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II

BONIFACE VIII.

1300-1303.

L'opposition manifeste des princes à l'intervention du saiutsiège dans leurs affaires temporelles, les attaques devenues plus vives contre la cour de Rome, les idées de réforme qui commençaient à se préciser et qui atteignaient à la fois la constitution de la papauté et celle de l'Église, telle était la situation qu'un esprit attentif eût pu observer, lorsque s'ouvrit à Rome le fameux jubilé de l'an 1300. On sait comment Boniface, dans un rescrit solennel, avait annoncé que pleine et entière rémission des péchés serait accordée à tous ceux qui, cette année, visiteraient les tombeaux des Apôtres1. Il avait toutefois, par une bulle particulière, excepté de ces grâces le roi de Sicile Frédéric, les sujets de son royaume, les Colonna et, d'une manière générale, tous les ennemis « présents et futurs » de l'Église romaine 3. Indépendamment du grand nombre d'ecclésiastiques qui se rendirent à Rome par piété ou par condescendance pour le pontife, les fidèles ré

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pondirent à l'appel de Boniface au delà de son attente. Malgré les critiques violentes dont la cour de Rome était l'objet, malgré même des germes non équivoques d'un certain scepticisme, l'intluence que l'idée religieuse ne laissait pas d'exercer sur l'ensemble des populations, la curiosité des pompes catholiques de Home, le prestige toujours vivace de l'ancienne ville des Césars attirèrent, non seulement des diverses régions de l'Italie, mais d'Espagne, de France, d'Angleterre etd'Allemagne, une affluence si considérable, que, durant tout le cours de l'année, on compta à Rome, tant ecclésiastiques que séculiers, près de deux cent mille étrangers1.

Les historiens ne s'accordent pas sur les motifs qui portèrent Boniface à instituer le jubilé. Les uns ont prétendu qu'il s'était proposé, par ce moyen, d'attirer à Rome l'argent de la chrétienté. Les offrandes des fidèles furent en effet si nombreuses, que, dans la basilique de Saint-Paul, des clercs étaient occupés jour et nuit à recueillir l'argent qui tombait au pied de l'autel de l'Apôtres. On a dit également et avec plus de raison que Boniface, voyant la foi faiblir, avait espéré la ranimer au spectacle inusité des magnificences de l'Eglise. Peut-être aussi s'était-il flatté qu'en rehaussant le prestige du saint-siège, il en aurait plus d'autorité pour imposer la paix à l'Europe et l'entraîner ensuite à une croisade contre les Infidèles dont il continuait à nourrir le projet. Il ne serait pas impossible que, connaissant les préparatifs qu'au mois de septembre 1299 le Kan des Tartares faisait de concert avec le roi d'Arménie contre le sultan d'Egypte 3, il n'eût voulu, de son côté, tenter quelque effort au sujet de la Terre sainte. Ce qui est certain, c'est que, dans l'année même du Jubilé, à la nouvelle d'une victoire remportée par les Tartares4, — victoire qu'une prompte défaite devait rendre inutile, — il pressait les souverains de l'Occident d'unir leurs forces à celles

\. G. Villani. 1, VIII. c. 35.

2. Tosti, Hist. de Boniface VIII, t. II, p. 111, 112.

3. Guil. de NanR. Chron. anno 1299.

4. Cette victoire eut lieu yers la Noël 1299.

La Cour De Rome. T. II. 19

des vainqueurs pour reprendre les Lieux saints, et ordonnait à cette intention la levée d'une décime par toute la catholicité 1. Une autre considération a pu, dans l'esprit du pontife, s'ajouter à celles-là. Boniface, qui venait à peine de triompher des Colonna, n'avait pas appris sans alarme qu'ils s'étaient échappés de la ville où il les retenait prisonniers2; il devait craindre qu'ils n'eussent le dessein de recommencer leurs manœuvres hostiles, et il put penser qu'il dissiperait les doutes propagés par eux sur la légitimité de son pouvoir, en paraissant, aux yeux du monde, dans tout l'éclat de sa dignité.

On sait que, dans ces solennités du jubilé, Boniface se montra aux (idèles revêtu des doubles insignes de l'autorité spirituelle et de l'autorité temporelle et faisant porter devant lui les deux glaives, symbole des deux pouvoirs, tandis qu'un héraut, placé à ses côtés, criait: « Voici les deux épées; Pierre, reconnais ton successeur, et vous, ô Christ, regardez votre vicaire. » Si conforme que fût cet appareil aux idées de Boniface, ce furent, selon toute vraisemblance, des intrigues particulières qui l'amenèrent à déployer sous cette forme la majesté pontificale. Jusque vers l'ouverture du jubilé, les ambassadeurs flamands n'avaient cessé de solliciter, au nom de leur maître, la protection du pape contre Philippe le Bel, dont le comte de Flandre avait alors d'autant plus à redouter l'agression, que ce monarque venait de signer un traité d'alliance avec Albert d'Autriche, le nouveau roi des Romains3. Quelques jours avant le 6 janvier 1300, date où expirait la trêve conclue à Tournay, ils remirent à Boniface un long mémoire dans lequel, se fondant à dessein sur di

1. Lettre de Bnniface au roi d'Angleterre, 7 avril 1300. Potthast, Reg. ponlif. n» 24937. — Raynald. anno 1300, n» 33.

2. C'est là la fin de juin 1299 que la cour pontificale fut informée de l'évasion des Colonna; ° et ne set-on mie en le court de certain k'il sont devenus, et en est destourbés li papes. » Dépêche adressée de Kome au comte de Flandre. Kervyn de Lettenhove, Recherches, etc. p. 61.

