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femmes. De moins habiles se seraient déconcertés. Mais les moines avaient une longue expérience des fraudes pieuses; ils eurent recours à une religieuse extatique : le frère d'Elisabeth de Schoenau, moine à Cologne, et plus tard abbé, mit les hallucinations de sa sœur à profit. Il lui inspira des révélations pour le besoin de la cause, peut-être les forgea-t-il lui-même, car ce fut lui qui les écrivit, et il les écrivit sans contrôle, en l'absence de tout témoignage; il écrivit donc ce qu'il voulut. Les révélations sont dignes des moyens qu'on employa pour les obtenir : elles contiennent des anachronismes si grossiers, elles sont en contradiction si ouverte avec la légende primitive, que le savant jésuite Papenbroch déclare que toute l'œuvre est une fiction, c'est-à-dire un mensonge et un faux('). Au moyen-âge, on était moins scrupuleux sur les preuves: Dieu ayant parlé par la bouche d'une sainte, le doute n'était pas permis. On continua donc l'exploitation; mais voilà que l'on trouve des ossements d'enfants. Pour le coup la sainteté des 11,000 vierges et des saints personnages qui les accompagnèrent paraissait compromise. La religieuse visionnaire était morte. Que faire? Ou s'adressa à un moine de Prémontré qui était eu odeur de sainteté, et on lui demanda des révélations. Les révélations ne firent pas défaut, mais elles étaient plus incohérentes encore, et plus niaises que celles d'Elisabeth de Schoenau. La fraude perce si bien à chaque ligne qu'un théologien catholique, pour écarter le soupçon, présume que le tout pourrait bien être un persifflage : un saint se serait donc moqué d'une sainte! (') Au douzième siècle, on n'y regardait pas de si près; les visions, quelqu'absurdes qu'elles fussent, trouvaient facilement créance. Ou eut donc, outre les 11,000 vierges, plus de 11,000 enfants martyrs.

Voilà ce qu'on appelle une fraude pie. Fraude, oui; mais pie, non.Que la fraude se fasse soi-disant au profit de Dieu, c'est-à-dire pour enrichir l'Église, ce n'est pas moins une fraude et de la pire espèce. Nous ne sommes pas au bout : d'où venait cette masse

(1) Schade, p. 4249. *— Aschbach, p. H06. — Acta Sanctorum, Jun., T. III, p. 635 — Papenbroch, Conatus chronico-histor. ad catalog. Rom. pontif., p. 3J.

(2) 4scWacA,KirchenIexikon, p. 1106. — Schade, p. 49-56.

d'ossements? De sépultures romaines de l'ancienne Colonia Âgrippensis. Les sarcophages, les inscriptions latines, les armes, les ustensiles trouvés dans les tombeaux, ne laissent aucun doute sur ce point. Ainsi les ossements de païens ont été révérés pendant des siècles, et le sont encore comme des reliques de vierges martyrs! Ces prétendues reliques ont opéré des miracles! Quel argument décisif pour l'authenticité de maint miracle et de mainte relique! Il ne manquait plus qu'une chose pour couvrir de ridicule et les saints, et les reliques et les miracles. Un savant allemand a prouvé, autant que choses pareilles se prouvent, qu'Ursule, la sainte de Cologne, était une déesse païennef). Ce qui n'a pas empêché sainte Ursule de faire des miracles et de remplir la bourse du clergé de Cologne.

Que l'on songe que ces fraudes se pratiquaient au douzième siècle, l'âge des croisades, l'âge de la foi vive et sincère, comme on dit aujourd'hui en parlant du bon vieux temps que l'on ne connaît pas, et que l'on idéalise parce qu'on l'ignore. Il y avait à la vérité une grande foi, mais la foi était aveugle, et il y avait des hommes intéressés à perpétuer l'aveuglement. Delà ces ignobles mensonges que l'on couvre du nom de révélations divines; de là ces faux monstrueux pratiqués avec une effronterie qui étonne et qui afflige. Quelle pouvait être la foi chez des gens qui s'en servaient comme d'un instrument au profit d'une sordide cupidité? Les prétendus élus de Dieu étaient des charlatans qui trompaient des dupes. Grande leçon pour notre siècle! A ceux qui remettent en honneur les révélations et les miracles, l'humanité moderne répond, l'histoire à la main : « Je vous connais, vous êtes les descendants de ceux qui ont abusé le monde pour l'exploiter. Vos visions et vos miracles sont du domaine des tribunaux criminels; votre dévotion n'est que de la fraude. Le grand but que vous poursuivez à travers les siècles, c'est de dominer les hommes en cultivant leur ignorance et leur crédulité. »

