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pendant point pris leur parti d'une situation qui comprimait leur élan vers la liberté. C'est pourquoi, s'ils sont demeurés tranquilles pendant le gouvernement de ce prince, auquel ils auraient malaisément resisté, ils se hâtent, à peine son règne a-t-il cessé, de reprendre, au point où ils en étaient demeurés, avant qu'Albert montât sur le trône, leur entreprise d'affranchissement.

III

LES WALDSTAETTEN PENDANT LE RÈGNE DE HENRI DE LUXEMBOURG (1308-1313).

L'attentat qui, le 1" mai 1308, avait privé le fils de Rodolphe de Habsbourg de la couronne et de la vie, replaça les Waldstätten dans la position où le trépas de son père les avait déjà mis, et, une fois encore, ils eurent la satisfaction de voir le trône d'Allemagne échapper à la maison d'Autriche. De même qu'Adolphe de Nassau avait succédé au roi Rodolphe, ce fut Henri, comte de Luxembourg, qui prit à la tête de l'Empire la place d'Albert d'Autriche. Il fut élu, le 27 novembre 1308, roi des Romains. Le moment était, pour les habitants des Waldstätten, d'une haute gravité. De la politique de ce monarque dépendait, en effet, pour eux, l'alternative de voir leur indépendance reprendre un nouvel essor ou s'amoindrir de plus en plus. Les relations d'Henri VII avec les fils de son prédécesseur devaient exercer sur la double chance que les confédérés allaient courir une influence décisive, selon qu'il entrerait dans les intérêts de ce prince d'affaiblir la dynastie autrichienne, ou de se l'attacher. La mauvaise chance parut d'abord vouloir l'emporter. Henri VII s'était engagé, en effet, trois jours après son élection, et il réitéra cette promesse six semaines plus tard, lors de son couronnement, non-seulement à maintenir les ducs d'Autriche dans toutes les possessions et tous les droits dont leur maison avait joui sous les trois rois précédents, mais encore à leur prêter assistance contre quiconque chercherait à leur résister**. C'était condamner d'avance toute tentative qu'auraient pu faire les Waldstätten pour se soustraire à la dépendance de l'Autriche; c'était, en particulier, leur enlever tout espoir d'obtenir la confirmation des franchises impériales auxquelles le roi Albert avait déjà refusé d'accorder sa sanction. Mais cette inquiétante perspective fut heureusement de courte durée. La promesse que le roi avait faite à deux reprises aux ducs d'Autriche demeurait inexécutée et semblait ne point devoir se réaliser. De promptes défiances s'étaient élevées dans l'esprit d'Henri VII contre l'ambition de ces princes, et les gens des Waldstätten, chez lesquels subsistait toujours plus vivant et plus éveillé le désir de l'indépendance, se hâtèrent de profiter des premiers symptômes de ce refroidissement, pour solliciter du monarque le renouvellement et la confirmation des diplômes impériaux qui les plaçaient sous la suzeraineté immédiate de l'Empire*. Henri, qui depuis deux mois séjournait dans la haute Allemagne, se trouvait alors à Constance; ce fut là que des députés de Schwyz, d'Uri et d'Unterwalden se présentèrent devant lui, pour lui faire part des inquiétudes qui les agitaient (vestris inquietudinibus obviare) et des dangers que courait leur indépendance. Le monarque leur prêta une bienveillante attention, et ils obtinrent de lui plus de faveurs que leurs communautés n'en avaient encore reçues d'aucun de ses devanciers. Non-seulement, par ses diplômes du3juin 1309, il accorda aux gens de Schwyz et d'Uri la confirmation des chartes d'affranchissement par lesquelles l'empereur Frédéric II, en 1240, et le roi Adolphe, en 1297, les avaient déclarés Sujets immédiats de l'Empire; mais il octroya, en outre, à « tous les hommes d'Unterwalden, » un rescrit dans lequel, pour répondre, disait-il, à leurs instances (vestris supplicationibus), il leur assurait le maintien de « toutes les libertés, droits, priviléges et faveurs, que leur avaient auparavant concédées les empereurs et les rois ses prédécesseurs*. » Or, nulle concession de ce genre n'ayant jamais été faite aux gens d'Unterwalden, cette déclaration royale, dont le but était évidemment de placer ce petit pays dans les mêmes conditions politiques que les deux autres Vallées, ne peut être considérée que comme une preuve de l'union toujours plus étroite qui existait entre les trois communautés, et qui permettait de demander pour l'une d'elles, comme si c'eût été le renouvellement d'anciennes prérogatives, ce qui n'avait appartenu jusque-là qu'à ses confédérés. En donnant ainsi aux Waldstätten, par l'identité de leur situation dans l'Empire, une homogénéité et une cohésion qu'eux-mêmes avaient déjà cherché à réaliser dans leur commun pacte de 1291, le roi Henri VII faiSait faire à leur indépendance, comme à leur confédération, un immense progrès. Mais il alla plus loin encore. A la mouvance impériale directe qui les affranchissait de la suprématie, quelle qu'elle fût, des ducs d'Autriche, Henri VII ajouta pour eux le pri

