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Christ dit-il de les remplir plutôt qu'un vase à tenir du vin, afin qu'on ne soupçonnât point qu'un reste de vin dans le fond aurait donné du goût et de la couleur à l'eau qu'on y aurait versée? Pourquoi veut-il qu'on remplisse six urnes de deux ou trois mesures, dont une seule aurait suffi et au delà? afin que rien ne manquât à la magnificence du miracle. Pourquoi les fait-il remplir jusqu'au haut? afin qu'on ne pût dire qu'il avait fait quelque mélange avec cette eau. Pourquoi les domestiques, après avoir puisé dans ces urnes, doivent-ils d'abord s'adresser au maître d'hôtel? c'est que celui-ci, occupé du soin du festin, ne buvant, ni ne mangeant, était plus en état dejuger dela qualité de la liqueur. Pourquoi celui-ci, étonné de la qualité du vin, reproche-t-il à l'époux d'avoir réservé son meilleur vin pour la fin, et non pas le moindre suivant la coutume de ce temps? Dieu le permettait encore afin de nous donner un témoin sans prévention; quelle aurait été celle du maître d'hôtel, puisqu'il ne savait pas d'où venait ce vin? Vous le voyez donc, mes frères, 1out concourt à prouver la grandeur et la vérité du miracle; aussi l'évangélisteajoute que par Jésus manifesta sa gloire, et que ses disciples crurent en lui; et c'est le premier avantage que nous devons en tirer; nous devons en glorifier Dieu et en affermir notre foi. Pour vous, époux chrétiens, vous devez encoreêtre pénétrés de reconnaissance pour toutes les grâces dont Dieu nous montre ici un symbole efficace: s'il change l'eau en vin aux noces de Cana, c'est non-seulement pour exaucer sa Mère, pour honorer le mariage, en faisant à sa faveur le premier de ses miracles; mais c'est surtout pour montrer qu'il est un sacrement qui donne le vin de la charité (S. Tnom.) à ceux qui embrassent cet état, qui de soi ressemble à une eau froide par la vie relâchée à laquelle il donne occasion. Quel besoin n'avez-vous pas de ce vin mystérieux! vous avez des devoirs de fidélité, de société, à remplir par rapport à vous-mêmes, et d'éducation par rapport à vos enfants.

Devoirs de fidélité; saint Paul vous l'apprend, la femme n'a plus le pouvoir de son corps, mais son mari; et le mari n'appartient plus à lui-même, mais à son épouse. Que s'ensuit-il de là? que l'un pécherait contre le droit de l'autre, s'il n'avait pas pour sa compagne la déférence qu'il lui a promise; qu'il pécherait, s'il conservait quelque inclination pour une personne étrangère : une seule action, une seule parole, une seule pensée suffirait pour violer ce droit sacré; la violation serait un crime horrible aux yeux de Dieu, un crime qu'il punirait de ses vengeances les plus terribles. Jamais les adultères de cœur ou de corps n'entreront dans le royaume des cieux : Adulteri regnumDei nonpossidebunt. (I Cor. vi, 9.)

Devoirs d union et d'une union qui ressemble à celle de Jésus-Christ; il a aimé son Eglise, il faut, maris chrétiens, que vous aimiez vos épouses du même amour que JésusChrist: Fin, diligite uxores vestras, sicut et Christus dilexit Ecclesiam. (Col. ni, 19.) L'a

