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Summaria brevis et compendiosa doctrina felicis expeditionis
et abreviationis guerrarumn ac litium regni Francorum (1).

Celui qui entreprendrait aujourd'hui d'écrire un traité sur les moyens de terminer heureusement les guerres et d'abréger les procès du royaume, rencontrerait sans doute beaucoup d'incrédules et fort peu de lecteurs. Sans mériter plus de confiance, un auteur qui a discuté ce problème il y a plusieurs siècles, peut du moins exciter quelque curiosité. Il est possible, en effet, qu'en essayant de justifier sa théorie, il nous ait transmis, comme à son insu, des souvenirs dignes d'être recueillis par l'histoire. Tel est le genre d'intérêt qui s'attache, selon moi, à l'opuscule anonyme et probablement inédit dont j'ai tout à l'heure cité le titre(2). L'avocat royal qui l'a composé sous le règne de Philippe le Bel, et qui l'adressait alors confidentiellement à ce prince, était trop versé dans la pratique des affaires pour se noyer entièrement dans les abstractions d'une vaine utopie. Il est bien loin de la réalité, sans doute, lorsqu'il débute par demander que le roi des Français, son peuple, ses royaumes présents ou à venir, et à leur exemple le genre humain tout entier, délivrés

(1) Ce mémoire a été lu à l'Académie des inscriptions, dans les séances du 5 et du 12 février 1847. (2) Cet opuscule est contenu dans le Ms. 6222 C. de la Bibliothèque royale (olim. 2128. 1. et 10316). A mesure que j'aurai occasion d'en citer quelques passages, je renverrai au folio de ce manuscrit où ils se trouvent. III. (Deuxième série.) 18

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des guerres, des séditions et des procès, puissent s'occuper exclusivement d'acquérir la vertu et la science (1); mais il ne s'abandonne pas longtemps à ces idées plus brillantes que solides, et après avoir prédit que les ennemis de la France fuiront devant Philippe le Bel comme les alouettes devant l'épervier, il renonce au langage de la poésie pour citer le Digeste, qui lui est plus familier. Entrant donc en matière, il commence par vanter, non les douceurs de la paix, mais les avantages d'une tactique nouvelle dont il est l'inventeur(2). L'exposition de ce système stratégique occupe la première partie de l'ouvrage : c'est là que l'auteur enseigne à terminer heureusement les guerres du royaume. Dans la seconde, qui a pour titre, De abreviatione litium regni, il traite des moyens d'abréger les procès. Je me suis proposé, dans ce mémoire, d'abord de faire connaître cet opuscule au moyen d'une analyse sommaire, ou quelquefois d'une traduction textuelle; ensuite, de discuter un petit nombre de questions qui se rattachent à la personne de l'auteur ou à certains passages de son travail.

Analyse de la première partie de l'opuscule.

Avant de faire connaître sa nouvelle tactique, le conseiller anonyme de Philippe le Bel lui fait observer que la guerre ne se fait plus aujourd'hui comme autrefois. « Nos ennemis, dit-il, « entraient jadis en campagne couverts de cuirasses, de casques « et de boucliers ; nos ancêtres venaient bientôt à bout de les « vaincre avec des glaives, des épées et des poignards. Mais au« jourd'hui, craignant notre chevalerie, ils cherchent d'autres « moyens de défense dans des montagnes élevées, des tours, des « murailles, des fleuves, des marais, des fossés, des fortifica« tions de toute espèce, et des engins contre lesquels la chevale« rie peut ordinairement beaucoup moins que les troupes de « pied. Pour triompher de ces obstacles, il faut que la chevalerie « française entreprenne de longs siéges qui entraînent presque « toujours de graves inconvénients(3). » L'armée assiégeante est-elle peu nombreuse, les ennemis l'accableront bientôt ; est-elle considérable, son séjour prolongé dans un même lieu l'exposera aux

