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décéder, ils étaient le plus souvent élus en leur place par

le moyen

de contraire nourris avec une sorte de profusion , ainsi que l'atteste un ceux dont ils avaient gagné les suffrages, ou bien, s'ils n'avaient pas compte annuel du chapitre de Notre-Dame, que nous avons sous les réussi dans leurs desseins, ils ne manquaient pas de susciter des affaires yeux, et où nous lisons cette dépense : « Trente-six livres tournois pour à leurs évêques, comme fit Liziard, archidiacre de Paris, à Franco; et viande et gibier achetés à la grande halle de Paris, pour l'usage des Thibault de Noteret, archidiacre de Brie, à Estienne de Senlis, tous deux prisonniers de l'official, depuis dimanche de Quasimodo jusqu'au lundy évêques de Paris. »

de la Pentecôte. » Au surplus, cette prison, quoi qu'en aient dit quelques Mais ces empiétemens des archidiacres sur la juridiction épiscopale intolérans partisans de la tolérance exagérée, était presque continuelledes évêques de Paris devaient avoir un terme. La vigilance et la fermeté ment vide, et l'on trouverait à peine, dans les cinq siècles et demi de son du Parlement parvinrent à les réduire au néant. Un arrêt rendu au com- existence, un seul fait capable de prouver, non par la barbarie, mais mencement du dix-septième siècle, à la requête de Pierre de Gondy, évê- seulement la sévérité de cette juridiction ecclésiastique. que de Paris, rétablit l'équilibre entre les pouvoirs métropolitains et res- Quelques faits caractéristiques cependant, quelques événemens bizarres titua au véritable chef du troupeau une autorité jusqu'alors disputée par qui eurent assez de retentissement pour qu'il ne fût pas possible à la prul'ambition des archidiacres.

dence et à la discrétion ordinaires du pouvoir spirituel d'en faire dispa

raître le souvenir, donnèrent un cachet particulier de célébrité à la Telle était la teneur de ce mémorable arrêt :

prison de l'officialité. Nous citerons, en en abrégeant les détails, un « Le Parlement, faisant droit sur les demandes respectivement faites

seul de ces curieux documens enfouis dans la poudre des archives de la par les parties, a fait inhibitions et défenses auxdits archidiacres de Jo

Sainte-Chapelle, d'où sous peu sans doute il va disparaître pour faire sas, de Paris et de Brie, et à leurs officiaux, de prendre aucune connais

place à la truelle et au mortier restaurateur de messieurs les architectes sance des causes matrimoniales, circonstances et dépendances, décerner qui dressent leurs échafaudages tour à tour devant chacun de nos antimonitoires ou absolutions, sans permission expresse dudit évêque de

ques monumens. Paris, ni même connaitre des causes civiles qui seront de conséquence, Vers le commencement du dix-septième siècle, Pierre Decorieux, premais leur a permis de connaître seulement des causes civiles qui seront tre-vicaire de Saint-Médéric, jouissait d'une grande réputation de talent pour causes légères et dont la connaissance peut appartenir aux juges et de vertu : c'était un homme d'environ trente-six ans, d'une taille maecclésiastiques, et, pour le regard des causes criminelles, ladite cour a

jestueuse, et dont le visage austère et régulier portait l'empreinte d'une pareillement fait défenses auxdits archidiacres et à leurs officiaux d'en

douce mélancolie. Pierre Decorieux passait pour être d'une humeur égale prendre aucune cour ni juridiction, si ce n'est qu'en faisant leurs visita- et bienveillante ; mais lorsqu'il parlait en public, lorsque, du haut de tions et, aux cours d'icelles, se présentent quelques causes de riolle et la chaire de vérité, il faisait entendre la parole de Dieu, son noble visage chaleur, pour injures ou excès qui se puissent juger promptement par s'animait, ses yeux noirs lançaient des regards de flamme, et tout, dans quelque amende ou peine pécuniaire, répréhension ou légère correction,

son attitude comme dans son geste et dans sa voix, attestait

que

c'étaient et enjoint auxdits archidiacres, à l'issue desdites visitations, rapporter une foi vive, une conviction profonde qui l'inspiraient. leurs procès-verbaux au greffe de l'officialité de Paris, charges et infor- A cette époque la réunion de ces qualités suffisait au-delà pour faire mations, si aucunes ont été faites auxdites cours de visitations sans dés

parvenir un ecclésiastique aux suprêmes, dignités ; Pierre Decorieux et pens.

pendant n'ambitionna nul des avantages auxquels il eût pu prétendre « Prononcé le 9 janvier 1609.

avec tant de droits; son humble situation parut lui suflire, bien qu'elle Signé, Voisin. » fût loin pourtant d'être douce, car, à cause précisément de sa modestie

et de son mérite, le vicaire de Saint-Médéric était recherché comme diL'officialité de Paris reprit dès lors tout son lustre, toute son homo- recteur et comme conseil par tout ce que la paroisse, dont la circonscripgénéité, et, à compter du curieux arrêt que nous venons de citer, la tion était extrêmement étendue, comptait de familles pieuses et honojuridiction, placée sous la surveillance immédiate de l'évêque de Paris, rables. marcha dans la voie canonique qui lui avait été tracée long-temps avant Un soir, au moment où l'abbé-vicaire allait se retirer du confessionle douzième siècle.