(03 mour que Jésus avait pour son Eglise l'a purifiée, il s'est livré pour la justifier et la faire paraître devant lui, n'ayant ni taches ni rides; il vous faut aimer vos épouses d'un amour pur, et non-seulement naturel; les pères des tourterelles, dit saint François de Sales, en ont un semblable; non d'un amour humain et terrestre, qui n'ait pour objet que les richesses, la beauté, mais d'un amour qui vous unisse plus à Dieu qu'à vos épouses, d'un amour qui vous fasse respecter en elles la grâce du Seigneur, et la sainteté du lien conjugal, qui, loin de justifier les fautes, les rend plus grièves. Jésus-Christ a aimé son Eglise d'un amour généreux et héroïque, vous devez aimer vos épouses et donner votre repos, votre santé et votre vie pour elles, s'il en est besoin. Jésus-Christ a aimé son Eglise constamment, votre amour ne doit se laisser vaincre ni par les maladies de vos épouses,ni parleur mauvaise humeur, ni par aucun défaut. Tobie ne répondait aux invectives de sa femme que par sa douceur et sa patience; David méprisé de Michole, disait seulement qu'il s'humilierait encore davantage; Job écoutait les blasphèmes de sa femme avec horreur à la vérité, mais avec résignation à la volonté de Dieu qui l'éprouvait. Maris, voilà vos modèles, voilà les qualités que doit avoir votre amour: vous devez aimer vos femmes sans les éloigner du salut, mais au contraire en les portant à la piété, pourvoir à leurs besoins sans favoriser leur luxe, veiller sur leur conduite sans les contrister, les tenir assujetties sans les contraindre, leur complaire sans flatterie, sans bassesse, les aimer sans jalousie, sans inquiétude, sans passion.

Et vous, épouses chrétiennes, quel sera votre amour pour vos maris? celui-là même que l'Eglise a pour Jésus-Christ, un amour mêlé de respect et de soumission. Il est vrai, vous êtes égales à vos maris en ce qui concerne les droits du mariage; c'est pour le marquer que Dieu vous a tirées d'une côte de l'homme, mais vous êtes inférieures pour le reste, c'est un arrêt prononcé contre Eve et contre toutes les épouses, qu'elles seront sous la puissance de leurs maris (Gen. m, 16), et qu'elles seront tenues de leur obéir, de leur témoigner leur soumission, lors même que des maris cruels les traiteront durement. Oui, il faut, épouses affligées, que vous soyez des Abigaïls si vos maris sont des Nabals, des Moniques, s'ils sont desPatrices; il faut, dans le temps de leur colère, ne leur résister ni d'actions, ni de paroles, mais par la douceur et le silence; il faut que vous sachiez supporter avec patience, déguiser avec adresse, pardonner avec joie.

L'union de Jésus-Christ avec son Eglise est une union d'aide et de secours. Jésus-Christ a travaillé pour l'Eglise, et l'Eglise travaille pour la gloire de Jésus et le bien de ses élus; telle doit encore être votre union, époux et épouses chrétiennes, tout doit être commun entre vous, le repos et le travail, les douceurs et les amertumes, les consolations et les afflictions, les prospérités et les infortunes; vous devez vous accorder en tout, excepté dans le mal, parce qu'alors ce ne serait plus «une union chrétienne, mais une union détestable; jamais le mari ne doit entrer dans la passion de sa femme, ni la femme dans celle de son mari, leur devoir est au contraire de travailler à la correction l'un de l'autre; vous devez vous accorder dans les exercices de piété, la fréquentation des sacrements, l'éducation des enfants. le gouvernement d'une maison et l'administration du temporel; la femme en le dispensant à propos, le mari en le conservant, en y ajoutant même par son travail et son économie. Voilà les devoirs réciproques des époux; j'ai parlé dimanche de ceux qui concernaient l'éducation des enfants, ils sont tous renfermés dans cette pensée de saint Augustin, qu'il faut les mettreau monde avec amour, les nourrir avec bonté, les élever avec piété,; pour les remplirtous, ces devoirs si multipliés et si difficiles, combien de grâces sont nécessaires! combien n'en faut-il pas pour une amitié toujours fidèle, toujours pure, toujours efficace, toujours constante, toujours pacifique, toujours véritablement conjugale! Elles vous sont toutes promises, pourvu que vous apportiez les dispositions nécessaires au mariage quand vous y entrerez, et pourvu que vous soyez sincèrement repentants de ne les avoir pas apportées, vous qui vous êtes engagés sacrilégement; si l'état de grâce, la délibération, l'intention droite ont été ou sont dorénavant vos dispositions, vous serez assurés de la protection des saints, des lumières nécessaires pour vous conduire au milieu de tant de dangers, d'une grâce qui changera vos larmes en joie, vos amertumes en consolations, vos peines et vos charges en plaisirs et en douces occupations. Votre bonheur, mes chers frères, y est intéressé pour le temps et pour l'éternité, conduisez-vous en personnes sages; votre état sera pour vous un état heureux, un état de sanctification; mais de quels malheurs êtes-vous menacés si la passion s'en mêle? c'est alors que le vin se changera en eau, les ris en larmes, la joie en tristesse, l'amitié en haine, la passion de l'amour en passion de fureur : votre maison ne sera plus que l'image de l'enfer, le feu de la discorde y sera allumé, l'ennemi sera toujours présent à vos yeux, il ne vous laissera aucun repos, par la funeste commodité qu'il aura de vous tourmenter toujours; tout un voisinage retentira de vos cris, de vos emportements, de vos grincements de dents, des malédictions que vous