vilége de n'avoir jamais à comparaître devant aucun tribunal séculier (sauf le sien) hors des limites de leur territoire, et d'être placés sous la juridiction immédiate de son bailli, tenant ses assises au milieu d'eux (coram Advocato nostro provinciali intra fines vallis). Ce bailli, ou préfet impérial, étant le même pour les trois vallées, formait entre elles un lien de plus, et cette unité hiérarchique contribuait encore à leur assurer toujours davantage une existence à part, à côté de leurs voisins qui se trouvaient tous placés sous la dépendance indirecte ou immédiate de l'Autriche. Le comte Werner de Homberg fut le premier spécialement investi de cette charge nouvelle (phleger des Rœmschen Richs in dien Waltstetten), qui fut exercée plus tard, durant le règne d'Henri VII, par Rodolphe de HabsbourgLaufenbourg, seigneur de Raperschwyl et par Eberhard de Bürglen, comme baillis de l'Empire dans la haute Allemagne*°. Le roi Henri VII, qui avait promis aux ducs d'Autriche de les maintenir en possession de tous leurs priviléges, n'avait point tenu sa parole, cela est évident; mais, la question de bonne foi réservée, outrepassait-ilson autorité? Nous ne le pensons pas. Le chef de l'Empire était, en théorie, le suprême dispensateur du droit, et les princes qui lui demandaient la confirmation de leurs priviléges et l'inféodation nouvelle de leurs territoires reconnaissaient par cela même qu'il était le maître de ses décisions. Mais cette prérogative absolue du monarque était tempérée, en fait, par sa propre faiblesse et par l'espèce de prescription que l'hérédité, depuis longtemps incontestée, avait établie en faveur des possesseurs actuels. Néanmoins, quand cette prescription avait été plus ou moins rompue et qu'elle provoquait des protestations dignes d'être écoutées, le chef de l'Empire pouvait se croire permis (surtout si en agissant ainsi il nuisait à des adversaires), d'écouter les plaintes qui lui étaient adressées et d'y faire droit. C'est ce qui était arrivé dans le cas des Waldstätten. Henri VII, qui avait des motifs bien ou mal fondés de se défier de l'Autriche, et par conséquent de l'affaiblir, saisissait l'occasion d'atteindre ce dernier résultat, en accueillant les réclamations de populations qui ne s'étaient jamais franchement soumises à la domination de cette maison. C'était son intérêt, et c'était aussi son droit, de satisfaire les vœux de ces petites communautés, qui (deux d'entre elles du moins) avaient déjà vu plus d'une fois leur indépendance politique reconnue et consacrée par ses propres prédécesseurs. Mais les ducs d'Autriche ne l'entendaient pas ainsi, et ils auraient été infidèles aux traditions comme aux intérêts de leur famille, s'ils avaient laissé s'accomplir, sans mot dire, ce qu'ils regardaient comme une spoliation. Toutefois ils étaient, en ce moment, assez mal avec Henri VII, pour ne pas songer à réclamer l'exécution des engagements qu'il avait contractés envers eux, et pour avoir plutôt à prendre leurs précautions contre les hostilités dont ils se croyaient menacés de sa part. Ils se trouvaient engagés dans la poursuite des meurtriers de leur père, que le roi Henri VII n'avait point encore voulu, malgré leurs instances, mettre au ban de l'Empire, et dont ils avaient résolu de tirer eux-mêmes vengeance, sans miséricorde ni merci. Mais, en entreprenant cette expédition impitoyable, ils voulurent se mettre à l'abri des attaques auxquelles les Waldstätten, sur l'instigation du roi Henri VII, auraient pu se livrer contre eux.

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