Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

établir, car elle fait des clercs des êtres plus qu'humains, en les montrant journellement au peuple comme les organes du plus saint et du plus terrible des mystères. La fraude vint au secours de la domination sacerdotale. Même dans les ténèbres du moyen-âge, les fidèles avaient peine à croire qu'un morceau de pain se changeât en corps de Jésus-Christ, et qu'un calice de vin se transformât eu son sang : mais quand le Fils de Dieu venait en chair et en os témoigner de la réalité de la transsubstantiation, pouvait-il encore rester un doute? Les miracles abondèrent, la fraude et la crédulité aidant: c'est un grave docteur, Alexandre de Halès, qui l'atteste ('). Dans les débats sur l'immaculée conception, les dominicains voulurent aussi forger un miracle, non pour accréditer le dogme, mais pour le contredire. L'on sait la scandaleuse histoire de Berne, les prétendues apparitions de la Vierge déclarant ellemême que sa conception était impure et souillée, les stigmates et tout l'appareil ordinaire de ces farces cléricales; cette fois le miracle manqua, grâce à l'inhabileté des dominicains qui se laissèrent surprendre en flagrant délit d'imposture. Les prodiges en faveur de l'immaculée conception eurent plus de succès. Il suffit de lire ces sottes légendes, pour être convaincu qu'elles sont l'œuvre de moines : ici saint Bonaventure apparaît à un frère mineur et lui apprend qu'il est en purgatoire pour avoir nié l'immaculée conception : là saint Bernard apparaît avec une tache, et dit qu'il a cette tache pour avoir soutenu que la Vierge Marie avait été conçue dans le péché originel. Les faveurs que la Vierge était censée prodiguer à ses adorateurs dépassent toutes les bornes de la stupidité; nous n'osons les rapporter, parce que l'impureté se mêle à la niaiserie (').

Que penser de la foi de l'Église dans les mystères qu'elle prêche quand on voit le clergé recourir au crime pour les imposer à la crédulité des fidèles? Qu'on ne se récrie pas de ce que nous rendons l'Église responsable des supercheries de ses ministres. Nous

(1) Alex. Haies, Summa theol., P. IV, quaest. 53, membr. 4, art. 1 : « Hujusmodi apparitiones quandorçue accidunt humana procuratione, et forte diabolica. (t) Henri Estienne, Apologie, cb. 35, § 12-14.

pourrions nous contenter de répondre qu'elle profitait du crime, qu'elle était par conséquent complice. Mais nous avons contre elle des preuves plus positives : ses chefs, ceux qui se disent infaillibles, favorisaient la fraude et la couvraient de leur autorité. Au quinzième siècle, de hardis sectaires réclamèrent l'usage de la coupe; le concile de Constance refusa aux laïques un privilége qui les aurait égalés aux clercs. Mais pour satisfaire le peuple, on eut soin de lui persuader que le pain consacré renfermait tout ensemble le corps et le sang de Jésus-Christ; afin de le convaincre par le témoignage des sens, et d'augmenter la dévotion, l'on imagina le miracle de Yhostie sanglante. L'imposture était si palpable, que le concile de Magdebourg (1412) crut devoir signaler la fraude à l'évéque du diocèse où se jouait cette pieuse comédie : « Le peuple, disent les évéques, adore, nous ne savons quel sang, bien qu'il n'y ait ni sang, ni rien qui y ressemble; Nous En Avons La Certitude Par L'aveu

MÊME DU PRÊTRE QUI S'EST RENDU COUPABLE DE LA FRAUDE. Cela n'em

pêche pas qu'on n'accorde de grandes indulgences à ceux qui vont en pèlerinage à Wilsnack l'on étale {'hostie Sanglante. C'est La