OEUVRES COMPLETES DE TIIlEBAUT.

1iorterez contre le jour infortuné qui forma les liens que vous détesterez alors; on vivra, on mourra peut-être dans ces dispositions, et on passera de l'enfer du mariage a l'enfer des démons, et de l'enfer du crime à l'enfer des châtiments éternels.

Mon Dieu, ne permettez pas qu'aucun de cet auditoire tombe dans ce malheur, arrêtez ceux qui s'approcheraient d'un sacrement si auguste avec de mauvaises dispositions, préservez-les de ces dépits, de ces repentirs, de ces divisions, de cette cruelle servitude dans laquelle ils s'engageraient en se plaçant contre l'ordre de votre providence; répandez vos bénédictions sur ceux que vous appelez à un état qui figure votre union sainte avec l'Eglise;

répandez-les sur ceux qui y sont engagés, répandez-les sur nous tous, afin que nous en rendions de continuelles actions de grâce dans l'éternité bienheureuse. Amen.

HOMÉLIE VIII.

ÉVANGILE DU TROISIÈME DIMANCHE APRÈS
L'ÉPIPHANIE.

En ce temps-là, Jésus étant descendu de la montagne, une grande foule de peuple le suivit, et un lépreux venant à lui Padorait en lui disant: Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. Jésus, étendant la main, le toucha et lui dit: Je le veux, soyez guéri, et la lèpre fut guérie au même instant. Alors Jésus lui dit : Gardez-vous bien de parler de ceci à personne, mais allez vous montrer au prêtre, et offrez le don prescrit par Moise, afin que cela leur serve de témoignage. Jésus étant entré dans Capharnaum, un centenier vint le trouver et lui fit cette prière : Seigneur, mon serviteur est malade de paralysie dans ma maison, et il souffre extrêmement. Jésus lui dit : J'irai et je le guérirai. Le centenier lui répondit : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Car, quoique je ne sois qu'un homme soumis à d'autres, ayant néanmoins des soldats sous moi, je dis à l'un: Allez, et il va; et à l'autre: Venez, et il vient; et à mon serviteur : Faites cela, et il le fait. Jésus, entendant ces paroles, fut dans l'admiration et dit à ceux qui le suivaient : Je vous dis en vérité que je n'ai point trouvé une si grande foi dans Israël. Aussi je vous déclare que plusieurs viendront d'Orient et d'Occident et auront place dans le royaume du ciel avec Abraham, Isaac et Jacob; mais que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures. C'est qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors Jésus dit au centenier: Allez, et qu'il vous soit fait selon que vous avez cru. Et son serviteur fut guéri la même heure. (Matth. vin, 1-13.)

Sur la prière.

