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Il y a moins d'un an, je m'élevais ici même contre les applications de l'anthropologie à la politique. Ces applications, disais-je, reposent presque toujours sur des erreurs; elles ne sont propres qu'à engendrer, à éterniser la haine et la guerre. J'étais loin de penser alors que les faits confirmeraient mes paroles d'une si prompte et terrible manière. Grâce à l'idée de l'antagonisme des races, mise en jeu et exploitée avec une machiavélique habileté, l'Allemagne entière s'est levée au nom du pangermanisme; elle veut régner sur les races latines, et, voyant dans la France l'expression la plus élevée de ces races, elle s'est ruée sur notre patrie avec l'intention hautement proclamée de nous réduire à une impuissance irrémédiable. Appelée à cette croisade par la Prusse, elle s'est subordonnée à cette puissance, et a relevé pour elle l'empire germanique. En agissant ainsi, les vrais Germains n'espèrent pas sans doute préparer un avenir de bienveillance internationale et de paix. La victoire assure-t-elle du moins la suprématie à leur race? Pas davantage. La Prusse ne s'en laissera pas déposséder. Or les élémens ethnologiques de cette nation sont tout autres que ceux qui ont donné naissance aux nations vraiment allemandes. Des conditions climatériques spéciales ont maintenu et accentué les différences originelles. En réalité, au point de vue anthropologique, la Prusse fait à peine partie de l'Allemagne. Voilà ce que je voudrais montrer en peu de mOtS. L'histoire physique et ethnologique de la Prusse se confond avec celle de toutes les contrées placées au sud et au sud-est de la mer Baltique. Cette région fait partie d'une immense plaine plus ou moins ondulée qui de l'Océan - Atlantique s'étend jusqu'à la Mer-Noire avec une ligne de faîte si peu accusée qu'aux inondations annuelles de l'automne et du printemps le Priépetz, affluent du Dniéper, communique avec le Bug, affluent de la Vistule, et avec le Niémen. Le versant nord de cette plaine est essentiellement composé de sable et semé de blocs erratiques enlevés aux Alpes scandinaves, qui reportent la formation de ces terrains à l'époque glaciaire. Un limon argileux distribué en larges plaques le fertilise par places, laissant de vastes espaces que couvrent des landes stériles et d'inépuisables tourbières qu'un travail opiniâtre peut seul transformer en champs cultivés. Sur ce sol à peine incliné, les eaux s'amassent en étangs, en lacs innombrables souvent alimentés ou mis en communication par des fleuves ou des rivières au lit sinueux, au cours lent, aux eaux rarement limpides. Un climat généralement humide est la conséquence naturelle de cet état de choses. Les vents du nord-est, s'ajoutant à l'influence de la latitude, prolongent et rendent plus rigoureux les hivers partout où ne se fait pas sentir l'action modératrice de la mer. Des forêts presque continues, et dont plusieurs contrées ont gardé de magnifiques restes, semblent avoir couvert presque toute cette région. Aussi loin que pénètre l'histoire classique, deux grandes races, toutes deux appartenant à la souche âryenne, semblent se partager les terres que baigne la Baltique. A peine les écrivains de la Grèce et de Rome mentionnent-ils un troisième élément duquel nous aurons au contraire à tenir un grand compte. A l'ouest, la race germanique, représentée par les Saxons et les Angles, occupait les rivages de la mer, le Hanovre, le Holstein et une partie du Mecklembourg. En arrivant à l'Oder, elle se heurtait aux populations slaves. De ce contact sortit sans doute la race mixte des Vandales (1), qui, au II° siècle de notre ère, occupait le cours supérieur de l'Elbe, et dont le nom a laissé dans l'histoire une signification presque inutile à rappeler. Les Slaves, arrivés sur la Vistule à une époque préhistorique, en possédaient le bassin entier. Attaqués par les Goths, sortis de Suède Vers le III° siècle avant notre ère, ils perdirent l'embouchure du fleuve et une partie du littoral; mais quatre siècles après ils prirent

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(1) Les Vandales ont été rattachés tantôt au tronc germanique, tantôt à la souche slave. L'étymologie du mot semblerait au moins indiquer la prédominance de ce dernier élément ethnologique. (A. Maury.)

