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LES MOBILISES AUX AVANT-POSTES. 337

loin de ses foyers, confondue complétement avec la troupe de ligne et la mobile, on peut prévoir que l'autorité militaire, une fois au fait des hommes qu'elle commande et familière avec ce personnel qui lui est encore si peu connu, prendra, comme dans la garde mobile, le droit de pourvoir seule à la nomination des chefs. Les révocations et les cassations ont été bien moins nombreuses, toute proportion gardée, dans les régimens de marche que dans les bataillons sédentaires. Du moins les chiffres suivans qui s'appliquent à toute la garde nationale montreront comment l'autorité a usé des droits que la loi lui confère. Durant le trimestre qui vient de finir, le gouverneur de Paris a révoqué 6 chefs de bataillon, 84 capitaines, 80 lieutenans et 62 sous-lieutenans. Les cassations de sousofficiers se sont élevées au nombre de 25h ; enfin il a fallu prononcer 49 licenciemens, les uns complets, qui ont dissous des bataillons ou des compagnies, les autres partiels, qui n'ont atteint que les cadres d'officiers. L'Allemand a l'ivresse lourde, l'Anglais cruelle, le Français agitée et parleuse. Le Grec et l'Italien ne se grisent pas. On parle encore à Rome de l'étonnement que produisirent dans les rues nos soldats de l'armée d'occupation quand on les vit ivres. Offrez en Grèce à un homme de peine un rafraîchissement au khani (à l'auberge), il demandera une pâte sucrée et un verre d'eau. Si le défaut de trop boire s'explique chez nous par le tempérament qui nous est propre, ce n'est pas là pourtant une raison de tolérer dans l'armée une pareille cause de désordre. Les trois quarts des délits dont le bureau de la discipline de la garde nationale a dû s'occuper ont eu pour première occasion l'ivrognerie. La plupart des fautes qu'on signale aux avant-postes (querelles, paniques, transgression de la consigne) sont commises par des hommes ivres. Ni les chefs ni les conseils de guerre siégeant au secteur ne sauraient poursuivre ce vice avec trop d'énergie. Souvent l'ivresse est admise comme excuse : il faut que la doctrine s'établisse d'y reconnaître une circonstance aggravante; non-seulement elle compromet la dignité et le bon ordre des compagnies, mais elle est un danger permanent. Les hommes qui n'ont plus leur raison donnent de fausses alertes, tirent des coups de fusil sans motif, ne comprennent rien aux ordres qu'ils sont chargés de faire respecter. On se plaint de la facilité avec laquelle le premier venu peut chaque jour rentrer à Paris et · en sortir sans permis, ou avec des papiers qui n'ont nulle valeur. Ces faits si graves n'ont pas seulement pour explication l'ignorance de gardes qui me peuvent comprendre ce qu'ils lisent, ou même ne savent pas lire, et le grand nombre des permis donnés par les autorités diverses dans des termes vagues à des cantiniers, à | ToME xcl. - 1871. 22

des habitans de la banlieue, à des personnes de toute sorte; les
gens sans aveu savent aussi qu'ils peuvent compter sur l'état des .
sentinelles et même des chefs de poste, qui se mettent quelquefois,
par des visites répétées au cabaret, hors d'état de savoir ce qu'on
leur dit. Il ne suffit pas dans bien des cas de révoquer un capitaine
ou un commandant qui s'est oublié à trop boire; cette humiliation
est une peine trop faible. Devant l'ennemi, l'ivresse est un crime :
elle prive le commandant de la raison dont il a besoin pour exécuter
les ordres qu'il reçoit. L'officier qui se met par sa faute dans l'impos-
sibilité de remplir son devoir est aussi coupable que le soldat qui se
mutile pour échapper à ses obligations civiques. Il doit être déféré
aux tribunaux militaires. Il est d'ailleurs juste de remarquer qu'aux
avant-postes les cas d'ivresse tendent à devenir de jour en jour.
moins nombreux : la rareté du vin y est pour quelque chose; l'auto-
rité militaire pourrait sans scrupule hâter la réforme, qui est en
bonne voie, en prenant des mesures sérieuses à l'égard des débitans
de boisson. Je ne sais non plus si le bien-être des gardes mobilisés
perdrait beaucoup à la suppression de ces cantinières élégantes,
la plupart d'origine inconnue, qui pourront trouver leur place dans
l'histoire anecdotique du siége de Paris, mais qui n'ont rien à faire
pour le moment au milieu d'hommes occupés d'un devoir sérieux.
Nos défauts tiennent de bien près à nos qualités, notre insouciance
et notre légèreté ont du bon : la souplesse de notre esprit si flexible,
la facilité avec laquelle nous reprenons courage pour les plus pé-
rilleuses entreprises, sont des qualités qui disparaîtraient, si on
nous enlevait ce goût de l'entrain, cette gaîté, qui sont le lond de
notre nature; mais sans nous changer du tout au tout, sans nous
effrayer de ce reproche d'aller à la guerre comme au bal, nous
payons cher nos défauts à cette heure, et le mal ne serait pas g and,
si nous les traitions pour quelque temps avec une rigueur d'excep-
tion qui n'engagerait rien pour l'avenir.
On a signalé plusieurs actes de pillage dans les campagnes de la
part des mobilisés. Quelque retentissement que la presse leur ait
donné, ces actes sont peu nombreux. Il est certain que les natures
peu cultivées n'ont pas toujours un sentiment très vif de ce qu'il y
a d'odieux dans la destruction pour le plaisir de détruire. Un de ces
jours derniers, nous rencontrons aux avant-postes une brave femme
qui venait revoir sa maison; elle y avait laissé un petit ménage
d'ouvrier très comfortable, acheté au prix d'un long travail et pièce
à pièce. C'était la fortune de la famille. L'escalier était enlevé, ce
qui semblait de mauvais augure. Nous parvenons jusqu'aux pièces
d'habitation; tout, même les planches du parquet, avait disparu.
Devant les larmes de cette femme, un des gardes du cantonnement,