Cette montagne d'où Jésus-Christ descend, est celle-là même où il avait fait cette divine instruction qui contient l'abrégé de toute la morale évangélique. Les peuples l'avaient admirée (Matin. îx, 33); il fallait que d'une stérile admiration ils passassent à une foi vive et pratique des vérités sur lesquelles ils avaient été instruits. Pour inspirer cette foi, les miracles étaient alors nécessaires, et l'occasion d'en faire ne manqua point à celui qui pouvait la faire naître à son gré. D'abord il se présenta un lépreux, sur qui Jésus-Christ étendit la main, et qu'il guérit par le seul acte de sa volonté; ensuite, et lorsqu'il fut entré à Capharnaùm, un officier romain vint demander au Sauveur la guérison de son serviteur paralytique, et il lui rendit l'usage de ses membres : ce sont les deux miracles dont Jésus confirma d'abord sa doctrine. Entrons ici dans un détail plus circonstancié, et tirons du fond même de ces histoires l'instruction de c J joi r.

Que signifient le lépreux et le paralytique dont parle notre Evangile? le premier était la figure du pécheur; il était banni de la société des hommes, et il devait l'être suivant la loi, dès que sa lèpre était déclarée; le pécheur est banni de la société des anges, et il est exclu de la présence intime et consolante du Seigneur, dès le même instant que son péché est consommé : le lépreux devait être examiné par les prêtres, celui-ci doit l'être par les ministres de la pénitence; c'est à eux qu'appartient le discernement du péché, et de ce qui ne l'est pas ; c'est à eux qu il est réservé d'approfondir l'état de sa conscience, et de sonder la profondeur de sa plaie : le lépreux étant guéri, le prêtre le rétablissait dans ses droits; le pécheur, en recevant l'absolution, rentre aussi dans tous les droits de son adoption divine, Le second, c'est-à-dire, le paralytique, représentait les hommes faibles et languissants pour le bien depuis le péché de ses premiers parents.

Qu'ont fait ces hommesipour être guéris du mal qui les affligeait? ils ont prié, et ils ont fait prier celui qui était venu porter nos infirmités. Quel fut le succès de leur démarche et de leurs prières? Jésus-Christ leur accorda avec une noble et généreuse facilité les grâces qu'on sollicitait. Pourquoi cela encore? autant pour récompenser les dispositions avec lesquelles on le priait, que pour manifester sa gloire.

Appliquons-nous ces observations, mes frères, et concluons quelque chose qui nous concerne; par nos péchés, nos faiblesses, nous tenons, pour ainsi dire, la place de ces deux malades de l'Evangile : la guérison de nos maux est infiniment plus intéressante que la leur; il s'agit, non de nos corps, mais de nos âmes; non d'un salut temporel, mais du salut éternel : la prière, une prière humble, fervente et pleine de confiance, est le moyen qu'ils ont employé pour être guéris, et ce moyen leur a réussi. Le Sauveur en les guérissant, leur a accordé beaucoup plus qu'ils ne demandaient, il a opéré dans leurs âmes des guérisons plus admirables encore que celles de leurs corps. Ah 1 prions donc, mes frères, prions, c'est un de nos premiers devoirs envers Dieu, un devoir sur lequel l'Evangile insiste spécialement, un devoir dont l'Eglise veut qu'on instruise au moins trois fois l'an, en faisant lire trois Evangiles sur cette matière, tant elle lui paraît importante. Apprenons à bien vivre, en apprenant à bien prier: voyons aujourd'hui quelles sont les dispositions avec lesquelles nous devons prier, ce sera le sujet demon premier point: considérons ensuite quels sont les fruits d'une prière faite avec les dispositions nécessaires, ce sera le sujet de mon second point. Dispositions et fruits de la prière, ce sont les deux réflexions pour lesquelles je vous demande toute votre attention .Elevez vos cœurs à Dieu, et demandez avec les apôtresqu'il vous enseigne à prier.

PREMIER POINT.

