditieux ont tiré à bout portant sur

1 Voyez cette séance dans l'Histoire parlementaire, t. II, p. 123-126.

son chef, et que lui, toujours héroïque, il a pardonné. » Voilà donc la garde nationale suffisamment préparée à ce qu'on attend d'elle, la voilà transportée de rage! Cependant le peuple afflue au Champ de Mars. Pour endormir ses inquiétudes, s'il en avait, on a eu soin de dire la veille, aux commissaires députés par lui à l'hôtel de ville, qu'il n'avait rien à craindre; « quc la loi le couvrait de son inviolabilité.» Peuple infortuné! Il se fie à ces Sinons en écharpe; et tandis que, tranquillement, joyeusement, il signe sur l'autel de la Patrie une pétition dont chaque mot respire l'amour de la loi, les gardes nationaux partent de la place de Grève, avec leurs fusils déjà chargés, tant l'intention du meurtre est formelle, arrêtée d'avance! Chose bizarre, le drapeau rouge, employé ce jour-là, cst si petit qu'il en est presque imperceptible, et loin de le déployer en tête des colonnes, suivant les prescriptions de la loi, on le porte caché dans les rangs. La garde nationale arrive au Champ de Mars, et elle se présente à toutes les issues. Malheur au peuple! Car, à supposer qu'on fasse les trois sommations légales, comment lui sera-t-il possible d'y obéir, puisqu'il est cerné? Maintenant, qui a conduit là, sur les glacis, ces hommes qui s'y sont tenus séparés de la foulc; et quel motif les pousse, quand la garde paraît, à proférer des cris impuissants, à lancer quelques pierres, ou plutôt des mottes de terre à des gens qui leur peuvent répondre à coups de fusil ? Fureur insensée! dira-t-on. Soit. Mais voici un bien étrange mystère. Sur ceux qui la provoquent, la garde nationale tire à blanc; et sur ceux qui ne la provoquent pas, sur les vieillards, sur les femmes, sur les enfants, qui sont pressés dans le Champ de Mars, qui entourent l'autel de la Patrie, elle fait une décharge furieuse! Et cette décharge, elle n'attend pas les trois sommations prescrites par la loi, par cette loi qu'on prétend défendre ou venger ?!

Ce serait insulter à la nature humaine que d'admettre

1 Voy., au sujet de ce système d'accusation, les Révolutions de Paris, no 106 ; les Révolutions de France et des royaumes, etc., no 86 ; la Biographie dc Sylvain Bailly, par François Arago, p. ccxxi.

comme possible, en l'absence de preuves mathématiques, et quelles que soient les apparences, une aussi infernale préméditation. Tout ce qu'il est permis de dire parce que ce fait appartient à l'histoire, c'est que, devant le tribunal révolutionnaire, Bailly, interpellé sur la question de savoir s'il y avait eu complot, fit cette réponse remarquable : « Je n'en avais point connaissance alors, mais l'expérience m'a donné lieu de penser, depuis, qu'un tel complot existait à celle époque?. » Le courage, calme et réfléchi, mais inébranlable, qui fut une des vertus de Bailly, n’autorise pas la supposition que cette réponse lui ait été arrachée par une lâche terreur; et son panégyriste a cu conséquemment raison de penser que « rien de plus grave n'avait jamais été écrit contre les promoteurs des violences sanguinaires du 17 juillet ?. »

Ces promoteurs, quels furent-ils ? Si nous hésitions à le dire, les faits, d'une voix terrible, le diraient à notre place : ce furent les meneurs du parti constitutionnel dans l'Assemblée. Même en rejetant toute idée d'un complot ourdi froidement et combiné en ses diverses parties, on est invinciblement conduit à reconnaître que les chefs du parti constitutionnel voulaient un coup d'État et ne négligèrent rien pour le frapper. L'intérêt pressant et personnel qu'ils y avaient ; leurs discours, qui le préparèrent ; le profit immédiat qui leur en revint ; les plaintes d’André sur la tiédeur des autorités répressives ; le faux rapport de Regnault de Saint-Jean d'Angély; les messages meurtriers envoyés par Charles Lameth à l'hôtel de ville; les félicitations officiellement adressées à Bailly et à la garde nationale; l'espèce de chant de victoire entonné par Barnave : tout les accuse. La Fayette ne fut que leur épée, et Bailly que leur éditeur responsable.

Il était réservé à ce dernier de payer un tel honneur de sa tête. C'est pourquoi il nous est doublement commandé d'être juste envers sa mémoire. L'amnistier d'une manière absolue, ce serait sacrifier la vérité au sentiment de compassion que son sort inspire ; mais il est, en sa faveur, des circonstances atténuantes que l'équité veut qu'on rappelle. Bailly, très-ferme devant le péril, était très-facile à conduire; il avait ce genre de faiblesse qui rend souveraine l'influence d'un entourage ami, et cet excès de confiance qui fait quelquefois de la nature la plus droite l'instrument des desseins les plus pervers : « J'ai le malheur, écrivait-il à Voltaire en 1776, d'avoir la vue courte. Je suis souvent humilié en pleine campagne. Tandis que j'ai peine à distinguer une maison à cent pas, mes amis me racontent les choses qu'ils aperçoivent à cinq ou six lieues. J'ouvre de grands yeux et je me fatigue, sans rien voir 1 » Eh bien , au moral comme au physique, Bailly était myope. Trompé par les échevins qui l'entouraient, influencé outre mesure par l'attitude de l'Assemblée et ses messages, étourdi et entraîné par les cris de la garde nationale, il céda... Il céda ! et si ces considérations ne sont pas de celles qui fléchissent d'ordinaire la rigueur d'un tribunal politique, elles n'en sont pas moins dignes de rester présentes à l'esprit du philosophc et au ceur de l'homme.

