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notifiant aux princes de l'Europe la mort de Grégoire, avait annoncé l'intention de se porter contre les Tartares aussitôt que la paix serait rétablie entre le saint-siège et l'Empirel. Cette vacance ne laissait pas de favoriser, en une certaine mesure, ses desseins ambitieux. En même temps qu'il s'établissait plus fortement dans le duché de Spolète, dans la Marche d'Ancône et en Toscane, il envahit de nouveau l'État ecclésiastique et tenta encore une fois, mais sans succès, de se rendre maître de Rome 2. Dans le moment où il faisait celte tentative, au mois de juillet 1242, s'associant en apparence au mécontentement de la catholicité, il écrivait aux cardinaux: « Vous devriez être le pivot et l'arc-boutant du saintsiège, et, par vos dissensions, vous vous rendez le mépris du monde. L'Église, privée de chef, tombe dans l'abaissement; la foi s'altère; le peuple croit que Dieu vous a enfin abandonnés et que c'est le prince des ténèbres qui, à sa place, réside au milieu de vous 3. » Frédéric ne fut pas le seul qui fît entendre alors des reproches aussi sévères. De violents libelles, rédigés peut-être à son instigation, furent répandus contre l'Église romaine4. En Angleterre, on ordonna des prières publiques pour apaiser la colère divine5. Si l'on en croit Matthieu Paris, les évêques de France, de leur côté, députèrent vers les cardinaux, et, invoquant un prétendu privilège que le pape saint Clément avait autrefois conféré au bienheureux Denis en lui donnant l'apostolat sur les peuples d'Occident, avertirent le sacré collège que, s'il tardait plus longtemps à s'acquitter de son mandat, ils éliraient eux-mêmes en deçà des monts un pape auquel ils obéiraient. Cette menace de rendre l'Église de France indépendante de Rome, menace qui rappelait à quelques égards les projets de Frédéric sur

1. Hisl. dipl. t. V, p. 1106.

2. « Mense julii imperalor congregalo exercitn copioso super urbem vadit et, hostilem faciens in exlerioribus vastitatem, mense augusti in regnum reversus est. » Ricc. de S. Germ.

3. Hist. dipl. t. VI, p. 59. Cf. ibid. p. 44. i. Ibid., p. 10.

5. Matth. Paris, t. IV, p. 173.

l'Église de Sicile, n'était, selon toute vraisemblance, qu'une exagération due à la voix publique; ce n'en était pas moins un indice des idées de réforme vers lesquelles commençaient peu à peu à se porter les esprits '.

Enfiu, au mois de juin 1243, à la suite d'une seconde irruption des impériaux dans l'État ecclésiastique2, les cardinaux, dont ils avaient brûlé ou pillé les possessions, se décidèrent à satisfaire aux vœux de la catholicité. Frédéric, qui, en apprenant cette décision, était rentré de nouveau dans l'Italie méridionale avait rendu la liberté non seulement aux cardinaux de Palestrine et de Saint-Nicolas qui, fidèles à leur serment, étaient revenus à Naples, mais à tous les prélats qui avaient été faits prisonniers avec eux au combat de Meloria3. L'élection eut lieu dans la grande église d'Anagni. Dès le premier scrutin, les suffrages se réunirent sur Sinibaldo Fieschi, cardinal-prêtre de Saint-Laurent in Lucina 4. Le nouveau pape, qui adopta le nom d'Innocent IV, était né à Gènes do la famille gibeline des comtes do Lavagna. D'un caractère résolu et opiniâtre, comme l'était Grégoire, et jaloux, comme lui, de son autorité, il portait dans sa conduite moins de passion, mais plus d habileté." Étant cardinal, il avait su se ménager l'amitié de l'empereur tout en conservant la faveur de Grégoire, et l'on peut croire qu'en le désignant les membres du sacré collège pensèrent faire œuvre de conciliation. Frédéric parut apprendre avec joie l'éléva