CUPIDITÉ QUI A INSPIRÉ ET QUI A PERPÉTUÉ L'IMPOSTURE : ON Y FAIT DES

Miracles A Prix D'argent, on y vend tout, même les certificats de guérison que l'on délivre aux pauvres mendiants » ('). C'est précisément parce que l'avarice était en jeu, que la réprobation du concile ne servit à rien. Vers le milieu du quinzième siècle, deux universités déclarèrent les miracles de Wilsnack suspects; les dominicains et les mineurs, d'accord pour la première fois, flétrirent la fraude; enfin un légat du pape, Nicolas de Cuse, prohiba les hosties sanglantes, en accusant publiquement le clergé de nourrir la superstition par de faux prodiges pour l'exploiter à son profit(a). Comment se fait-il que cette grossière duperie se maintint, malgré la réprobation des hommes les plus éclairés? C'est que la superstition trouva faveur et appui à Rome. Eugène IV accorda des indulgences à ceux qui feraient le pèlerinage de Wilsnack; il prescrivit des mesures pour la conservation de Y hostie sanglante. Nicolas V reproduisit ces dispositions. Encore en l'an 1500, quatre cardinaux accordèrent des indulgences aux pèlerins ('). Voilà donc à quoi sert l'infaillibilité du vicaire de Dieu! A couvrir de son autorité des fraudes patentes, à cultiver la superstition pour en tirer profit! Nous dirons de l'infaillibilité pontificale ce que nous avons dit de la révélation. Il n'y a point de milieu: pour la sauver, il faut sanctifier les pieuses supercheries que punit notre Code pénal; ou il faut dire que l'infaillibilité est une chimère, quand elle n'est pas une imposture.

(1) Mulla insuper ibidem dominatur avaritia... Ille vendit signa... Alius, si petatur pronuntiari aliquid miraculum, petit pecuniam, etc.

(2) Sacerdotes, ob pecuniarum quaestum,... per miraculorum publicationem populum alliciunt et sollicitant.

$ V. La morale.

V 1. Le culte de la Vierge et des Saint*.

La philosophie de l'histoire a un écueil; à force de scruter les raisons des choses, elle est conduite à tout justifier, même les superstitions. Il faut nous mettre en garde contre une impartialité qui aboutit à légitimer l'erreur. Si nous cherchons ce qu'il y a de vrai dans les aberrations des hommes, ce doit être pour répudier l'erreur, et non pour l'excuser; et si nous trouvons que la crédulité est exploitée dans un intérêt d'argent ou d'ambition, nous devons flétrir sans pitié les fraudes honteuses qui tendent à retenir l'humanité dans les chaînes au profit d'une coupable domination.

Il est certain que le culte de la Vierge et des saints avait sa raison d'être au moyen-âge. La puissance que l'on supposait au diable était effrayante : comment l'homme pouvait-il, pauvre créature, résister à la poursuite incessante d'un ennemi qui entrait presque en partage de la souveraineté de Dieu? 11 lui fallait un appui; il le trouva dans les saints, dit une charte du onzième siècle (s). Le

(1) Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 4, § 145, p. 330-334.

(2) Gesta abbatum Gemblacensium, c. 34 (ad a. 1018): « Unicuique Christi fidelium scimus omnimodis esse elaborandum, ut promereri possit gratiam sanctorum. Quia sic tam propriœ fragilitatis quam demonis et hujus mundi

catholicisme était devenu une loi; or, l'homme avait la conscience qu'il restait toujours en-dessous des exigences légales; il savait qu'à chaque instant il était sous le coup de la peine qui frappe le coupable; où cherchera-t-il un recours contre cette terrible justice? La Vierge représenta la charité en iutte avec le droit strict: « Ceux que le Fils rejette au nom de la justice, dit le moine saire d'Heisterbach, la Mère les sauve par sa miséricordieuse indulgence »('). Plus les hommes sentaient leur impuissance, plus ils étaient portés à exagérer le pouvoir de celle qui seule pouvait les relever de leur chute. La puissance de la Vierge, dans la religion du moyen-âge, était sans limites: « on croyait qu'un homme qui était dévot à Marie, ne pouvait être damné; que cette protectrice incomparable, quelques crimes qu'il eut commis, lui procurerait la vie éternelle en l'arrachant au besoin du fond de l'enfer »(s).