(I) Schade, p. 08, ss.

II. Les fausses reliques.

Il serait presque inutile de parler des fausses reliques, tant les faux sont nombreux et évidents, si en plein dix-neuvième siècle on ne spéculait sur la bêtise humaine au profit de ce qu'on appelle la réaction religieuse, il faudrait dire au profit d'une niaise superstition et d'une ambition immortelle. Un savant italien qui a passé sa vie dans l'étude laborieuse du moyen-âge, Muratori, dit qu'il y a un nombre infini de saints et de reliques que deux ou plusieurs églises prétendent posséder('). Comme on n'accorde pas aux saints le don de se multiplier au gré de leurs adorateurs, il faut bien reconnaître que les populations se sont prosternées pendant des siècles devant des ossements vulgaires, voire même devant des débris d'animaux. Cela était inévitable :1e culte des reliques prêtait trop à la fraude, pour que la fraude ne s'en soit pas mêlée. Muratori dit que le commerce des fausses reliques se faisait déjà au quatrième siècle, ainsi dans les beaux temps du christianisme! La fraude était publique; même au milieu des ténèbres du moyen-âge on la connaissait, ce qui n'empêchait pas le clergé de l'accréditer. « La tête de saint Jean-Baptiste, dit Guibert de Nogent, est à la fois à Constantinople et à Angers; les uns ou les autres sont trompés ou ils trompent » ('). A quoi bon insister sur des détails, quand un concile général nous apprend que « Dans La Plupart Des Lieux on employait Habituellement de Fausses Légendes et de Faux Documents pour Tromper Les Fidèles, dans le but de Gagner De L'argent?^) Le concile de Latran ne mit pas fin à ces turpitudes; la source du mal était dans le culte même que l'on rendait aux reliques; maintenir le culte, et punir les fraudes qui en sont inséparables, c'était tourner dans un cercle vicieux. Au treizième et au quatorzième siècle, on entend toujours les mêmes plaintes : il faut lire dans le synode de Mayence de 1261 les ignobles artifices auxquels des

(1) Muratori, Dissert. 58 (Antiq., T. V, p. 10).

(2) Guibert de Nogent, De pignoribus sanctorum, I, 3, § 2.

(3) Concile de Latran de 1215, c. 62 {Mansi, T. XXII, p. 1019.

clercs avaient recours pour berner le peuple : ils sont dignes des charlatans de nos foires (').

Nous citerons quelques-unes des plus fameuses reliques, pour montrer à quel point va la crédulité religieuse et l'imposture qui en abuse. Sans le déluge nous aurions des reliques d'Adam et d'Eve; le déluge ayant tout englouti, il fut impossible de remonter plus haut qu'à Noè :on montrait des morceaux de l'arche qu'il construisit pour sauver le genre humain. Au onzième siècle, la verge de Moïse attirait une foule de dévots à Sens; il en venait d'Italie, et jusque des îles britanniques. Les cornes de Moïse qu'un prêtre de Gênes rapporta de Sinaï, et la barbe d'Aaron rivalisaient avec ces reliques de l'Ancienne Loi (»). Mais les reliques de la Vierge et de Jésus-Christ effaçaient, comme de juste, les merveilles des patriarches. D'abord nous avons une des plumes de l'ange Gabriel, laquelle demeura en la chambre de la Vierge Marie quand il lui vint faire l'annonciation de Nazareth (5). Voici dans une fiole du lait de la Vierge; voilà les bandelettes dont elle emmaillotait son enfant en Egypte. Le saint foin, c'est-à-dire le foin qui était dans la crèche où fut mis l'enfant Jésus, faisait de grands miracles en Lorraine ('). Nous allions oublier la chandelle qui fut allumée lors de sa naissance (6). Pour rester dans le domaine matériel, nous citerons encore la queue de l'âne sur lequel Notre Seigneur fut porté; il n'y a pas jusqu'aux crottes de l'âne qui n'aient passé à la postérité (6). Nous avons des reliques plus respectables : une dent de Jésus-Christ qu'il perdit à l'âge de neuf ans, son nombril et son