nal dans lequel, comme il lui arrivait régulièrement chaque jour, il La prison de l'officialité consistait en une haute tour enclavée entre s'était renfermé immédiatement après vêpres, une jeune fille tout éplole bâtiment de la grande sacristie de Notre-Dame et l'ancienne chapelle rée vint s'agenouiller au pied du saint tribunal. du palais archiepiscopal. Cette tour, qui pouvait dater du commencement

- Si vous n'avez pitié de moi, mon père, lui dit-elle d'une voix entre du quatorzième siècle, n'avait rien de remarquable que son guichet, où coupée de sanglots, je suis perdue, perdue dans cette vie et dans l'on voyait la statue en pied d'un personnage que l'on croit être Simon l'autre. de Bucy de Matifat , soixante-dix-neuvième évêque de Paris, mort en Parlez, mon enfant, repartit le prêtre, et, avant tout, dites-moi 1304. Vingt-six cellules et une chambre où s'assemblaient les juges de comment il se fait que la fille unique et chérie de M. le comie d'Estral! l'officialité, et qui occupaient le premier étage, composaient l'intérieur vienne seule et dans un pareil état de trouble à l'église, lorsque l'heure de cette prison , qui était gardée du reste avec fort peu de vigilance, est déjà si avancée ! puisque dom Charpentier, dans son glossaire, raconte que plusieurs pri- — J'ai pris la fuite, répondit la jeune fille ; je n'avais plus à prendre sonniers, condamnés à la prison d'oublieltes, s'échappèrent de la geôle de conseil que de mon désespoir, et j'ai quitté ce soir même la maison de la cour de l'official de Paris.

paternelle pour n'y remettre les pieds jamais. Et, à ce propos, nous devons en passant relever l'erreur d'un grand Que dites-vous, malheureuse enfant ! s'écria le prêtre. nombre d'écrivains qui, par mauvaise foi ou par ignorance, ont repré- La vérité, mou père. Fiancée depuis trois jours seulement à M. le senté les oublieltes comme des réduits où les prisonniers s'éteignaient chevalier de Verhais, je devais demain devenir son épouse : telle était invariablement dans les souffrances et la privation des alimens néces- l'inflexible volonté de mon père. Ni supplications, ni larmes, ni abaisse saires à la plus misérable vie. Les oubliettes d'alors étaient ce qui ressort mens de toute nature n'ont pu le fléchir : je n'ai plus hésité. Une autre aujourd'hui des systèmes pénitenciers d'Auburn et de Philadelphie, que peut-être eût tenté de trouver refuge et protection dans un cloitre; nous tentons nous-mêmes de mettre en pratique : des cellules closes et pour moi, je préfèrerais la mort même à un emprisonnement perpétuel. isolées , qui ne permettaient pas aux prisonniers de correspondre entre Vous me connaissez, mon père, et vous avez assisté ma sainte mère à aux par la voix ni par aucun autre moyen. Loin de subir les tortures son lit de mort; eh bien, si vous ne voulez consentir à me saurer, die de la soif et de la faim, les détenus de la prison de l’oflicial étaient au main j'aurai cessé de souffrir; car j'en atteste le Dieu saint qui nous voit

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et qui m'entend, rien ne pourra m'empêcher de mourir plutôt que de j'échappe à la condamnation qui me menace ; mais Dieu qui lit subir l'injuste et oppressive volonté du comte d'Estral.

dans les cours, me pardonnera et me donnera pour souffrir la force Ces paroles prononcées avec une indicible expression d'exaltation et et la résignation. d'énergie jetèrent le pieux vicaire dans une grande perplexité. Vaine- Pierre Decorieux fut condamné à la peine de la prison perpétuelle. ment épuisa-t-il toutes les ressources de son éloquence pour ramener la Il eût pu faire appel au Parlement; mais d'avance son parti était irréjeune fille à de meilleurs sentimens, vainement lui offrit-il sa médiation vocablement arrêté : il voulait se taire, et son silence l'eût fait condamauprès de son père. Mlle d'Estral demeura inébranlable dans sa funeste ner par le Parlement comme par l'officialité. Le vicaire n'appela point et résolution, et comme, la tête appuyée dans ses deux mains, il se taisait, fut enfermé dans la tour du chapitre de Notre-Dame. implorant peut-être la lumière et la miséricorde divines :

Quatre années s'écoulèrent et déjà depuis long-temps on ne parlait – Ne me refusez pas votre bénédiction, mon père, lui dit-elle d'une plus de cette affaire qui avait fait tant de bruit. Le comte d'Estral était voix tremblante, ne me refusez pas les paroles sacrées de rémission, car mort; l'abbé Decorieux vivait dans sa prison, oublié du monde entier, je vais paraître devant Dieu.

ne recevant d'autre visite que celle de sa vieille nourrice et d'un jeune clerc Ces derniers mots de la jeune fille, l'accent dont ils étaient prononcés qui venaient ensemble le voir fréquemment. Son calme, sa quiétude ne firent cesser dans le sein de Pierre Decorieux toute hésitation. Il se leva

s'étaient d'ailleurs pas démentis un seul instant. Il avait su trouver dans et fit signe à Mlle d'Estral de le suivre.

