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un manifeste qu'il adressa aux souverains de l'Europe, exposant, à son tour, les sujets de plainte qu'il prétendait avoir contre Grégoire, il rappela l'excommunication imméritée dont il s'était vu frappé, alors que la maladie l'avait empêché de se rendre en Terre sainte, l'invasion du royaume de Sicile quand ensuite il avait passé outre-mer, la protection non dissimulée que, malgré la paix qui avait été conclue, le pape n'avait cessé d'accorder aux Lombards ennemis de l'Empire; après quei, parlant de la dernière excommunication prononcée contre lui et à laquelle, disait-il, il rofusait de se sou mettre, il ajoutait ces paroles qui montraient à quel degré de hardiesse osaient s'élever, à cette heure, les adversaires du saint-siège : « Le pape peut nous faire injure, mais non pas justice. Si nous le récusons comme juge, ce n'est pas que nous méprisions en elle-même l'autorité dont il est revêtu, mais parce qu'il s'est rendu indigne de l'exercer. Est-il digne des augustes fonctions du pontificat celui qui, par inimitié contre le chef de l'Empire, protège ouvertement la ville de Milan infestée d'hérétiques? Nous déclarons que nous ne reconnaissons pas pour vicaire de Jésus-Christ un homme qu'on sait conférer à prix d'argent des dispenses interdites par les canons, et qui dissipe les revenus de l'Église pour acheter la faveur des Romains. Rois et princes, s'écriait-il en terminant, considérez comme vôtre l'injure qui nous est faite. Apportez de l'eau pour éteindre le feu allumé dans votre voisinage; car un pareil danger vous menace. On croit pouvoir abaisser facilement les autres princes, si l'on écrase l'empereur qui doit soutenir les premiers coups Nous vous prions donc de nous prêter votre assistance; non que nos forces ne soient suffisantes pour repousser une telle injure,

ital. t. VIII. Frédéric écrivait, de son côté, à la fin de la lettre que nous citons ci-dessous : « Expresse promisit (pontifex) qnod, si negotium Lombardorum in ejus manibus poneremus,.. totius orbis docimas. Terre sancte necessitatibus deputatas, nostris usibus applicaret ».

1. « Facilis aliorum regum et principum humiliatio creditur, si Cesaris romani potentia, cujus clypeus prima :acula sustinot, adversantium (conatibus) conteratur. »

mais il importe de faire connaître au monde qu'en attaquant l'un des souverains séculiers, on touche à l'honneur de tout le corps »

Grégoire ne laissa pas sans réponse cet audacieux manifeste. Il publia une nouvelle encyclique où, recourant également à l'injure, il appelait Frédéric le précurseur de l'antechrist, le comparait au monstre de l'Apocalypse qui souillait l'EsHise de son venin et cherchait à en dévorer la substance. Il y reprenait en détail le récit de toute la conduite antérieure du monarque et montrait que ses actes n'avaient été que trahison et ses paroles que mensonge. Il y répétait qu'en 1227 Frédéric avait à dessein retenu les croisés dans les plaines brûlantes de la Pouille pour les faire périr par la contagion, et allait jusqu'à insinuer qu'il avait empoisonné l'un de ses plus puissants vassaux 3 prêt à partir avant lui. Non content de le flétrir pour sa conduite passée, il le dénonçait aux fidèles comme professant en matière de religion les opinions les plus criminelles. « Ce souverain pervers, écrivait-il, ose soutenir qu'il n'a pu être lié par la sentence que nous, vicaire du Seigneur, nous avons prononcée contre lui. Or. en prétendant que Jésus-Christ n'a point remis au bienheureux Pierre et à ses successeurs le pouvoir de lier et de délier, il tombe dans une hérésie manifeste et s'efforce d'enlever à l'Eglise, sur laquelle la foi repose, le privilège qu'elle tient de la parole de Dieu. Mais nous avons des preuves plus fortes de ses abominations. Ce prince, assis dans la chaire de pestilence, ne craint pas d'affirmer que le monde a été trompé par trois imposteurs, Jésus-Christ, Moïse et Mahomet, ajoutant que Jésus, qui a subi le supplice de la croix, doit être mis au dessous des deux autres qui sont morts dans la gloire. Il a de plus osé dire qu'il n'y a que des insensés qui croient que Dieu ait pu naître d'une vierge; qu'un homme ne peut

1. « Tolus mundus agnoscat quod honor omnium tangitur, quicunque de corpore secularium principum tangitur. » 20 avril 1239. Hist. dipl. t. V, p. 295-307.