(1) Folio t recto. (2) Ibid. (3) Fol. 1 verso,

plus dures privations (1). C'est tout au plus si dans un an on vient à bout de prendre une place forte ; lors même qu'on s'en empare, elle coûte plus qu'elle ne vaut. De là vient que pour éviter les dangers et les dépenses de ces longs siéges, on conclut presque toujours des arrangements désavantageux au parti le plus fort. L'assiégeant, par cela même qu'il se trouve en pays ennemi, est exposé à infiniment plus de dépenses, de dangers et de pertes que l'assiégé, qui peut toujours être secouru par les villes et les cités voisines, dont les habitants se réunissent facilement et à peu de frais pour accabler l'armée étrangère (2). « Enfin, « ajoute l'auteur, quand un duc ou un comte combattent contre « le prince, tous leurs adhérents se rendent coupables du crime « de lèse-majesté, et encourent, selon la rigueur de la justice, la « peine capitale. Mais, la victoire une fois obtenue, que fera-t-on ? « Si on les punissait tous de mort, on commettrait une cruauté « et une injustice; car il est inouï que des milliers de milliers de « personnes soient égorgées en même temps. Si on les épargne « toutes, il y aura défaut de justice, et l'impunité provoquera « de toutes parts de semblables crimes. Si quelques-uns seulement « sont punis, et que les autres ne le soient pas, le juge terrestre « se montrera contraire et opposé à Dieu, le souverain juge ; il « agira en fils du diable.... (3). » Mais le plus grand inconvénient de la manière habituelle de combattre, c'est qu'elle entraîne dans chaque parti la mort d'un grand nombre de personnes qui ne sont probablement pas dans un état qui leur permette d'éviter la mort de l'enfer. Faire la guerre, c'est donc amener par la mort des combattants l'augmentation de la société des démons ,

(1) L'auteur revient, à la page suivante, sur cet argument : « Les nobles, dit-il, souffriront plus que les autres, eux qui sont d'une nature plus délicate et plus sensible, et peu habitués à supporter la chaleur, la privation d'une nourriture recherchée, et mille autres privations que l'expérience des camps peut seule apprendre. Comment tant de chevaux réunis dans un même lieu conserveront-ils leur force, privés de fourrages, manquant d'eau et tourmentés par les essaims de mouches qu'engendre toujours la putréfaction ? Les jeunes chevaliers, dans leur bouillante ardeur, espérant une prompte victoire, et s'imaginant que le siége ne les retiendra pas longtemps, négligeut le précepte que Dieu avait donné à Josué, quand il lui dit : Tu couvriras les excréments de terre. Or ce grand médecin, qui lit dans l'avenir, donna ce précepte parce que les substances putrides et infectes corrompent l'air, et que l'air corrompu agit aussitôt sur le cœur, le foie, le poumon et les autres parties nobles : de là les maladies et l'affaiblissement des combattants. » (2) Fol. 2 recto. (3) Fol. 2 verso.

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et c'est diminuer la participation au bonheur des anges : sans compter que la mort des uns ne sert pas de leçon aux autres, et que les survivants ne craignent pas de reprendre les armes. La conclusion semblerait être qu'un bon prince ne doit jamais faire la guerre; mais Aristote reconnaît que la guerre est permise quand elle est le seul moyen de rétablir ou de maintenir la paix. Il faut donc que le roi daigne examiner et (s'il y voit son avantage ) adopter la tactique nouvelle qu'on ose lui recommander comme permettant d'éviter presque toujours , sinon la totalité, du moins la plupart des inconvénients qui viennent d'être signalés (1).