l'étude de douces consolations et se livrait à des travaux qui aujourd'hui Il faisait nuit quand ils sortirent de l'église : après avoir traversé le encore demeurent un modèle d'érudition, de sens droit et d'appréciations cloître sombre et silencieux, ils s'engagèrent dans les rues presque dé- judicieuses (1). sertes du bourg Saint-Martin, puis enfin, après une longue marche, ils

Un jour, et pour la première fois, le jeune clerc vint le visiter seul arrivèrent près des hauts remparts de la Bastille. L'abbé frappa à une

dans sa cellule. porte enfoncée dans l'extrémité la plus reculée d'une ruelle fangeuse; une vieille femme vint ouvrir, et ils entrèrent dans une petite maison

- Mon père, dit-il à l'abbé, Dieu a pitié de moi; votre captivité va

finir. beaucoup plus sortable et mieux tenue que ne l'annonçaient son extérieur et les cris des animaux domestiques réveillés et surpris de l'étrange

Comment, mon enfant, l'officialité reviendrait sur son jugement visite faite à cette heure inaccoutumée.

alors que par mon silence j'en reconnais la justice. Mon enfant, dit le vicaire, je vous remets aux mains de ma vieille

— Non, mon père, l'officialité, au grand regret de ses membres et de et excellente nourrice. C'est une digne femme à laquelle j'ai voué une

monseigneur de Gondy, se voit dans l'impossibilité d'accorder une grace tendresse filiale, et qui aura grand soin de vous, j'en suis assuré. Je vous

qui a été bien vivement sollicitée cependant. Le saint père seul peut prolaisse, car mon absence déjà trop prolongée pourrait inspirer de l'inquié

noncer désormais sur votre sort, et c'est pour aller ensemble nous jetude. J'espère que le ciel vous éclairera; en attendant, je prierai pour

ter à ses pieds que je viens vous offrir le moyen de sortir de votre vous, et je viendrai vous visiter quand les occupations de mon ministère

prison. laisseront quelques momens de loisir.

- Non, mon fils, non, je ne veux point fuir. Cependant la disparition de Mlle d'Estral fit une grande sensation. Le

- Par pitié, ne repoussez pas mes prières ; trente pieds à peine sepacomte, avec son inflexibilité et sa résolution ordinaires, jura qu'il ne

rent cette cellule du sol du parvis ; j'ai apporté sous mes vêtemens une prendrait pas de repos qu'il n'eût retrouvé sa fille et obtenu satisfaction

échelle de corde : consentez à me suivre, j'ai tout préparé, car maintede son ravisseur. Les recherches les plus actives furent faites, et l'on

nant je suis riche, et dans quelques jours nous serons à Rome aux pieds parvint à découvrir que le jour de sa disparition, Mlle d'Estral était en

du saint père, qui ne nous refusera pas votre pardon. trée dans l'église Saint-Médéric, seule et à une heure déjà avancée de la L'abbé résista long-temps ; mais enfin il se rendit. Lorsque vint la soirée. Cette découverte en amena d'autres, et deux écoliers déclarèrent nuit, le jeune homme se cacha derrière un meuble, et la surveillance avoir rencontré le vicaire et la jeune fille dans la rue Saint-Antoine, était si peu active dans la tour qu'on le crut parti quand, le couvre-feu entre neuf et dix heures du soir de ce jour.

sonné, on ferma extérieurement la porte de chaque cellule. Interrogé par le comte, l'abbé Decorieux refusa de répondre ; plainte Onze coups venaient de tinter à l'horloge sonore de la cathédrale ; le fut alors portée à l'officialité, et, sur l'ordre de l'évêque de Paris, Jean- plus profond silence, comme la plus complète obscurité, régnait dans le François de Gondy, qui venait de succéder sur le siége épiscopal à Henri cloître, lorsque tout à coup un bruit sourd se fit entendre en même de Gondy, son oncle, on arrêta le vicaire. Traduit devant la cour de l'Of- temps qu'un cri aigu jetait l'alarme. Les gardiens de la prison et les ficialité aux termes des réglemens canoniques, et à la suite d'une longue clercs de veillée dans la chapelle de Saint-Christophe (2) sortirent en instruction, Pierre Decorieux se présenta à ses juges avec autant de fer- hâte avec des torches, se dirigeant vers la partie de la tour faisant face meté que de modestie.

à l'église, et d'où paraissait sortir le bruit. Là un horrible spectacle - Monseigneur, répondit-il à l'official qui l'interrogea, je ne suis s'offrit à leurs yeux. Deux corps, revêtus du costume ecclésiastique, et ni un séducteur sacrilége, ni un ravisseur; Mlle d'Estral allait se affreusement mutilés, gisaient sur le sol. Auprès d'eux se voyaient les perdre; il n'y avait qu'un moyen de la sauver, un seul ; je l'ai em- fragmens brisés d'une échelle de corde. Après avoir étanché le sang qui ployé sans me dissimuler aucunement les dangers auxquels je m'expo

couvrait le visage de ces malheureux, on reconnut en eux le pieux visuis : je n'ai pas voulu certes enlever la jeune comtesse à son noble

caire de Saint-Médéric et le jeune clerc que l'on désignait sous le nom père; c'est à la mort, à la damnation éternelle que j'ai entrepris de l'ar- de son disciple. Ce dernier seul donnait encore qnelques signes d'exisracher. Je suis en paix avec ma conscience ; que Dieu et notre sainte tence; on s'empressa de le secourir ; après quelques instans, il ouvrit mère l'église me soient en aide.

les yeux et dit d'une voix éteinte : - Mais, en supposant qu'il en fût ainsi que vous le prétendez, inter

(1) Une histoire générale de l'église et du diocèse de Paris, dont le manus. rompit l'official, ne devriez-vous pas du moins, pour vous justifier, invo

crit, formant six volumes in-folio, fait partie de la précieuse collection de la quer le témoignage de Mlle d'Estral et de dire le lieu de sa retraite ?