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homme de bon cœur cependant, ne trouva que ces mots : « Que voulez-vous?maintenant nous sommes soldats et en pays conquis, il faut bien que le militaire brise. » Ce n'était pas une raison, semblait-il, pour ruiner les gens du peuple, pour détruire, comme cela était arrivé dans la rue voisine, la pauvre cabane de deux vieillards aveugles à qui la commune avait concédé un coin de terrain. Tous les discours du monde n'y purent rien; ce soldat ne sortait pas de ses phrases vides sur les devoirs de la vie militaire. Quelques compagnies de mobilisés se sont, il est vrai, abattues sur des maisons comme une bande de voleurs; mais ç'a été aussi l'exception, et bientôt la présence de camarades moins indulgens sur ce sujet les a fait revenir au respect de la propriété. En somme, aujourd'hui tout se borne en général à prendre une persienne pour s'en faire un lit, voire les deux battans d'une armoire, quand on est assez heureux pour les trouver, et les plus délicats doivent avouer que pour les vols de ce genre on se fait au cantonnement une conscience plus facile qu'on ne l'aurait pensé. Tout compte fait, la garde mobilisée n'aura pas beaucoup à se reprocher dans la dévastation des environs de Paris. Ces pauvres maisons de campagne que nous avons laissées si précipitamment au mois de septembre, souvent sans pouvoir en rien enlever au milieu de la confusion des déménagemens, à l'approche d'un ennemi qui nous menaçait chaque jour davantage, dans quel état les retrouverons-nous? Nous les avions ornées de ce qui nous était le plus cher; celles qui n'étaient pas luxueuses avaient été remplies à loisir de ces mille objets que nous aimions à retrouver dans les heures de repos; le moindre coin nous y rappelait mille souvenirs, et ces souvenirs n'avaient rien à faire avec tout ce qui est convenu et impersonnel dans notre vie si occupée de chaque jour. Les pillards sont arrivés, et, ce qui est plus cruel, des pillards français; nos livres, nos tableaux, nos ameublemens, ces riens précieux que nous avions réunis, tous ces objets amis qui nous recevaient au mois de mai, tout a été dispersé. L'état des environs de Paris est navrant : ces portes ouvertes, ces vitres brisées, ces murs qu'on a percés pour que les troupes puissent se réunir plus vite en cas d'attaque, ces meurtrières et ces créneaux qu'on voit en maint endroit, les arbres de parcs magnifiques coupés, les jardins détruits pour faire des fascines ou du feu, Ces solitudes et cette désolation vous laissent une des plus tristes impressions qu'on puisse éprouver. Au petit village de Port-à-l'Anglais, quatre habitations seulement ont été respectées; les propriétaires ou des gardiens sûrs y étaient restés. Dans le moment de panique qui a précédé l'investissement, on est parti au plus vite ; c'était une grande faute à laquelle les municipalités n'ont pas toujours été étrangères. On prévenait les habitans qu'ils se trouveraient pris entre deux feux, que dans tous les cas on ne saurait comment les nourrir, que le boulanger et le boucher rentraient à Paris. Il fallait s'en aller sans attendre. Certainement nos soldats ne peuvent se disculper de tout reproche : ils ont brisé des meubles et fait du feu avec les pianos. « Autrefois nos jeunes officiers, disait M. de Narbonne dans un rapport à l'assemblée législative, passaient pour aimer à se battre, à inquiéter leurs hôtes, à casser les vitres; nos jeunes militaires ont à cet égard un peu trop adopté la manière ancienne (1). » Les chefs avaient le devoir de mettre un terme à ces actes de destruction inutile. Quelques commandans de la mobile y ont tenu la main avec énergie ; mais ce sont surtout les maraudeurs et les voleurs de profession qui ont exploité la campagne de Paris, la preuve en est facile à donner. Dans beaucoup de maisons, on n'a pas seulement brisé, on a surtout emporté tout ce qui était précieux; les planchers sont levés dans des chambres qui n'ont pas été habitées, les murs portent les traces de sondages faits par des mains habiles et exercées : on a fouillé avec soin les armoires, on les a vidées, abandonnant tout ce qui paraissait être sans valeur; les marbres des cheminées ont été enlevés pour rechercher s'ils ne couvraient pas quelque cachette. Dans certains cas, les pillards ont pris la peine de détacher les toiles de leur cadre pour emporter plus facilement leur butin. Un fabricant de produits chimiques, en revenant chez lui, a constaté la disparition de tonneaux remplis de substances d'un maniement délicat, et qui ont été prises par de bons connaisseurs ; il en avait enterré une partie dans le jardin, il n'a trouvé que la barre de fer qui avait servi à ces chercheurs émérites. Au rapport des rares habitans qui ont vu ces pillages, la plupart des voleurs se donnaient comme appartenant à des corps francs. Si quelques-uns de ces corps ont droit à la reconnaissance publique, si tous comptent des hommes dévoués, on sait que plusieurs couvrent de la protection militaire de véritables pillards. D'après une enquête officielle, il résulte qu'une de ces compagnies, composée de 800 hommes, ne possède en réalité que quatre cents fusils. On y entre sans engagement écrit, on en sort sans aucune formalité : le capitaine ne peut donner aucun renseignement sur nombre de soldats qui se recommandent de lui auprès de l'étatmajor; la discipline, de son aveu même, n'existe pas, et il doit reconnaître que beaucoup de ces partisans sont venus chercher asile auprès de lui pour échapper aux services réguliers auxquels ils appartiennent aux termes des recens décrets. A côté de ces faux soldats, il faut mettre les voleurs vulgaires qui s'en vont avec des