Qu est-ce que la prière? La prière en général, est une élévation de l'âme vers Dieu; ainsi une bonne pensée jointe à un mouve

ment de la volonté vers Dieu, un acte d'adoration, une action de grâce, un désir de conversion, une résolution qui concerne le salut, tout cela peut s'appeler prière : mais nous prenons ici la prière dans un autre sens. Par le mot de prière, nous entendons ici une demande que nous adressons à Dieu pour obtenir de sa miséricorde les biens du salut, ou qui ont rapport au salut. Cette demande, pour toucher le cœur de Dieu et en être exaucée, doit se faire dans des dispositions, 1* d'humilité, 2° de ferveur, 3° de foi et de confiance. Le lépreux et le centenier de l'Evangile vont nous en donner un rare exemple.

Quelle fut l'humilité du lépreux? quelle fut celle du centenier dans la prière qu ils firent l'un et l'autre à Jésus-Christ, l'un pour être guéri de la lèpre, l'autre pour obtenir la santé à son domestique? Le premier, condamné à vivre séparé de la compagnie des hommes, n'a osé suivre Jésus-Christ sur la montagne, il attend patiemment qu'il en descende pour s'approcher de lui, et quand il arrive près de ce grand médecin, en qui il a mis toute sa confiance, quelle marque ne donne-t-il pas de son respect et de sa vénération profonde? il se prosterne le visage contre terre, il se jette aux pieds du Sauveur, il voit à travers sa faiblesse et sa pauvreté apparente la grandeur et la puissance de son Dieu, il l'adore dans un saint tremblement, et le reconnaît pour son souverain Seigneur : Ecce leprosus veniens adorabat eum. Que dirons-nous encore de l'humilité du centenier? saint Luc (Cap. vu) nous en fait faire la remarque; d'abord il craint de paraître lui-même devant Jésus-Christ, sa qualité de gentil lui fait appréhender d'être mal reçu du Sauveur, parce qu'il a pris naissance parmi les Juifs; et pour cela il le fait solliciter par des personnes considérables de la Synagogue, de lui accorder la guérison de son serviteur : dès qu'il apprend que Jésus-Christ a voulu venir luimême, il court au-devant de lui, son respect pour sa divine personne ne lui permet de dire que ce peu de paroles : Seigneur, mon serviteur est couché malade de paralysie dans ma maison, et il souffre extrêmement : « Domine, puer meus jacet in domo paralyticus, et maie torquetur : » et quand Jésus lui dit qu'il ira et 3u'il le guérira, aussitôt il proteste de son inignité, il se confond à la vue de son néant et de la majesté de celui à qui il parle : Seigneur, s'écrie-t-il , je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison : « Domine, non sum dignus ut intres sub tectum meum. »

Telle est, mes frères, la première disposition dans laquelle nous devons prier; le lépreux adore, il se prosterne devant le Seigneur, il se tient dans cette humble posture lorsqu'il lui parle; cette humilité extérieure et corporelle ne doit pas être négligée dans la priere, dont il est bon de vous dire un mot, puisque l'omission de cette pratique serait aux yeux de Dieu un péché aussi grand que si on le tentait, suivant ces paroles du Saint-Esprit : Ante orationem vrœpara animam tuam, et ne sis quasi nomo tentant Deum. (Eccli. xvm, 23.) Et quelle est donc la préparation nécessaire à la prière; la voici, mes frères, et écoutez-la bien, vous qui vivez dans la dissipation, et peut-être dans le désordre de vos passions; vous qui osez paraître devant Dieu l'esprit tout rempli, tout occupé, et volontairement occupé des choses du monde; vous qui daignez à peine fléchir le genou devant celui devant qui tout genou fléchit dans le ciel, sur la terre, et jusque dans les enfers (Philip. n, 10); vous dont la délicatesse cherche des appuis de toute part, et qui portez vos yeux indifféremment sur tous les objets capables de vous distraire : elle consiste, cette préparation, à mener une vie sainte, une vie pure, une vie tout intérieure, et comme cachée en Dieu (Col. m, 3); de sorte que, jusque dans les amusements qui vous sont permis, il paraisse un grand fonds de recueillement, et que souvent dans la journée vous ayez soin d'élever votre cœur à Dieu, et que l'esprit d'oraison soit continuel en vous; elle consiste, cette préparation, à vous bien pénétrer de la présence de Dieu au moment de la prière, à vous bien persuader qu'il sera le témoin de tout ce qui s'y passera, pour le punir ou le récompenser, à connaître votre insuffisance pour y former une seule bonne pensée, et à réclamer instamment le secours de la grâce : elle consiste, cette préparation, à éloigner de vous les pensées du monde et de tout ce qui vous occupait auparavant, à dire avec saint Bernard : Pensées vaines, pensées étrangères, laissez à mon âme sa tranquillité, loin d ici tout ce qui pourrait troubler son repos, l'empêcher de goûter à longs traits les délices préparées aux âmes saintes, et de s'élancer vers le ciel avec la vitesse du chevreuil et la légèreté du cerf: Adfuro vos per caprœas cervosque camporum, ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam meam donec ipsa velit. (Cant. N, 7.) Elleconsiste, cette préparation, à tenir son corps dans une situation modeste et respectueuse, et pour l'ordinaire les yeux ou élevés vers le ciel, ou baissés vers la terre, afin de n'être point distrait par les objets qui environnent; les mains jointes en forme de suppliants, et les genoux en terre, à l'imitation de JésusChrist dans le jardin des olives. Voilà l'humilité extérieure avec laquelle nous devons paraître devant Dieu, lorsque des raisons légitimes, des indispositions réelles ne nous empêchent pas. Voilà la manière de nous préparer à la prière.