Bibliothèque de l'Arsenal, parait avoir élé le travail de prédilection de Pierre Je le ferais, Dieu m'en est témoin, si je croyais que de cet aveu Decoricur. quelque bien pút ressortir. J'ai employé tous mes efforts et le peu d'élo

(2) Deux clercs veillaient jour et nuit dans la chapelle de Saint-Chrisquence que m'a départi le ciel pour déterminer Mlle d'Estral à se sou

tophe pour recueillir au moindre avertissement les enfans abandonnés que mettre aux volontés de son père ; je ne saurais faire plus sans craindre l'usage était de déposer dans une crèche extérieure surmontée de l'image du d'avoir à me reprocher sa mort, Je n'iguore pas qu'il est impossible que saint,

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Dieu soit béni pour m'avoir permis , avant de m'appeler à lui, de rendre témoignage devant les hommes : Decorieux n'a jamais cessé d'être vertueux et pur. Que le ciel me pardonne et me fasse la grâce de ne pas lui survivre !

Puis ses lèvres blanchirent, ses yeux se fermèrent, et il expira. Un des gardiens, croyant qu'il n'était qu'évanoui, s'empressa d'écarter la partie de ses vêtemens qui lui couvrait la poitrine pour faciliter la respiration. Une vive surprise se manifesta alors parmi les assistans. Ce prétendu jeune clerc était une femme, qui bientôt fut reconnue pour être Mlle d'Estral.

L'évêque de Paris, Jean-François de Gondy, après s'être fait rendre compte de cet événement tragique, fit rendre à Pierre Decorieux les derniers honneurs, et donna place à ses dépouilles mortelles dans le cloître même de Notre-Dame. Les obsèques de l'infortunée comtesse d'Fstral eurent lieu à Saint-Médéric, sa paroisse, et l'on gravá une couronne virginale sur son tombeau, dont la pierre, détruite seulement en 93, racontait en quelques vers, que Jean Brice mentionne dans ses antiquités de Paris, les circonstances de sa disparition romanesque et de son déplorable trépas.

(Gazelle des Tribunaux.)

UNE TENTATIVE D'ÉVASION,

Le docteur Francia, le terrible dictateur du Paraguay, a toujours mis au nombre de ses moyens de gouvernement l'éloignement des étrangers et leur esclavage quand ils ont l'imprudence de pénétrer dans son territoire. Cette loi barbare a reçu plus d'une application. Notre compatriote M, Bonpland, le savant collaborateur et le compagnon

de

voyage de M. de Humboldt, est resté quinze ans prisonnier de l'inexorable dictateur. Deux autres Français, MM. Bengger et Longchamps, ont été retenus pendant quatre ou cinq années dans la capitale du Paraguay, et ce n'est qu'après avoir gagné la confiance de l'ombrageux despote qu'ils ont pu sortir de ses états.

Soustraire aux autres gouvernemens la connaissance de ses actes tyranniques et de ses étranges caprices, garantir ses sujets de la contagion des idées libérales, tel est le double objet du système d'isolement imaginé par Francia. Il faut dire que jusqu'à présent ses mesures lui ont parfaitement réussi.

Du reste, le pays qu'il gouverne est merveilleusement propre, par sa situation géographique, à l'application de ce système. Le Paraguay est complètement entouré d'eau ou de bois impénétrables. A l'est et au sud, le rio Parana lui sert de barrière; à l'ouest, c'est le rio Paraguay; au nord, des forêts vierges d'une étendue considérable protégent la frontière contre toute irruption imprévue d'un ennemi quelconque. Cette position mésopotamienne isole totalement ce royaume, de telle sorte que quelques détachemens cantonnés sur les rives des deux grands fleuves de l’est et de l'ouest, suffisent pour assurer la complète exécution des ordres du dictateur relativement aux étrangers.

Quelques prisonniers de Francia sont parvenus à s'échapper. L'amour de la liberté leur faisait surmonter tous les obstacles qui s'opposaient à leur projet ; quand ils avaient le bonheur de poser le pied sur une terre libre, ce n'était qu'après avoir échappé à des périls sans nombre, et après avoir enduré toutes les privations, tous les genres de supplice qu'il est donné à l'homme de supporter sans mourir. Parmi ces tentatives d'évasion, il en est une qui a été marquée par des épisodes si lamentables et si dramatiques, que nous croyons intéresser nos lecteurs en leur en faisant le récit.

En 1823, un Francais nommé Escoffier, fatigué d'une captivité dont il ne pouvait prévoir le terme, résolut de s'évader et fit part de son proj et à quelques negres libres qui souffraient comme lui des iniquités de

Francia. Le plan, concerté avec quatre nègres et une négresse, fut définitivement arrêté, et l'exécution en fut fixée au 10 mai.