1. Matth. Paris, t. IV, p. 349. Qnoi qu'on puisse penser de cette assertion du chroniqueur, le fait d'une ambassade française envoyée par le clergé ou même par Louis IX ne parait pas douteux. Cherrier (Hist. de la lutte des papes et des empereurs, t. II, p. 261) et Huillard-Bréholles (Hist. dipl. t. VI, p. 10) ont attribué à ce monarque une lettre adressée aux cardinaux, que Le Nain de Tillemont (Vie de Saint Louis, t. II, p. 491) a regardée comme suspecte et qu'il convient de rejeter comme apocryphe. Voy. à ce sujet les remarques de M. Élie Berger, Reg. d'Innocent IV, t. II, Introd, p. iv, vi,

2. « Mense maii (imperator) de Capua movens... super urbem vadit. » Ricc. de S. Germ.

3. Hist. dipl. t. VI. p. 90-98 (lettres adressées à l'empereur de Constantinople, au roi de France et autres).

4. 25 juin 1243.

tion d'un homme appartenant par sa naissance à la fidèle noblesse de son Empire et dont, en diverses occasions, il avait éprouvé la complaisance Il lui envoya aussitôt des députés avec mission de négocier la paix. « Dans la confiance où nous sommes que votre avénement mettra fin aux discordes, lui écrivait-il, nous vous promettons d'employer notre puissance à maintenir la dignité de l'Eglise et à protéger ses libertés; et, sauf les droits et l'honneur de notre Empire, nous serons pour vous un fils dévoué et obéissant2. » C'était ne pas se rendre compte que les dispositions des hommes changent d'ordinaire avec leur situation3. Comme Frédéric lui-même qui, élevé à l'Empire par la faveur du saint-siège, avait oublié ses serments, le cardinal Fieschi, dès qu'il fut en possession de la chaire pontificale, oublia et son origine gibeline et ses précédentes complaisances, et se montra pour le monarque un adversaire aussi intraitable que l'avait été Grégoire.

Ce n'est pas qu'au début il n'y eût de part et d'autre d'apparents efforts pour parvenir à une réconciliation. Mais Innocent exigeant d'abord, à l'exemple de Grégoire, que les Lombards fussent compris dans la paix, tandis que Frédéric voulait à tout prix leur soumission, ce dissentiment rompit les négociations4. Sur ces entrefaites, la ville de Viterbe, où Frédéric avait mis garnison, s'étant soulevée contre ses nouveaux maîtres, un corps de milices romaines, introduit secrètement dans la place, aida les habitants à chasser les impériaux, et Innocent, qui d'Anagni venait de se rendre à Rome, envoya deux mille cinq cents onces d'or pour soudoyer la révolte !. L'empereur se plaignit de cet acte comme

1. Hist. dipl. t. VI, p. 99, 101. - Hcfélé. Conc. t. VIII, p. 335.

2. 26 juillet 1243. Hist. dipl. ibid.p. 104.

3. D'après une anecdote dont l'authenticité semble très douteuse, la satisfaction que témoigna FroJéric de l'avénement d'Innocent n'était qu'affectée, et il aurait dit : « J'ai perdu un bon ami, parce qu'aucun pape ne peut être Gibelin. » Voir Galvaneus Flamma, Murat, rer. ital. t. XI. p. 680.

4. Hist. dipl. t. VI, p. 113, 123 (Lettres d'InnocentIV, août-seplembre 1243).

5. Pour toute cette affaire de Viterbe. voy. Hut. dipl. t. VI, p. 125-131. — Matth. Paris, t. IV, p. 266, 267.

d'une trahison1 et, menaçant les Romains de sa colère, leur flt savoir qu'il était résolu à placer leur ville sous son obéissance. « Le nom d'Empire romain ne doit plus être un vain nom, leur mandait-il, et il faut que Rome nous soit enfin soumise 2. » Cet incident n'était pas de nature à faciliter un accommodement. Les négociations furent renouées néanmoins, et, au mois de mars 1244, fut conclu un traité auquel les délégués de l'empereur, en présence du pontife et des magistrats de Rome, adhérèrent par serment. D'après ce traité, Frédéric devait être délivré de l'anathèrne, à la condition de restituer les terres de l'Eglise qu'il occupait, de recevoir en grâce tous ceux qui avaient pris les armes contre lui et d'accepter le pape et les cardinaux comme arbitres de ses démêlés avec les Lombards3. Le jour où fut jurée cette convention, qui était toute à l'avantage du saint-siège, Innocent, dans un sermon, qualifia publiquement Frédéric « de prince catholique et de fiis dévoué de l'Eglise 4. » En Italie, en Allemagne, on crut cette fois à la paix. Mais, quand on vint à l'exécution du traité, l'empereur déclara qu'il n'entendait se dessaisir des domaines ecclésiastiques qu'après avoir été absous de l'excommunication; et, comme le pape exigeait au contraire leur restitution avant de lever la sentence, l'accord fut de nouveau rompu 5.