Quelle doit être encore l'humilité de notre cœur lorsque nous la faisons? combien n'est-elle pas nécessaire I Dieu nous déclare par un de ses apôtres, qu'il résiste aux su

Îerbes, et qu'il ne donne la grâce qu'aux umbles(/ac. iv, 6/ ; il nous dit par le prophète lsaïe, qu'il n'écoutera de prieres que dela part de ceux qui serontvéritablement pauvres a leurs yeux, qui auront le cœur brisé de douleur, et qui trembleront à sa voix(/ao. Lxvi, 5j; il nous apprend par la bouche du Sage, que la prière de celui qui s'humilie, est la seule qui pénétrera les nues. (Eccli. xxxv, 21.) Si nous désirons donc sincèrement d'être exaucés de Dieu, il faut nous

humilier devant lui d'esprit et de cœur: d'esprit, en considérant les motifs qui nous rendent petits et méprisables à ses yeux; de cœur, en nous méprisant véritablement, et consentant à être méprisés des autres. C'est ce que fait le centenier de notre Evangile: non-seulement il présente à son esprit les raisons qui doivent l'humilier; non-seulement il considère ce que JésusChrist est par rapport à lui, et ce qu'il est par rapport à Jésus-Christ; mais il se sert de ces considérations pour glorifier Dieu, pour s'humilier devant Dieu qu'il adore, en l'appelant son Seigneur souverain, qu'il respecte comme la sainteté même, devant qui il n'est pas digne de paraître, et comme le maître souverain à qui tout doit obéir, jusqu'aux maladies. Voilà, mon cher auditeur, ce que vous pouvez faire pour entrer dans ces sentiments que Dieu demande de vous; interrogez-vous vous-même, demandez-vous qui vous êtes, et quel est celui que vous allez prier? quelle grandeur dans l'un 1 quelle bassesse dans l'autre ! Celui que1 vous priez est un Dieu infiniment parfait, qui mesure dans sa main les eaux de la mer; un Dieu 3ui soutient de trois doigts toute la masse e la terre ; un Dieu qui pèse les montagnes, et met les collines dans la balance; un Dieu devant qui toutes les nations ne sont que commeunegoutted'eau (Isa. Xl, 15) ; un Dieu que les anges les plus purs n'adorent qu'en tremblant : ce Dieu infiniment saint, infiniment équitable,infiniment éclairé,sera votrejuge; ce juge est un roi infiniment puissant pour exécuter ses arrêts irrévocables; vous, au contraire, vous n'êtes que cendre et poussière, qu'un ver deterre, un pécheur au-dessous du néant, une faible créature entre les mains de Dieu comme l'argile entre les mains du potier. Les puissants motifs de vous humilier, de vous anéantir devant Dieu I pénétrez-vous-en dans la prière; livrez-vous aux pieux sentiments qu'ils inspirent; dites avec le RoiProphète : Il est grand, ce Seigneur que j'adore, il est infiniment digne de la louange de ses créatures (Psal. Xlvii, 2 ); que tous mes os, que tout ce qui est en moi vous disent : Seigneur, qui est semblable à vous? (Psal. Xxxiv, 10.) Non, il n'est aucune puissance sur la terre ni dans le ciel qui égale la vôtre (Psal. Lxxxvin, 9-18) ; et cependant, quelque grande, quelque redoutable que soit votre majesté, permettez que je vous parle, moi créature formée du limon de la terre, moi coupable, moi le plus grand des pécheurs, moi qui ai défiguré votre image, moi qui ai perdu la grâce de votre adoption: non, je ne suis plus digne d'être appelé votre fils, je ne mériterais pas même une place parmi vos serviteurs; j ai péché contre vous, soyez-moi propice : Propitius esto mihipeccatori. \Luc. xvm, 13.) Que votre cœur, mes chers frères, exalte ainsi la magnificence du Seigneur, qu'il s'abaisse à proportion; et ce Dieu qui regarde d'aussi près les humbles qu'il regarde de loin les orgueilleux (Psal. Cxxxvii , 6 ), écoutera favorablement vos prières, pourvu que vous priiez encore avec cette ferveur oom ie lépreux et le cen tenier vous donnent l'exemple.