Au jour convenu, les six fugitifs se dirigèrent vers le Neuve Paraguay, qu'ils traversèrent à la nuit close. Ils emportaient une hache, des couteaux, mais aucune arme de chasse. Quant aux vivres, ils en avaient une certaine quantité, mais ils comptaient sur les ressources que lui offriraient les fruits et le poisson dans leur marche le long des rivières et dans les forêts.

La plus grande difficulté qu'ils eurent à surmonter, dès le début de leur entreprise, ce fut le passage des rivières qui, dans cette contrée, sont pour la plupart larges, profondes et rapides. La négresse savait à peine nager, et les vivres auraient souffert du contact de l'eau. Il fallait donc construire des radeaux avec des branches d'arbres et des roseaux. On y plaçait les provisions et les armes; puis les voyageurs se cramponnaient aux bords du frêle esquif et le poussaient lentement vers la rive opposée. Parfois il arrivait qu'un tronc d'arbre monstrueux, entraîné par le courant, heurtait violemment le chétif appareil et détachait quelques pièces du radeau; mais les quatre nègres et M. Escoffier étaient bons nageurs et réparaient aussitôt les effets du désordre. Un jour, ils furent menacés d'un danger bien autrement formidable ; ils s'étaient engagés dans une rivière profonde à l'issue d'un bois épais. Parvenus à l'endroit où le courant était le plus fort, ils se sentirent entraînés avec une impétuosité irrésistible. Au même instant, un bruit sourd et continu , auquel ils n'avaient pas fait grande attention, frappa leur oreille, et ils s'aperçurent avec consternation qu'ils étaient au dessus d'une cataracte du haut de laquelle ils allaient être précipités. La situation était terrible et décisive. Escoffier, qui avait conservé tout son sang-froid , quitte résolument le radeau et recommande aux quatre nègres de nager à contre-courant pour retarder autant que possible la marche du radeau vers le gouffre bouillonnant. Son couteau entre les dents, il se dirige vers le bord. Vingt fois la force des eaux semble l'emporter sur son courage et sur ses forces, vingt fois l'homme triomphe de la nature, et l'intrépide Escoffier redouble ses efforts pour atteindre le but. Enfin il arriva épuisé sur la plage.

Il se retourne vers ses compagnons qu'il croyait perdus; mais un rocher qui s'était fortuitement rencontré sous les pieds des nègres leur avait servi à se maintenir à la même place. Le Français leur crie de prendre courage. En un clin d'ạil, il détache des arbres qui l'entourent de gros paquets de lianes , et tordant fortement les filamens de la plante aux jets vigoureux, il en fait un câble solide qu'il jette à ses compagnons, en conservant un des bouts dans ses mains. Mais, hélas ! la corde n'était pas assez longue; il la retire vivement, mais au moment où il va couper d'autres lianes pour l'allonger, il aperçoit le radeau et les nègres qui dérivent vers la cataracte. En même temps il entend les cris lamentables que pousse la négresse. Ces accens désespérés lui fendent le coeur; il redouble d'activité, et au bout de quelques secondes, le câble se trouve plus long de plusieurs pieds. Il court le long du rivage pour se retrouver à la hauteur du radeau qui avait fait bien du chemin; il jette de nouveau la corde de sauvetage; cette fois les nègres la saisissent et, la plaçant d'abord entre les mains de la malheureuse femme, se servent de cet appui pour lutter contre la violence du courant. Peu à peu les naufragés se rapprochent du rivage. Escoffier leur crie de tenir bon et tire de toutes ses forces pour les amener vers lui. Enfin les quatre hommes arrivés à un endroit où l'eau est moins rapide, parviennent à prendre pied. Quelques minutes après, toute la petite troupe était sauvée !!!

Après les premiers jours de marche, les fugitifs eurent des dangers d'un tout autre genre

braver. Ils se trouvèrent au milieu des forêts du Paraguay, et dès ce moment commença pour eux un supplice qui n'avait presque jamais de trère. A chaque pas ils étaient arrêtés par des obstacles de toute espèce. C'étaient tantôt des guirlandes de lianes tellement épaisses qu'il était impossible de les écarter pour se frayer un passage à travers ces murailles de feuillage; tantôt d'iminenses

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lacs d'eau dont la surface, entièrement courerte de hautes herbes, of- plus l'ennemi, il engagea ses compagnons à prendre la fuite avec lui frait l'aspect trompeur d'une prairie. Malheur aux voyageurs quand dans la direction de la forêt. ils posaient le pied sur ce tapis de verdure! Ils s'enfoncaient aussitôt Alors commença un nouveau genre de supplice: la forêt était un dans une vase épaisse, séjour impur d'une multitude d'animaux ini- véritable labyrinthe dans lequel il fut impossible aux fugitifs de reconmondes. Quelque fois un arbre colossal couché sur le sol leur barrait naître la direction qu'ils devaient suivre. Après trois jours de marches le passage. Ils y montaient résolument pour franchir čet obstacle; et de contremarches dans cet inextricable fourré, entrelacé de lianes et mais à peine araient-ils foulé l'écorce vermoulue du vieux tronc, qu'il peuplé de serpens, ils se trouvèrent à l'endroit où ils avaient fait halte s'en échappait un essaim de fourmis gigantesques qui s'acharnaient le premier jour. Un profond découragement paralysa un instant leur sur eux, s'attachaient à leurs pieds et à leur visage, leur faisaient d'atroces énergie ; mais Escoffier reprit courage le premier et ranima celui de ses piqûres et ne les quittaient que lorsqu'ils se plongeaient tout entiers associés. dans l'eau. A tout instant le bruissement des feuilles auprès d'eux les Allons, mes amis, leur disait-il, nous ne devons plus être bien loin