1 Biographic de Bailly, p. ccxx. 2 Ibid.

Il est bien certain, d'autre part, que ce ne fut point Bailly qui fit charger les armes sur la place de Grève ; que ni lui ni la Fayette ne donnèrent, au Champ de Mars, l'ordre de faire feu; et, même, que Bailly fut affligé du massacre, au point d'adresser de publiques félicitations, ce soir-là, aux gardes soldés qui, sous le commandement de Hulin, s'étaient montrés si généreux ?. Il est vrai que, le lendemain, à l'Assemblée, le langage de Bailly fut tout autre! Eh, quelle preuve plus saisissante de sa faiblesse ? Le 18 juillet, après une nuit employée sans doute à des obsessions auxquelles il ne sut résister, le maire de Paris seul parla. Celui qui,

point dadel, même, que Rosh Champ de M

1 Lellre à Voltaire sur l'origine des sciences, passage cité par François Arago, dans sa Biographie de Bailly, p. ccxxII.

· Biographie de Bailly, par François Arago, p. ccxxii. — Ces regrets de Bailly se trouvent aussi constatés par le témoignage, peu suspect à cet égard, des rédacteurs des Révolutions de Paris. Voy, le no 108 de ce journal.

le 17, sur le Champ de Mars, teint de sang, avait parlé, c'était Bailly!

Le massacre du Champ de Mars, plus encore que celui de Nancy, fit fermenter dans l'âme du peuple un impérissable levain de haine et de vengeance. D'avance, il donnait aux journées du 20 juin et du 10 août le caractère d'une revanche. C'est que de tels événements ne passent point sur une société sans y laisser des traces. La portée de celui-ci — nous y reviendrons — fut incalculable, clle fut terrible 1.

1 Et c'est pour cela justement que cette partie de l'histoire de la Révolution a été si étrangement défigurée par les historiens de toutes les nuances. Car, nous ne craignons pas de dire que, de tous les récits publiés jusqu'ici, le nôtre est le plus complet et le seul véritablement exact.

Dans ses Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France, Beaulieu entasse crreurs sur erreurs : faut-il dire calomnies sur calomnies ? Sans rien prouver, sans rien spécifier, sans tenir le moindre compte des documents existants, il présente les pétitionnaires comme des factieux, qui égorgent deux individus mangcanl un mauvais déjeuner à l'abri des ardeurs du soleil, puis qui s'en vont promener les deux têtes dans Paris pour y exciler une patriotique terreur, et, quand la garde nationale se rassemble, sont obligés de s'enfuir avec leurs affreux trophées, clc..., etc... !

Dans l'Hisloire de la Révolution par deux amis de la liberté, ouvrage contemporain cependant des événements qu'il raconte, ouvrage auquel le Monileur a fait, sans les avouer, des emprunts considérables, et qui est généralement mis à contribution, ce n'est qu'un cri de rage contre les brigands, la hordo furieuse, la mullilude emporiće, qui remplit le Champ de Mars devenu le champ des furies ! Il est vrai que ce livre est écrit tout entier dans le sens du parti constitutionnel, dont il exprime ici les passions.

Bertrand de Moleville est tout aussi véridique. On en jugera par ce trait : en parlant des deux malheureux qui furent assassinés au Gros-Caillou, il dit qu'ils furent mis en pièces, probablement pour avoir refusé de signer la pélition! Ainsi du resle. (Voy. scs Annales, t. IV, ch. xliv.)

Madame Roland, quoique présente au champ de la Féilération dans la matinée du 17, ne fait que mentionner le massacre. ( Voy. scs Mémoires, p. 355.)

Ferrières n'a presque rien su, et le peu qu'il dit montre combien il est mal informé. Il assure, par exemple, que, le 17, Danton lut la pélition, au Champ de Mars, et que Camille Desmoulins harangua le peuple sur l'autel de la Patrie ! Or, on sait que Camille et Danton n'élaient pas à Paris, ce jourlà. (Voy. les Mémoires de Ferrières, t. II., liv. X, p. 470 et 471.) Ferrières, au surplus, a commis beaucoup d'inexactitudes, surtout en matière de dates, et n'est bon à consulter en général que pour ce qui concerne les choses qu'il a vues et en quelque sorle touchées du doigt, débats parlementaires, intrigues des partis, parce qu'il possède une sorte d'impartialité sceplique qui rend son témoignage admissible, toutes les fois qu'il a eu chance d'être bien informé.

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