(1) Concil. Moguntin., 1261, c. 48 (Mansi, T. XXIII, p. 1102) : « Hi profanissimi, pro reliquiis saepe exponunt ossa profana bominum, seu brutorum, et miracula mentiuntur, causasque petitionum suarum mendose confictas, effusis lacrimarum profluviis, ad quas habent oculos eruditos, et extenuatis faciebus, cum clamoribus validis, et gestibus miserandis. »

(2) Muratori, Dissert. 58 (T. V, p. 13). — Glaber Radulphus, Iib. III, c. 6. — Henri Estienne, Apologie d'Hérodote, ch. 38, § 5.

(3) Henri Estienne raconte avec beaucoup d'esprit les diverses légendes de cette curieuse relique (cb. 39, § 28).

(4) Henri Estienne, ch. 38, § 5.

(5) Mabillon, Acta sanct. ord. S. Benedicti, Saec. IV, P. 1, p. 114,

(6) Annales Corbejens., ad a. 1217.

prépuce ('). Les choses les plus insaisisables ont été conservées: on montrait dans une boite, mais qu'il fallait se garder d'ouvrir, du souffle de Jésus-Christ, gardé soigneusement par sa mère depuis qu'il était petit enfant.

Demanderons-nous à ceux qui faisaient métier et marchandise de ces saintes reliques, comment elles leur étaient parvenues? Les légendes qui attestent l'authenticité des reliques sont aussi curieuses que les reliques elles-mmes. Henri Étienne nous contera l'histoire du sang de Jésus-Christ : « Quand Nicodème dépendit Notre Seigneur de la croix, il recueillit du sang d'icelui en un doigt de son gant, avec lequel il faisait plusieurs grands miracles. A raison de quoi, étant persécuté par les Juifs, il s'en défit par une invention merveilleuse. C'est qu'ayant pris, un parchemin où il écrivit tous les miracles et tout ce qui appartenait à ce mystère, il enferma le sang avec ce parchemin dedans un grand bec d'oiseau, et l'ayant lié le mieux qu'il lui était possible, le jeta à la mer, le recommandant à Dieu. Qui voulut que mille ou douze cents ans après, ce saint bec, après s'être bien promené par toutes les mers de levant et de ponent, arriva en Normandie. Où étant jeté par la mer entre quelques broussailles, avint qu'un duc de Normandie chassant un cerf dans ces quartiers-là, on ne sut que devinrent ni le cerf ni les chiens; jusqu'à ce qu'il fût aperçu en un buisson étant à genoux, et les chiens auprès de lui, tout cois, et à genoux aussi (aucuns écrivent qu'ils disaient leurs heures). Ce qui émut tellement la dévotion de ce bon duc, que soudain il fit essarter le lieu où le précieux bec fut trouvé. Qui fut cause qu'il y fonda l'abbaïe appelée aujourd'hui pour cette cause l'abbaïe du Bec, si bien enrichie, qu'on peut bien dire que c'est un bec qui nourrit beaucoup de ventres »(').

La sainte larme de Vendôme n'est pas moins célèbre que le saint sang. Ici nous avons l'avantage de nous appuyer sur les religieux bénédictins qui firent imprimer un livre intitulé : Histoire véritable de la sainte larme que Notre Seigneur pleura sur le Lazare:

(I) Cuiberlus, De pignoribus sanctorum, II, 1.

î?) Henri Estiennc, Apologie pour Hérodote, ch. 38, S 4.

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