avertissait du voisinage des reptiles si nombreux dans ces contrées. La de la frontière : encore quelques efforts et nous sommes sauvés. Et

nuit, ils n'avaient pas seulement à craindre la morsure des serpens; Électrisés par ces paroles, les nègres se remettaient en route sans murles jaguars, ces tigres de l'Amérique méridionale, s'annonçaient de loin murer et sans songer à leurs fatigues. Cependant la petite troupe errait par leurs gémissemens, et leurs yeux étincelaient dans les ténèbres toujours dans le bois sans pouvoir trouver d'issue. Elle n'en sortit qu'au comme le feu des étoiles dans le firmament. Mille bruits étranges et bout de quinze jours, exténuée, démoralisée, à l'exception d'Escoffier sinistres interrompaient leur sommeil. Le cri lugubre du singe hur- dont la constance n'était pas encore abattue.

leur leur semblait une voix humaine se lamentant après le désert. La Un second nègre , vaineu par l'excès de la fatigue , s'arrêta pour ne 1

voix des oiseaux nocturnes résonnaient à leur oreille comme un funèbre plus se relever. Un troisiènie , mordu par un serpent, fut enseveli dans avertissement. Et quand les fugitifs se réveillaient dans une nuit passée le désert à côté de son camarade. Dès ce moment, les trois survivans, dans l'agitation et dans l'inquiétude, il leur fallait recommencer leur le caur navré de désespoir, ne firent plus que se traîner misérablement marche à travers ces voûtes sombres que ne percent jamais les rayons comme des criminels que l'on mène à l'échafaud. Cependant, quelques du soleil. S'ils entendaient au loin un coup de feu, ils croyaient être jours passés sans accident avaient quelque peu réveillé leurs espérances dans le voisinage de quelques sbires du dictateur, ou des Indiens anthro- et raniiné leurs forces. Un matin ils se trouvèrent sur le bord du rio pophages qui habitent les parties intérieures de l'hémisphère austral du Vermejo. nouveau monde. Alors ils hâtaient le pas, au risque de s'enfoncer dans - Nous touchons au bout, s'écria Escoffier. Nous n'avons plus que les pieds les épines vénéneuses des plantes indigènes que la nature à quinze lieues à faire pour nous trouver sur les frontières de Corrientès; armées de pointes acérées.

quand nous y serons arrivés nous allumerons de grands feux, et les haC'était l'époque où le Paraguay sort de son lit, comme le Nil, et se bitans, bien accoutumés à ces sortes de signaux, viendront nous prêter 21. répand dans les terres qu'il féconde de ses eaux bienfaisantes. Un jour, assistance. En attendant, il s'agit de passer la rivière. Encore un radeau.

Escoffier et ses compagnons d'infortune faillirent être atteints par les Dieu merci nous saurons le faire. Allons, enfans, à l'ouvrage et dépêflots qui se précipitaient avec bruit sur leurs pas. Ils auraient été en- chons-nous. » gloutis, s'ils n'avaient rencontré une élévation sur laquelle ils se bâtè- Le soir du même jour, le radeau était achevé et les trois voyageurs

rent de monter. Une autre fois, la foudre alluma auprès d'eux un in- y montèrent. Ils atteignirent la rive orientale et y passèrent une nuit 3

cendie effrayant auquel ils n'échaprèrent qu'après des efforts inouis. tranquille.

Ils se trouvaient, ce jour-là, dans une immense étendue couverte de Malheureusement leurs vivres étaient épuisés et la faim commençait Et lattes graminées. Le feu avait pris derrière eux et les poursuivait à les déchirer cruellement. Pendant trois jours ils n'eurent pour toute

avec la rapidité de l'éclair. Dans une semblable situation, il n'y avai nourriture que des feuilles et de l'herbe qu'ils mâchaient avidement. Leurs qu'un seul parti à prendre : c'était de mettre eux-mêmes le feu au. forces s'affaiblirent et ils sentirent que bientôt ils ne pourraient plus herbes qu'ils avaient encore à traverser, afin d'avoir un espace libre marcher. Le désespoir les prit et ils firent halte. Cependant, et quoique

sous le vent et que l'incendie s'arrêtât dès qu'il atteindrait l'espace déjà mourant d'inanition, ils eurent encore le courage de se transporter sur 3 dépouillé par la flamme. Ce stratagème, si connu des sauvages, et s la rive gauche du Parana , où ils voulaient se procurer quelques vivres bien décrit par Cooper dans un de ses plus admirables romans , réus

pour repasser ensuite le neuve. sit à nos voyageurs qui, après une course fatigante, se trouvèrent sé Mais là devait se terminer leur long pélerinage. Les infortunés parés par une étendue assez vaste du foyer qui avait menacé de les en n'étaient pas destinés à fouler le sol de la liberté. A peine débarqués, velopper.