Quel feu, quelle vivacité dans les paroles du premier! Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir: ce sont des traits enflammés, qui, partant d'un cœur rempli de son objet, vont percer celui de Dieu qui les a préparés; elles ont plus de force, plus d'energie que les discours les plus longs et les mieux étudiés. Quelle noblesse, quelle élévation dans ces pensées : Votre volonté est le principe de la maladie et de la santé, de la vie et de la mort; votre empire s'étend sur tout, sans que rien puisse fui résister; votre main m'a frappé, votre main peut me uérir! c'est ce que dit le lépreux. Il suflit e savoir qu'il demande sa guérison, pour savoir aussi qu'il demande avec ferveur, si nous jugeons de ses dispositions par les nôtres. Mais c'est la ferveur, et surtout la ferveur habituelle du centenier, que je vous prie de considérer avec moi.

Il n'est pas, cet homme de guerre, il n'est pas un de ces grands de la terre qui n'aiment qu'une dépense fastueuse, et qui comptent pour perdu tout ce qu'ils ne donnent pas à la vanité; il n'est pas un de ces jeunes voluptueux qui sacrifient tout à leurs plaisirs, et qui dissipent au jeu et à la débauche ce qu'ils ont extorqué à leurs parents; il n'est pas un de ces hommes fiers, qui croient que tout doit céder à leur rang, et qu'il est indigne de la force de plier; c'est un officier équitable, il estime la nation juive (Luc. vu, 5), cette nation haie et méprisée de toute la terre; c'est un officier rempli de religion et de piété, il bâtit des synagogues, et offre à Dieu une partie de ses Liens; c'est un officier plein de bonté et d'attention pour ceux qui le servent. Pour qui vient-il prier le Sauveur? il ne demande rien pour lui, rien pour sa famille, rien pour ses amis; c'est pour un pauvre domestique qu'il s'intéresse; ce domestique souffre, et il v compatit ; ce domestique a besoin de remède, et il en fait la dépense; ce domestique, loin de servir, a besoin d'être servi lui-même, et il lui procure les secours étrangers dont il a besoin ; ce domestique ne trouve plus de ressource dans la science des médecins, et son maître a recours à Dieu, qu'il n'a point perdu de vue; il n'ose parler lui-même à Jésus-Christ, il lui fait parler par la Synagogue ; il apprend que le Dieu d'Israël vient chez lui, il court avec empressement lui dire qu'il n'est pas digne de sa visite. Je m'étendrais à l'infini, si je faisais le parallèle de cette conduite avec celle de la plupart des maîtres. Quelle dureté dans ceux-ci! quelle bonté dans celui-là! comment en agissent aujourd'hui des maîtres et des maîtresses à l'égard d'un serviteur ou d'une servante qui tombe malade? ils devraient faire attention que c'est peut-être à leur service que cette maladie a été contractée ; ils devraient penser qu'ils sont serviteurs du même maître, membres du même corps, enfants du même père, héritiers des mêmes biens; ils devraient se souvenir de ce que dit l'Evangile , que Dieu jugera sans miséricorde ceux qui ne l'auront