leur revanche et chassèrent les envahisseurs. Poursuivant leurs conquêtes, ils s'emparèrent de tous les pays voisins, et rejetèrent sur l'empire romain les populations pures ou mélangées qui se rattachaient à la souche germanique. Aux v° et v1° siècles, une partie de la Courlande à l'est, du Mecklembourg à l'ouest, avec tous les pays intermédiaires que nous appelons Prusse proprement dite, Brandebourg, Silésie, Poméranie, appartenait à la race slave (1). Les Slaves et les Germains étaient également étrangers à ces régions. C'est en conquérans qu'ils y entraient. Ce n'étaient pas des terres désertes que se disputaient les deux races âryennes; elles avaient également à subjuguer les premiers occupans. Ceux-ci ont laissé bien peu de traces dans l'histoire; pourtant Tacite parle de Fenni, que M. A. Maury place aux embouchures de la Vistule; les Phinni et les Zoumi ou Suomes de Strabon et de Ptolémée habitaient quelque part en Pologne, les Estes de Jornandès étaient établis fort au sud des Esthoniens actuels. Ces peuples n'étaient mi germains ni slaves; ils faisaient partie de ce groupe de races humaines qu'on a nommées tour à tour races tchoudes, mongoloïdes, touraniennes, nord-ouraliennes, qui sont plus généralement connues sous le nom de races finnoises, et dont la plupart se rattachent à la branche allophyle du tronc blanc (2). Les anciens historiens ne pouvaient donner aucune notion sur l'origine de ces races. Il est bien douteux qu'ils les aient distinguées des populations voisines. Les recherches modernes ont fait connaître peu à peu les caractères qui les isolent, leur nombre, leur importance et les rapports existant entre elles. La linguistique comparée a rendu à ce point de vue d'immenses services, et tous les progrès accomplis dans ce sens ont longtemps été dus à peu près à elle seule (3). Or cette science montre les populations dont il s'agit comme partagées en une vingtaine de petits peuples qui ne comptent pas ensemble quatre millions d'individus, presque tous isolés

(1) Je n'ai pas à m'occuper ici des autres contrées possédées par les Slaves et de l'extension de cette race en tout sens. Le lecteur que la question intéresserait n'a qu'à consulter les deux curieuses cartes publiées par M. Duchinski comme appendice au travail de M. Viquesnel (Coup d'œil sur quelques points de l'histoire générale des peuples slaves). Parmi les autres historiens, linguistes, géographes ou anthropologistes, dont je résume ici les opinions, je me borne à citer Cantu, H. Martin, A. Maury, Latham, Malte-Brun, Prichard, etc.

(2) Les races blanches forment trois groupes principaux ou branches : la branche âryenne, la branche sémitique et la branche allophyle. On pourrait critiquer cette dernière dénomination, mais elle est généralement usitée dans la science. "

(3) Parmi les auteurs qui se sont le plus occupés des races finnoises, il faut mentionner A. Castrén et A.-E. Ahlgvist, qui tous deux les ont visitées l'une après l'autre. M. E. Beauvois a résumé leurs travaux, en ajoutant ses propres recherches, dans un ouVrage intitulé Études sur la race nord-altaique.