ils furent aperçus par un sergent de la milice. Ils étaient trop affaiJusqué là notre compatriote et les cinq nègres avaient supporté le blis pour pouvoir fuir. La faim les avait vaincus. Ils se laissèrent fatigues du voyage. L'amour de la liberté soutenait leurs forces, et prendre! l'espoir d'atteindre bientôt les frontières du royaume voisin leur faisait Ramenés à l'Assomption, notre compatriote et ses deux compagnons

oublier toutes leurs misères. Mais les forces humaines ne résistent pas furent jetés en prison les fers aux pieds. Quelques temps après, Escoffier 11 long-temps à d'aussi rudes épreuves : un des nègres finit par tomber fu, envoyé dans une ville voisine où il eut la permission de fonder un

malade, et la caravane dut s'arrêter pour attendre sa guérison ou sa établissement industriel, mais avec l'obligation de porter constamment mort.

une chaîne comme un galérien. Ce fut une semaine cruelle que celle que passèrent ces malheureux Un Francais, à qui il raconta sa tentative d'évasion, dit que le malauprès de leur camarade moribond. Le septième jour le nègre rendit le heureux frissonnait et palissait en rappelant toutes les angoisses, toutes dernier soupir, et la petite troupe reprit tristement son chemin à travers les misères qu'il avait endurées pendant ce terrible voyage. Nous n'avons les immenses prairies qu'elle était obligée de franchir. Mais à peine avait

pas appris que le dictateur lui ait rendu la liberté. elle fait un quart de lieue qu'elle aperçut à quelque distance ces Indiens

F. L.....X. qu'elle redoutait si fort. Le premier mouvement des cinq voyageurs fut

(Journal de Smyrne.) de se jeter à plat rentre dans les hautes herbes ; mais ils savaient que l'instinct merveilleux des sauvages les guiderait infailliblement vers eux, s'ils les avaient apercus. Quelles angoisses, quelle agonie morale pendant plus d'une heure ! Enfin Escoffier osa lever la tête, et ne voyant

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Le siége d'Antioche, qui avait duré si long-temps, et plus tard le siége VOYAGE AUX RUINES DE PALMYRE.

des autres villes de Syrie, avaient épuisé les ressources du pays. La plu

part des habitans s'étaient sauvés dans les montagnes emmenant avec (Suite. Voir le dernier numéro.)

eux leurs troupeaux. La conquête de Marrah avait attiré de grandes Nous partîmes d'Alep le 10 octobre 1837, à trois heures après midi;

misères sur les croisés. Dès le commencement des belliqueuses opéranous nous dirigeåmes au sud. A notre droite s'étendaient de beaux ver

tions, la disette fut si grande, que plus de dix mille chrétiens erraient vita gers d'oliviers, de pistachiers, des plantations de vignes ; à notre gau

dans les champs comme des troupeaux, fouillant la terre pour trouver che, le vaste et sombre désert de Palmyre. Au bout de deux heures et

quelques grains de froment, d'orge, ou quelques fèves. La famine se fit demie de marche, nous passâmes à Khan-Touman, grand caravanse

surtout sentir après le siége ; les pélerins en vinrent jusqu'à manger des rail à moitié ruiné, où se reposent les voyageurs. De Khan-Touman à

cadavres de Sarrasins qui tombaient en putréfaction. Marrahı on compte quinze lieues. On rencontre à mi-chemin un pauvre

Les infidèles disaient alors : « Qui pourrait résister à cette nation de village appelé Sermin, entouré de nombreuses grottes creusées au ciseau

Francs, si obstinée et si cruelle ? Pendant un an elle n'a pu être détourdans le rocher.

née du siége d'Antioche ni par la famine ni par le glaive, et maintenant

elle se nourrit de chair humaine ! » La ville de Marrah est située sur un plateau du haut duquel le regard se promène sur une plaine immense et déserte. Marrah, cité flo

C'est ici que les réflexions des chroniqueurs sont beaucoup plus cu

rieuses rissante au temps de la première croisade, ne présente aujourd'hui

que les événemens qu'ils racontent. qu’un aspect désolé; elle n'est habitée que par quinze cents familles

< Chose étonnante et horrible à dire et à entendre! s'écrie Albert musulmanes. Les murailles , les tours, les bastions de Marrah ont

d'Aix : non seulement les chrétiens mangèrent des Sarrasins, mais été détruits de fond en comble par la guerre et les tremblemens de terre.

encore des chiens, » Les fossés de Marrah, jadis si profonds, si redoutables, sont maintenant

Baudry, archevêque de Dol, dit qu'on ne doit pas faire un crime aux comblés.

croisés d'avoir mangé des musulmans, parce qu'ils souffraient la faim M. Michaud a raconté, dans le troisième livre de son Histoire des

pour la cause de Dieu, et que par ce moyen-ils continuaient à Croisades, le siége et la prise de Marrah par l'armée chrétienne. Il a dit faire la guerre aux infidèles avec leurs mains et avec leurs dents. comment la possession de Marrah donna lieu à de graves querelles en