S. Ce triitn fut emcln a Vaucouletirs. vers le 30 novembre 1299. Ouil. de NtA\£. Chron. an nu 1299.

vers textes de l'Écriture, ils disaient que le pape était le juge suprême, non seulement dans les choses spirituelles, mais dans les choses temporelles; qu'il tenait la place du Christ tout-puissant et succédait à tous ses droits dans l'empire du ciel et de la terre; qu'il pouvait juger et déposer l'empereur, le premier entre les souverains séculiers, comme juger et déposer le roi de France qui prétendait n'avoir aucun supérieur dont il dût suhir la loi 1. C'était, dans l'intérêt particulier du comte de Flandre, reconnaître au chef de l'Eglise une suprématie politique que les princes s'accordaient alors à repousser. A la vérité, ce mémoire était moins l'œuvre des députés flamands que du cardinal d'AcquaSparta, l'un des membres du sacré collége dont ils avaient acheté les services. Le 6 janvier, ce cardinal, qui jouissait de la confiance particulière de Honiface2, développa à son tour les mêmes doctrines dans un sermon qu'il prononça, en présence du pape et des autres cardinaux, dans la basilique de Latran. Il démontra que « le pape avait seul la souveraineté spirituelle et temporelle sur tous les hommes, quels qu'ils fussent, en place de Dieu, par le don que Dieu en fit à saint Pierre, » ajoutant que « quiconque voulait s'opposer à sa volonté, l'Église pouvait aller contre lui, comme mécréant, avec l'épée temporelle et spirituelle, de par l'autorité et le pouvoir de Dieu *. » Il est superflu de faire remarquer la parfaite similitude qui existait entre la requête des députés flamands, le discours prononcé par le cardinal et les paroles que criait à la foule le héraut placé aux côtés du pontife; et dès lors il est permis de croire qu'en se décidant, à la veille du jubilé, à revêtir l'appareil des deux puissances, Bouiface ne suivit pas uniquement ses propres inspirations, mais celles du cardinal d'Acqua-Sparta, lequel n'agissait lui-même que dans l'intérêt des Flamands, ennemis de Philippe le Bel.

1. Kervyn de Lettonhove, Recherches etc. p. 74-78.

2. Il avait été chargé par le pape de publier la croisade contre les Golonna.

3. Kervyn de Lettenhove, ibid., p. 19.

A quelque cause que l'on doive attribuer l'institution du jubilé et la résolution du pape de s'y montrer en ce fastueux appareil, les pompes éclatantes dont cette solennité fut l'occasion, cette affluence extraordinaire de fidèles qui semblaient venir de tous les points de la terre, les instigations intéressées du cardinal d'Acqua-Sparta et les sollicitations adroites des députés flamands, tout concourut à jeter Boniface dans une exaltation à laquelle le disposait déjà son propre caractère et qu'il devait conserver jusqu'à la fin de son pontificat. Il se crut le maître du monde. Dans une constitution que, cette année même, il publiait touchant le droit canonique, il se donnait comme la loi vivante de l'Eglise et déclarait que « le pontife romain porte tous les droits dans sa poitrine 1. » A l'égard des souverains séculiers, il n'imagina plus qu'aucun lui pût résister. On eut une première preuve de ces dispositions dans les mesures qu'il prit alors au sujet de la Sicile. Le roi de Naples ayant voulu traiter avec Frédéric, il le lui défendit sous peine d'anathème « et d'autres châtiments plus graves » 2, et persista, malgré ce prince, à recommencer la guerre. A défaut de Jacques d'Aragon dont la fidélité lui était devenue suspecte, il appela contre Frédéric le frère du roi de France, Charles de Valois 3, qui venait d'épouser Catherine de Courtenay, petite-fille et unique héritière de Beaudoin II 4, et qui, revendiquant à ce titre des droits sur Constantinople,

avait intérêt lui-même à se ménager le saint-siège 5. Boni- *

1. ° Omnia jura in scrinio pectoris sui censetur habere. » Sext. Decret. 1.1, tit. II, 1.

2. 9 janvier 1300. Raynald. eod. anne, n° 15.

3. Voir la lettre, en date du 21 novembre 1300, que Boniface adressait, à CPtte occasion, au clnrgo de l'rance pour l'exhorter à aider de ses subsides Charles de Valois. Raynald. anno 1300. n° 20, 21.

4. Ouil. de Nang. Chron. anno 1300. La fille de Charles le Boiteux, Marguerite, qu'il avait épousée en 1290, était morte au mois d'octobre 1299.

5. Par une lettro du 14 septembre 1301, il autorisa Charles de Valoîs et o l'impératrice » Catherine, sur leur prière (Carolo et Catharina imperatrice supplicantibus), à s'emparer de l'Empire grec, « quandocunque ad recuperationom dicti imperii procedere voluerint. » Potthast, Iieg. pontif. n° 25071. Catherine était fille de Philippe alors décédé et qui était fils unique de Baudoin.

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