pas exercée; que, suivant l'Apôtre, c'est être pire que des infidèles, que c'est nier la foi de n'avoir pas soin des siens et surtout de ses domestiques (/ Tim. v, 8); ils devraient concevoir qu'il leur est plus intéressant de secourir des domestiques qu'à ceux-ci d'être secourus, que leur salut peut souvent dépendre de là; et en effet, quelle fut l'occasion de celui de notre centenier? ne fut-ce pas la maladie de son serviteur? sans elle, sans son incurabilité, eût-il jamais pensé à recourir au Sauveur? Voilà ce à quoi des maîtres chrétiens devraient réfléchir; et cependant que font-ils? ils remarquent le jour ou un domestique tombe malade pour diminuer ses gages à proportion, ils le laissent sans secours, sans remède , sans nourriture propre à son état, sans assistance de personne: pour toute consolation il entend les plaintes qu'on fait des embarras qu'il cause, des torts que souffrent les biens dont il avait soin, des dépenses qu'on est obligé de faire : on l'envoie ou chez ses parents ou dans un hôpital, si on craint que le mal ne tire à longueur; on le congédie lorsque le grand âge Te met hors d'état de rendre les mêmes services qu'il rendait dans sa jeunesse. Voilà jusqu'où des maîtres et des maîtresses portent aujourd'hui leur inhumanité; mais revenons à notre sujet.

La prière du centenier est pleine de ferveur, et cette ferveur doit animer toutes nos prières; et en effèt, j'appelle ici ferveur cette attention que nous prêtons non-seulement aux paroles que nous prononçons, mais au sens de ces paroles, et à Dieu même qui est le principal objet de nos prières; j'appelle ferveur cet esprit de gémissement ineffable que la grâce produit dans le cœur des fidèles; j'appelle ferveur les sentiments de douleur et d'amour qui sont les fruits de la véritable dévotion; j'appelle ferveur ce désir sincère d'obtenir ce que nous demandons : voilà la ferveur que je prétends être nécessaire à l'efficacité de nos prières. En effet, si nous y sommes si peu attentifs que nous ne nous entendions pas nous-mêmes, « comment, » dit saint Cvprien, « osons-nous demander à Dieu qu'il nous écoute? » Quomodo te audiri a Deo postulas, cum teipsum non audias? Si l'esprit de Dieu ne prie lui-même en nous, avec nous et pour nous, nous qui ne savons, comme parle saint Paul, ni quoi demander, ni comment le demander, que pouvons-nous espérer de nos prières? si nous demandons pardon d'un péché qui nous plaît encore, si nous détournons l'oreille pour ne point écouter la loi, que sera notre oraison devant Dieu, sinon un mensonge et une hypocrisie exécrables?^»!'. xxvin , 9) si nous ne désirons véritablement obtenir la grâce que nous sollicitons, Dieu qui connaît le fond de nos cœurs nous l'accordera-t-il? et s'il nous l'accorde, ne serace pas dans sa colère? Prions donc, mais prions avec attention, avec soupir, avec un vif désir, un désir ardent des choses que nous demandons, avec ce désir dont les pauvres nous font tous les jours des leçons si pathétiques. C'est à eux, mes frères, que vous renvoie saint Chrysostome, pour apprendre à

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