géographiquement et distribués en îlots au milieu des blancs et des jaunes. L'étude des caractères extérieurs permet de faire un pas de plus; elle constate dans le type général des modifications en rapport avec les races environnantes. Le Nord-Altaïen, dit M. Beauvois, passe au Mongol au-delà de l'Oural, au Turc sur les rives du Volga, au blanc-âryen dans le bassin de la Baltique. De ces faits, on peut déjà conclure que les Finnois ont dû occuper autrefois une étendue plus considérable, et que leur petit nombre et leur isolement actuels tiennent au moins en grande partie à des mélanges accomplis au profit des populations qui les ont comme submergés. Cette conclusion se justifie bien plus encore lorsque l'on renverse les termes du problème étudié par M. Beauvois, et qu'au lieu de s'en tenir à l'influence des races âryennes ou mongoliques sur les Finnois on recherche celle qu'ils ont eux-mêmes exercée sur leurs envahisseurs. Laissons pour le moment de côté les Asiatiques, et ne parlons que des Européens, dont l'histoire nous est mieux connue. Rappelons que les Slaves, frères des Germains et des Gaulois de César, présentaient des caractères physiques analogues. Chez les uns et les autres, la taille était élevée et svelte; les cheveux, les yeux, le teint, présentaient les couleurs bien connues. Prichard, guidé par les témoignages historiques, était arrivé à cette conclusion (1), qui est aussi celle de M. A. Thierry (2). Des recherches récentes et d'une autre nature confirment pleinement ces résultats. Les anatomistes polonais ont retrouvé dans les têtes osseuses des anciens Slaves le crâne allongé et harmonique des Aryens. Le magnifique album photographique publié par la Société d'histoire naturelle de Moscou montre chez les Slaves modernes les traits les plus caractéristiques des races de la même branche, et pourrait être regardé comme illustrant les récits de certains voyageurs (3). En revanche, les descriptions dues à d'autres observateurs et ce que nous pouvons chaque jour constater par nous-mêmes contrastent singulièrement avec les données précédentes. Nous connaissons tous des individus généralement considérés comme Slaves, se regardant eux-mêmes comme tels, et qui pourtant sont de petite taille, ont les yeux et les cheveux foncés, le teint tirant sur le brun, la charpente osseuse plutôt délicate et grêle que forte et robuste. Évidemment ce ne sont pas les fils des Slaves historiques, ce sont autant de proches parens des Lettons de la Livonie, qui eux aussi ont été rattachés à cette famille parce qu'ils en parlent un dialecte; mais ces Lettons, petits, faibles, qui prennent de l'embonpoint dès qu'ils sont

(1) Researches ento tho physical history of mankind, t. III.
(2) Voyez la Revue du 1er novembre 1854.
(3) Hungary and Transylvania, by Paget.

bien nourris, et dont les femmes sont souvent presque naines, ne seront jamais des Slaves pour l'anthropologiste. Ce sont évidemment les frères des Esthoniens, Finnois plus grands et plus robustes, avec lesquels d'ailleurs ils se fondent insensiblement. Ici la linguistique prise pour guide unique a conduit à une erreur sur laquelle j'insisterai plus loin. Je sais que j'aborde un terrain délicat, que je touche à une question obscurcie par une de ces erreurs que je signalais tout à l'heure, par des préventions que je voudrais combattre. A la suite de luttes politiques et sous l'empire de sentimens dignes de la plus sérieuse sympathie, mais qui les ont égarés, d'excellens esprits ont admis l'existence d'un antagonisme radical entre les races âryennes et finnoises. L'Iran et le Touran, disent-ils, ont constamment été en lutte; ils ne sauraient habiter en paix le même sol, encore moins s'unir et se fondre. L'anthropologie, cette science qui, née d'hier, a grandi si rapidement, ne confirme en rien ces doctrines absolues. Bien au contraire, elle nous montre la plupart des populations européennes, toutes peut-être, comme ayant reçu à des degrés divers une part de sang allophyle, souvent de véritable sang finnois. Il n'est pas difficile de reconnaître la présence de cet élément ethnologique en France et jusque dans la capitale. Le fait est bien plus évident encore sur certains points de notre territoire, dans la BasseBretagne méridionale par exemple, où j'ai pu le constater par moimême. Rapprochons ces faits qui nous touchent de ceux que présentent les bords de la Baltique, le bassin de la Vistule, et, sans recourir à des migrations dont l'histoire aurait perdu toute trace, mous expliquerons aisément un fait signalé par M. Duchinski. « Les caractères distinctifs des Armoriques tracés par César ont, dit cet auteur, des analogies avec ceux des Lithuaniens. Les Polonais qui ont séjourné en Bretagne s'accordent à trouver une foule de points de ressemblance entre les Bretons actuels et leurs compatriotes, surtout ceux qui avoisinent la Lithuanie. » C'est que le mélange du sang finnois et du sang âryen s'est opéré dans les deux contrées. Seulement, dans le bassin de la Baltique, c'est au Slave que s'est unie la race allophyle; c'est avec le Celte qu'elle s'est croisée chez nous. Nous n'avons pas à rougir des résultats du mélange. Quelque malheureux que nous soyons en ce moment, l'ennemi ne raiera le nom français d'aucune page de l'histoire, et certes les enfans de notre vieille Armorique ont assez fait leurs preuves en tout genre pour qu'on puisse accepter sans répugnance une certaine communauté d'ancêtres avec eux. Ces faits étaient du reste bien embarrassans naguère. Ils s'expliquent aujourd'hui, grâce aux recherches toutes récentes de l'ar

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