« S'il est vrai, comme on le dit, continue l'auteur, que Votre « Majesté ait acquis récemment et se propose de conserver le sou« verain domaine du royaume d'Arles et des terres situées en « deçà du Rhin (2) et de la Lombardie, depuis la mer du Midi jus« qu'à celle du Nord, comme il y a là un grand nombre de du« chés, de comtés et de provinces dont les habitants furent tou« jours belliqueux , et tellement habitués aux combats, que la « guerre est pour eux une chose naturelle dont ils n'ont aucune « crainte, les fils et les descendants de ceux qui ont succombé, « loin d'être corrigés par la mort de leurs ancêtres, ne crain« dront pas d'exciter des guerres et des séditions, et ils ne s'ar« rêteront pas, à moins d'y être contraints par des moyens nou« veaux et terribles. » La France serait donc à jamais privée de la paix, et le peuple, fatigué des charges qui lui seraient imposées, s'écrierait peut-être : « Ce n'est pas pour nous, c'est contre « nous que nous avons un roi; ce n'est pas de nos intérêts, c'est « des siens qu'il s'occupe en répandant notre sang et en consu« mant nos biens.— Peut-être même, ajoute l'auteur, feraient-ils « entendre des paroles et des vœux qu'un homme sensé n'oserait « pas répéter devant Votre Majesté (3). »

Mais cet ouvrage a été entrepris pour fournir au roi le moyen de conserver sa conquête, et d'en faire d'autres plus importantes encore sans grever ses sujets. Pour entrer en matière, l'auteur suppose que le duc de Lorraine refuse d'obéir au roi (4). On

(1) Fol. 3 recto.

(2) J'interprète ainsi les mots citra rivum Coloniensem, qui, d'après l'ensemble de ce passage, ne peuvent, je crois, présenter un autre sens.

(3) Fol. 3 verso. (4) Fol. 4 recto.

l'exhortera d'abord à rentrer dans le devoir. Ensuite, on s'adressera aux grands barons du duché, et on leur déclarera que, s'ils se montrent rebelles, on ravagera leurs terres, et qu'ils seront punis dans leurs biens et dans leurs personnes. Mais tant qu'ils ne verront pas exécuter ces menaces, ils n'y croiront pas et n'y feront aucune attention ; il vaut mieux, en effet , qu'on se borne à les énoncer en termes généraux (1). Après ces préliminaires , le roi enverra sur les terres de Lorraine, au moment où les blés commencent à mûrir, une armée nombreuse de cavaliers et de fantassins, qui se présentera devant les villes et les forteresses. Si les garnisons refusent d'en ouvrir les portes ou d'accepter immédiatement le combat qui leur sera offert en rase campagne, on arrachera les vignes et les arbres fruitiers, on brûlera les moissons dans tout le territoire. Mais la vie des hommes sera épargnée, à moins qu'ils ne deviennent agresseurs; et dans ce cas même, si la nécessité n'oblige pas d'agir autrement, on se contentera de leur couper une main et un pied pour ne pas précipiter leurs âmes dans l'enfer (2). Quelques précautions accessoires sont nécessaires pour assurer le succès de cette tactique nouvelle. Le roi fera disposer les forteresses les plus voisines du duché pour y transporter les grains, les animaux et les récoltes dont on aura dépouillé la terre ennemie. L'armée royale, en se retirant, laissera dans ces forteresses des garnisons suffisantes pour garder les routes et les passages qui conduisent au duché, afin d'intercepter toutes les communications et de réduire à la famine le duc et tout son peuple. Quant aux habitants et aux seigneurs des contrées voisines, on leur défendra expressément, sous peine de s'exposer à une pareille dévastation, de fournir des vivres aux vaincus, de les recevoir ou de leur donner passage. La famine les réduira donc à l'obéissance, et l'on n'aura pas à se reprocher la mort de leurs âmes. Ce n'est pas tout : cette punition exemplaire leur ôtera pour toujours l'esprit de rébellion ; et comme elle inspirera aussi aux autres peuples une crainte salutaire , le roi, après avoir reçu de ses ennemis des gages de soumission, pourra travailler hardiment à subjuguer les autres nations (3). Mais une objection se présentait. Pourra-t-on ravager un duché aussi étendu sans rencontrer de résistance , et sans être en

(1) Fol. 4 verso. (2) Fol. 4 verso. (3) Fol. 5 recto.

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