(1) Rapport du 11 janvier 1792,

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charrettes dévaliser tranquillement les maisons abandonnées. L'autorité militaire n'est-elle pas quelque peu coupable d'avoir laissé les uns et les autres exercer en paix leur industrie? Elle s'est ex posée à compromettre la réputation des mobiles et des hommes de la ligne, qu'on a souvent accusés à tort; de plus les destructions à moitié consommées ont encouragé nos soldats, qui parfois les ont achevées sans en tirer profit, — par goût pour le bruit et le mouvement. Cet instinct est trop naturel chez le Français, il est trop certainement une des formes de cette activité peu ordonnée que les Italiens nous reprochent sous le nom de furia, pour qu'il ne soit pas nécessaire de couper court par une répression sévère à toutes les tentatives de ce genre. On nous dit que les Prussiens font garder nos maisons de campagne dans les pays en leur pouvoir; ce n'est pas que leur humanité doive nous être proposée pour modèle, nous savons qu'ils s'entendent au pillage en grand et méthodique, au pillage savant, qui ne brise pas les machines, mais les transporte démontées avec soin en Poméranie; ou tient les comptes en règle d'une ville mise à contribution. Du moins les commandans de mobilisés peuvent faire la police dans leur cantonnement, et beaucoup n'y manquent pas, au grand déplaisir des maraudeurs. On lit chaque matin dans les journaux des bulletins judiciaires de la garde nationale ; il est bon de remarquer que les accusés appartiennent rarement aux bataillons de marche. Il ne faut pas oublier non plus que la plus grande partie de la population parisienne est aujourd'hui enrôlée dans la garde sédentaire; la police correctionnelle juge moins de causes qu'avant le blocus, les conseils de guerre n'en jugent pas beaucoup; la moralité publique a fait des progrès sous le coup de nos malheurs. Le siége, qui a supprimé presque complétement le suicide, a diminué singulièrement le nombre des crimes et même des délits. Les assassinats sont devenus plus rares qu'à aucune époque; les vols n'ont pas augmente avec la misère. Ce que les conseils de guerre ont surtout à juger, ce sont des voies de fait envers les supérieurs. Du 1" octobre au 23 décembre, 74 accusations de ce genre ont été portées devant eux; les délits qualifiés d'excitation à la révolte, qui ne sont le plus souvent que des querelles entre des officiers et des gardes, ont été au nombre de 275. Ce qu'on doit le plus déplorer dans cette statistique, ce sont 114 plaintes pour vols et détournemens. Sur 540 affaires portées aux rôles, 120 seulement étaient terminées au 23 décembre; 52 condamnations avaient été prononcées. Beaucoup de ces délits sont souvent moins graves qu'ils ne paraissent (1).

(1) Le bureau de la discipline a reçu durant cette période 1,788 plaintes; le nombre des gardes mis aux prisons des secteurs pour quelques jours ou même pour quelques heures a été de 4,272.

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