Une proposition faite par Frédéric, au cours de ces négociations, mérite d'être mentionnée . C'était que le chef de l'Église ne conservât qu'une souveraineté nominale sur les terres en litige, dont l'administration effective eut été transférée à l'empereur, celui-ci s'engageant à payer annuellement à l'Église romaine un cens supérieur aux plus forts revenus qu'elle en avait tirés jusqu'ici. En d'autres termes, Frédéric demandait à garder ces domaines au même titre qu'il oc

1. Fin décemb. 1143, lettre adressée à Louis IX, Hisl. dipl. t. VI, p. 148.

2. Ibid. p. 145.

3. Voir le texte de ce traité, ibid. p. 172-175.

4. Lettre de Frédéric à son fils Conrad, ibid. p. 176.

5. Ibid. p. 211,

cupait le royaume de Sicile, c'est-à-dire comme vassal du saint-siège Bien qu'il ne désignât pas expressément les terres qu'il demandait à tenir ainsi en fief, il y a lieu de croire que ses vues se limitaient au duché de Spolète, à la Marche d'Ancône et, d'une manière générale, à l'ancien héritage de la comtesse Mathilde 2. C'était résoudre, par un moyen aussi nouveau que hardi, un différend que la possession de cet héritage n'avait cessé de soulever entre le saint-siège et l'Empire. Afin d'obtenir plus sûrement l'adhésion du pontife, il offrait de mettre cinq cents chevaliers à la disposition de la cour apostolique, toutes les fois qu'elle le jugerait utile à sa sécurité; il offrait en outre de reconquérir la Terre sainte en sa totalité et de la garder ensuite avec ses seules ressources, en sorte que l'Église et la chrétienté fussent à jamais affranchies de toute dépense et de tout effort à ce sujet. Malgré tant d'avantages, la proposition fut rejetée par Innocent. A la vérité, il est douteux que Frédéric, une fois maître de ces domaines, eût renoncé à ses prétentions sur Rome et les autres États de l'Eglise. Mais cette proposition ne fut pas perdue pour l'avenir; elle devait être reprise un jour et étendue à tout le patrimoine de saint Pierre et à Rome même par le mjnistre d'un roi de France.

En réalité, à la cour du pape comme à celle de l'empereur, la paix était dans les paroles, la guerre dans les esprits. Dans le temps même que se poursuivaient ces négociations,

1. a Parati eramus terram ipsam remmtiare in manibus domini papae et fralrum, deinde eam ab Ecclesia sub annuo censu recipere detinendam, cujus census quantitas utilitatemexcederet quam nunquam de ipsa Ecclesia percepisset. » Hist. dipl. t. VI, p. 200.

2. IIuillard-Bréholles (Vie de Pierre de la Vigne, p. 173) a cru à tort que Rome était comprise dans les possessions que l'empereur demandait à tenir en fief. D'une part, dans la lettre de Frédéric citée ci-dessus, il n'est parlé expressément que des terres qu'il occupait par ses armes, et l'on a vu qu'il ne s'était rendu maitre que d'une partie de l'État ecclésiastique. En outre, dans cette même lettre, il dit qu'il ne s'est emparé de ces terres que pour punir Grégoire de son ingratitude envers l'Empire (propter manifestas ingratitudines). Or, dans une lettre précédente (août 1239, Hist. dipl. t. V, p. 375, 376), il désigne positivement le duché de Spolète et la Marche d'Ancône comme ayant été occupés par lui pour cette raison.

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