Raoul de Caen rapporte que les chrétiens firent bouillir de jeunes

V tre Raymond, prince d'Antioche, et Bohémond, comte de Toulouse, et

Sarrasins et mirent des enfans à la broche; imitant les bêtes féroces, ils comment le peuple croisé renversa la ville pour terminer les contesta

dévorèrent des hommes qu'ils avaient fait rôtir. Mais, ajoute Raoul, ces tions des deux princes chrétiens. Mais il est des détails curieux, tou

hommes étaient comme des chiens. chant le siége de Marrah, qui n'ont pu entrer dans le récit de l'historien,

Enfin, Foucher de Chartres s'exprime de la manière suivante : Les et ces détails, je les rapporterai ici.

croisés transportes de rage par l'excès de la faim, coupaient les cuisGuillaume de Tyr, voulant justifier les cruautés de l'armée chrétienne

ses des Sarrasins déjà morts, el les dévoraient d'une dent cruelle, SANS

LES AVOIR FAIT SUFFISAMMENT ROTIR (1). après la prise de Marrah, dit que les habitans de cette ville se montraient orgueilleux à cause de leurs richesses, et étaient devenus d'une ex

Une distance de huit lieues sépare Marrah de Hamah, la route va du trême arrogance, depuis qu'ils avaient battu plusieurs chrétiens dans

nord au sud. A deux heures de Marrah, à une demi-heure à droite du une rencontre. Mais ce qui excita surtout la colère des soldats de Jésus

chemin, gisent, sur un vaste plateau, des pierres de taille, des murs à Christ, c'est que les Sarrasins de Marrah avaient planté des croix sur

demi enfouis dans la terre, des colonnes brisées, des chapiteaux, des les remparts de leur ville et avaient couvert de boue et d'immondices

corniches d'un beau travail ; un portique orné de deux pilastres corinces signes sacrés de notre rédemption. Les chrétiens eurent beaucoup

thiens s'élève au milieu de ces débris d'une antique cité ; point d'arbres, à souffrir durant le siége de Marrah ; aussi usèrent-ils de la victoire

point d'eau, pas un brin d'herbe, pas une habitation humaine parmi ces avec toute la fureur de la vengeance. Le chroniqueur Robert,

ruines; partout la solitude et le silence. En arrivant au milieu de cette

témoin oculaire, nous a laissé une horrible peinture du massacre des habitans,

ville désolée, je vis un grand aigle fièrement posé sur le faîte du portiet le sang-froid du narrateur ajoute encore à l'atrocité des détails qu'il

que ; ses ailes étaient à demi déployées, comme si l'oiseau avait voulu se donne.

tenir prêt à remonter dans l'espace ; il arrêta sur moi ses pénétrans re« Les nôtres, dit-il, parcouraient les rues, les places publiques,

gards, avec je ne sais quelle menaçante expression. Le grand aigle semles toits des maisons, se rassasiant de carnage comme une lionne à qui

blait me reprocher d'être venu troubler la paix de ces ruines dont il s'é

tait fait comme le gardien. on aurait pris ses petits; ils taillaient en pièces et mettaient à mort les enfans, les jeunes gens, les vieillards courbés sous le poids des années ;

Je n'ai pas trouvé, dans mes souvenirs, le véritable nom de cette ville

et mon guide n'a pas su me dire non plus la dénomination que les gens ils n'épargnaient personne, et, pour avoir plus tôt fait, ils en pendaient plusieurs à la même corde. Chose étonnante ! spectacle merveilleux ,

du pays ont donnée à ces débris. Ne pourrions-nous pas croire que ces ajoute le chroniqueur, de voir cette multitude si nombreuse et bien ar

restes ont appartenu à Albar ou Albari, cité mentionnée par les chronimée se laisser tuer sans se défendre ! Les croisés s'emparaient de tout

queurs de la première croisade? Guillaume de Tyr place Albar à six ce qu'ils trouvaient; ils ouvraient le ventre des morts (ô détestable amour

milles de Marrah, et cette distance convient précisément à la situation

de ces ruines. Un fait de la première croisade se rattache à Albari : de l'or!) et en tiraient des bysantins et des pièces d'or. Toutes les rues

Tandis que les chefs de l'armée chrétienne soumettaient, après la prise étaient jonchées de cadavres, et des torrens de sang coulaient de toutes

d'Antioche, plusieurs villes de la Cilicie et de la Mésopotamie, Bohémond, parts. O nation aveugle et destinée à la mort! croirait-on que parmi

comte de Toulouse , jaloux aussi, dit le chroniqueur, de ne pas s'encette grande multitude d'hommes, il n'y en ait pas eu un seul qui vou

gourdir dans l'oisiveté, partit d'Antioche avec un grand nombre lût confesser la foi de Jésus-Christ ? Bohémond fit venir tous ceux qu'il

d'hommes armés, et vint mettre le siége devant Albar. Cette ville, avait fait enfermer dans la tour du château, et ordonpa de tuer les vieil

occupée par les Turcs, était très fortifiée, mais les croisés l'attaquèrent les femmes, les vieillards décrépits et tous ceux que la faiblesse de leur

avec tant de vigueur, que les habitans furent bientôt forcés de se rendre, corps rendait inutiles; il fit réserver les hommes vigoureux; les jeunes

Pierre de Narbonne, confesseur du prince Raymond, devint évêque filles furent emmenées à Antioche pour y être vendues (1)

de la ville d'Albar, et l'église de cette ville fut élevée à la dignité de

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(1) Bibliothèque des Croisades, première partie.

(1) Bibliothèque des Croisades, première parlic.

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