2. Louis IV, landgrave de Thuringe.

être conçu que par l'unien des deux sexes, et qu'on ne doit croire que ce qu'on peut prouver par la raison naturelle 1. »

Dans ces attaques violentes, que les deux adversaires portaient l'un contre l'autre et où, manquant également de sincérité, ils cachaient les véritables causes de leur inimitié, se révélait plus d'un symptôme grave. C'était la première fois qu'un souverain tentait ouvertement de soulever tous les rois contre le saint-siège; c'était aussi la première fois qu'on osait déclarer qu'un pape, élu canoniquement, était indigne par ses actes d'occuper la chaire apostolique. Ce qui ne semblait pas moins grave, c'étaient les accusations dirigées contre Frédéric au sujet de sa foi. Lors même qu'elles n'eussent pas été fondées2, le seul fait qu'elles pussent être énoncées était l'indice d'un scepticisme ou tout au moins de certains doutes qui commençaient à pénétrer dans les âmes chrétiennes. Les relations fréquentes de l'empereur avec les Arabes de Lucéra, et celles que, pour les intérêts de sa couronne de Jérusalem et pour les besoins commerciaux de son royaume de Sicile, il entretenait avec les Musulmans de la Syrie et de la côte Africaine, n'étaient pas, selon toute apparence, étrangères à ces erreurs. Frédéric n'était pas le seul auquel elles pussent être imputées, et il y a lieu de penser qu'elles lui étaient communes avec plus d'un esprit de ce temps. Jacques de Vitry, alors cardinal, le même qui, passant en Italie à l'époque de la mort d'Innocent III, avait été si douloureusement surpris du peu de religion qu'il avait trouvé dans la cour pontificale 3, remarquait déjà la tendance de ses contemporains à ne croire que ce qu'ils pouvaient comprendre, à rejeter les prophéties et à traiter de songes ou de

1. ° Insuper dilucida voce afflrmare vel potius mentiri presumpsit quod o:nnes fatui sunt qui credunt nasci de Virgine Deum ... potuisse; hanc heresim illo errore confirmans quod nullus nasci potuitcujus conceptum viri et mulieris conjunctio non precessit, et homo nihil debet aliud credere» nisi quod potest vi et ratione nature probare.» 21 juin 1239. Hist. dipl. t. V, p. 327-340.

2. Voir à ce sujet une note de M. Zeller, Hist. d'Allem. t. V, p. 340.

3. Voy. notre premier volume, p. 415.

chimères les révélations des saints Grégoire eut également l'occasion de constater, en plusieurs circonstances et au sein même du clergé, de semblables tendances. Bien que François d'Assise eût été récemment canonisé 2, plus d'un ecclésiastique refusait de croire aux stigmates, par lesquels Dieu avait voulu publier ses vertus. En Bohème, l'évêque d'0lmutz avait défendu expressément de les représenter sur les images de ce saint; et le pape dut écrire au prélat et, en général, à tous les fidèles d'Allemagne pour confirmer la réalité d'un fait qui avait été, disait-il, le principal motif de l'hommage rendu à saint François 3. En Moravie, un frère dominicain prêcha même publiquement au sujet de ces stigmates, disant que c'était un mensonge imaginé à dessein par les Frères mineurs pour attirer à leur ordre les largesses des fidèles 4. Si l'on rencontrait chez des ecclésiastiques ces négations ou ces doutes, encore plus les trouvait-on chez les séculiers. En France et dans le nord de l'Allemagne, le Roman du Renart, ce poème satirique où l'on raillait le clergé, le saint-siège et jusqu'aux sacrements, et qui, déjà connu au siècle précédent, s'était enrichi par degrés de nombreuses additions, était alors plus que jamais populaire 5. En Italie, la croyance aux miracles semblait également ébranlée. Dans le moment où il provoquait une persécution si violente contre les hérétiques, Grégoire avait envoyé à Florence un moine dominicain, Jean de Vicence, ignorant, mais grand prédicateur, et qui s'attribuait le don des miracles. Informés