Il y a une légende qui exprime merveilleusement le pouvoir infini de la Vierge. Théophile, élevé dans la piété, y fit de grands progrès; mais sa vertu ne put se soutenir contre les mauvais traitements d'un prélat dont il était l'économe. Consumé de chagrin, il s'abandonna aux séductions d'un suppôt de l'enfer, et renonça à Jésus-Christ, à sa Mère, au baptéme. De son côté, le diable lui fit les plus belles promesses. On dressa acte du tout. Théophile rentra de suite en faveur auprès de son évéque; livré à l'ambition et à l'orgueil, il se conduisit comme un vrai sujet de Satan. Cependant le remords arriva; mais comment espérer le salut quand on a renie le Fils de Dieu et sa Mère! 11 n'avait qu'un seul espoir, la miséricorde de la Vierge. Marie se laissa fléchir. Alors Théophile ne douta plus de son salut : « Votre Fils, dit-il, fera ce que vous voudrez, vous n'avez qu'à ordonner. » Il ne se trompait pas; la Vierge lui apparut pour lui annoncer sa grâce. Sur la demande de Théophile, elle retira même des mains du diable l'acte fatal qu'il avait signé. Nous ne savons si au dix-neuvième siècle l'Eglise, malgré son immutabilité, admettrait encore que celui qui renie Dieu, sera sauvé, pourvu qu'il adore. la Vierge ; au moyen-âge la légende de Théophile fut célébrée par les théologiens les plus éminents. Fulbert, évéque de Chartres, en fit l'objet d'un sermon; sa conclusion est que Marie a un pouvoir de commandement, et qu'à son gré elle casse les pactes faits avec le diable ('). Le cardinal Damien s'écrie : « Que te sera-t-il refusé, ô sainte Vierge, à toi à qui il a été accordé de retirer Théophile du fond de l'enfer »(')! Saint Anselme, saint Bernard, saint Bonaventure, Albert le Grand tiennent le même langage.

concutimur fluctibus, ut nonnisi eorum freti patrociniis subsistera possimus. » (Pertz, Monumenta, T. VII!, p. 538.)

(1) Caesar. Heitterbacens. Dialogus miraculorum, II, 12.

(2) Legrand d'Aussy, Fabliaux, T. V, p. 29.

Telle était la croyance générale sur la puissance absolue de la Vierge. A force d'exalter la charité, on compromettait la justice. Le diable, qui se pique d'être bon juriste, s'en plaignit, au dire du moine Gautier de Coinsi : « La Vierge briserait toutes les portes de l'enfer, plutôt que d'y laisser un seul jour celui qui de son vivant a fait quelques révérences à son image. Dieu ne la contredit en rien; elle peut dire que la pie est noire et que l'eau trouble est claire; son Fils est complaisant, il lui accorde tout »(5). Les plaintes du diable n'étaient pas sans fondement. La Vierge couvrait l'immoralité de son appui, et en lui procurant l'impunité, elle la favorisait. "Un homme qui avait vécu toute sa vie dans le péché vient à mourir d'une mort subite. Les démons et les anges se disputent son âme; les anges allaient céder devant les preuves trop évidentes de la culpabilité du défunt, lorsque la Vierge apparaît. D'abord terrifiés, les démons se remettent et font appel à la justice de la Mère du Sauveur. Marie répond que Jésus-Christ ne permettra pas à Satan de s'emparer d'un homme qui lui a adressé une prière avant de mourir. Les démons insistent et disent que le défunt a commis un crime énorme, sans l'avoir confessé. Pour sauver le coupable, la Vierge le rappelle à la vie et lui recommande d'aller de suite à confesse dans son monastère. Les moines se chargèrent de sa péni

(1) Bibliotheca Maxima Patrum, T. XIX, p. 39. — Comparez le sermon de Geoffroy, abbé de Vendôme, sur Théophile [Ibid., XXI, 81).

(2) Damiani Serm. 44 (Op., T. II, p. 101).

(3) Racine fils, dans l'Histoire de l'Académie des Inscriptions, T. XXVIII, p. 361.

« ZurückWeiter »