1. Hist. littér. t. XVI, p. 69.

2. Il avait été canonisé solennellement à Assise par le pape le 16 juillet 1228. La bulle de canonisation est du 19 juillet. Voir, à ces dates, Pottbast, Reg. pontif.

3. 31 mars 1237. Rayn. anno 1237, n° 60.

4. Voir une lettre de môme date de Grégoire aux prieurs et provinciaux des Frêres prêcheurs. Potthast, Reg. pontif. n° 10309. Malgré les déclarations de Grégoire, on croyait si difficilement à ces stigmates, qu'Alexandre IV dut les certifier de nouveau par une bulle du 29 octobre 1255 (Wadding. Annal. Minor, anno 1255, n» 9). En 1279, Nicolas III (Rayn. anno 1279, n° 52) et, en 1291, Nicolas IV (Potthast, ibid., n° 22818) durent les confirmer encore.

5. Hist. littér., t. XXII, p. 889 et suiv.

de son arrivée, les Florentins, gens d'humeur railleuse, s'écriërent : « Pour Dieu, qu'on ne nous envoie pas ce saint homme qui a le pouvoir, paraît-il, de ressusciter les morts I Car nous sommes déjà si nombreux dans notre ville, que c'est à peine si elle peut nous contenir tous »

Grégoire ne s'était pas borné à la sentence dont il avait frappé Frédéric. Pendant qu'un sous-diacre de l'Église romaine, qu'li avait dépêché dans la Haute Italie en qualité de légat, allait à Milan encourager la résistance et, portant le zèle jusqu'à ceindre l'épée, se faisait chef militaire de la ligue2, des moines mendiants se répandaient, par les ordres du pontife, dans le royaume de Sicile et en Allemagne, afin d'y soulever les esprits contre l'empereur 3. Mais les habiles mesures que le monarque avait prises, depuis plusieurs années, pour consolider son autorité des deux côtés des Alpes, l'excès même des accusations dirigées contre lui et qu'on n'attribuait pas uniquement à des motifs de religion, empêchèrent, au moins pour le moment, l'effet de ces tentatives; et, en dehors des cités lombardes que leur intérêt unissait au saint-siège, Grégoire ne réussit qu'à provoquer de vaines agitations. Ce fut inutilement que, par l'entremise d'un de ses agents les plus dévoués, l'entreprenant et peu scrupuleux Albert de Beham, archidiacre de Passau, il s'adressa aux princes et aux évêques de l'Allemagne pour obtenir la déchéance de Frédéric et l'élection d'un autre souverain *. Dans une diète à Egra 5, que présidait le jeune Conrad, roi des Romains, les princes jurèrent de rester fidèles à Frédéric 8. Les prélats, à

1. « Pro Deo non veniat hue! Audivimus enim quod mortuos snscitat; et tôt sumus, quod civitas nostra capere nos non potest. » Salimbene Chron.

2. Voir la lettre de Frédéric déjà citée du 20 avril 1239. Cf. Chron. de reb. in ItaL gest.

3. Ricc. de S. Germ. ann. 1239-1240. Cf. une lettre de Frédéric aux « maîtres de l'ordre des Frères prêcheurs à Paris » du 27 février 1241, Hist. dipl. t. V, p. 1098 1100.

4. Hist. dipl. Introd. p. 233, 234.

5. 1" juin 1239.

6. « Gautione juratoria se imperatori obligantes, papam ipsi reconciliare promiserunt. » Chron. Erphord. Ci. Annal. Stadens. anno 1240.

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