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points contestés, se trouvait l'invocation des saints. Mélanchthon déclara qu'il l'admettait, en l'entendant comme l'ont expliqué depuis le concile de Trente et Bossuet. La Sorbonne demanda le maintien des vieilles superstitions; le langage du premier corps théologique de la chrélienté est au niveau des croyances du vulgaire : « N'attribuer aux saints aucunes prérogatives de chasser les maladies est contre l'Écriture, la louable et dévote accoutumance de l'Église, dits des saints docteurs et expérience du don que Sa Majesté (le roi de France) a de Dieu de guérir les écrouelles » ('). Voilà, comme toujours, les superstitions les plus niaises, mises sous l'autorité de la parole de Dieu. Vienne donc la réforme pour arracher par la force la mauvaise herbe qui pullulait à l'abri de la doctrine catholique.

N° 8. La superstition exploitée par l'Église.

I. Les fausses légendes.

La superstition qui se trouve au fond du culte des saints n'est pas ce qu'il y a de plus affligeant; le sentiment religieux est respectable jusque dans ses égarements. Mais quand une Église qui se dit divine exploite l'ignorance et la crédulité des hommes dans un intérêt d'argent ou d'ambition, alors le spectacle des erreurs humaines prend un caractère odieux; l'histoire doit flétrir l'abus de ce qu'il y a de plus sacré; elle doit faire retomber sur l'Eglise la responsabilité des crimes commis en son nom et à son profit. Nous parlons de crimes; en effet nous n'en connaissons pas de plus grand que les faux que l'on a voulu excuser et presque sanctifier en leur donnant le nom de fraudes pieuses. A une époque où l'Église revient à ces honteuses traditions, il est bon de montrer aux hommes ce qu'était cette prétendue piété : elle a son nom inscrit au Code pénal. L'histoire du catholicisme est à chaque instant entachée du crime de faux : il y a de fausses donations, il y a de fausses décré

(1) D'Argentré, Collectio judiciorum, T. I, P. 2, p. 395.

tales, il y a de faux saints, il y a de fausses légendes, il y a de faux miracles, il y a de fausses reliques, et ce qui rend ces faux encore plus infâmes, c'est que le plus souvent ils sont inspirés par la cupidité.

L'ignorance a pu avoir une grande part dans les traditions qui créent des saints fabuleux: tels furent saint Denys et saint Jacques de Compostelle, ces fameux patrons des Français et des Espagnols, qui ne mirent jamais le pied en France ni en Espagne (1). Mais on ne saurait mettre tout sur le compte de l'ignorance : il existe des preuves certaines que la supercherie se mêlait à la crédulité. Le chroniqueur Raoul Glaber, moine du douzième siècle, va nous raconter l'histoire d'un faux saint (2). Un homme de basse extraction, charlatan consommé, faisait profession de dépouiller les tombeaux et de vendre les ossements comme des reliques. Après d'innombrables tromperies commises dans les Gaules, il vint dans une ville des Alpes. Là, d'après son habitude, il recueillit les ossements d'un premier venu, et prétendit qu'un ange lui avait révélé que c'étaient les reliques de saint Juste. A ce bruit, la population ignorante des campagnes accourut, et les petits présents aidant, il se fit force prodiges. Les prêtres ne manquèrent pas d'exploiter les miracles et le saint fabriqué par un fripon, bien que les gens les plus éclairés, et parmi eux le moine Glaber, eussent découvert la fraude et démasqué l'imposteur. Le prétendu saint Juste resta en odeur de sainteté et continua à faire des miracles, à la grande satisfaction du clergé.

Les hagiographes eux-mêmes attestent qu'on employait le mensonge pour accroître la gloire des saints. Le biographe de saint Julien s'écrie : « La gloire des élus peut-elle gagner par le mensonge? si pendant leur vie ils avaient aimé la fraude, seraient-ils parvenus à la béalitude céleste? » (0) Un abbé de Laubes, qui écrivit au dixième siècle les Gestes des évêques de Tongres et de Liége,

(1) Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 1, $ 18, notes m, n, o. (2) Glaber Radulphus, lib. IV, c. 3.

(3) Letaldus, monachus Miciacensis (dixième siècle), Vita Juliani Episcopi (Acta Sanctorum, Januarii, T. II, p. 1152), - Gieseler, T. II, 1, $ 33, note h.

dit dans la vie de saint Servat, qu'il n'ose pas affirmer si le saint appartenait à la famille de Jésus-Christ, ainsi qu'on le prétendait; que mieux vaut « avouer son ignorance que de mentir par une piété mal entendue» ('). L'abbé de Laubes trouva peu d'imitateurs de sa bonne foi. Au dixième et au onzième siècle, des fraudes pieuses transformèrent les premiers évêques des Gaules en disciples des apôtres. Les Normands avaient détruit les documents que l'on conservait dans les anciennes églises ; il ne restait guère que les noms des saints et de vagues traditions; on profita des ténèbres pour fabriquer de fausses légendes. Trèves prit l'initiative; les autres villes des Gaules suivirent l'exemple. Puisque l'on fabriquait des disciples des apôtres, pourquoi n'aurait-on pas fabriqué des apôtres? Les moines de saint Martial à Limoges firent de leur patron un disciple du Christ (?). En présence de ces faux énormes, les fausses légendes ne sont que des péchés véniels. Elles sont innombrables, et il est difficile de les altribuer à l'ignorance, quand on lit dans le Recueil des Bollandistes la vie de saint Désiré; c'est une copie littérale de l'une des vies de saint Ouen, insérée dans la même collection. Celte identité, disent les auteurs de l'Histoire littéraire de la France, n'est remarquable que parce qu'elle est complète; car il ne manque pas de légendes adaptées à deux saints avec un certain nombre de variantes; les savants bénédictins qui commencèrent la publication de l'Histoire littéraire, en citent plus d'un exemple (3).

L'histoire d'un faux gigantesque nous dispensera d'entrer dans de plus longs détails sur ce sujet odieux. Il n'y a pas de légende plus célèbre que celle de sainte Ursule et de ses 11,000 vierges (“). Une princesse de Bretagne, vouée à Jésus-Christ, est demandée en mariage par un roi païen. Sur la foi d'une inspiration divine, elle demande l'ajournement des noces. Cette même révélation lui commande de se mettre en mer avec 11,000 vierges. Trois ans se pas

(1) Herigerus, abbas Laubiensis, dans Chapeavilli, Gest. Pontificum tungrensium et leodiensium scriptor., T. I, p. 28. — Gieseler, Kirchengeschichte, ib.

(2) Gieseler, ib., T. II, 1, $ 33, notes k, l.

(3) Histoire littéraire de la France, T. XIV, p. 617; T. VI, p. 259, 557; T. VII, p. 193, 194.

(4) Schade, die Sage von der heiligen Ursula. Hannover, 1854.

sent en exercices nautiques. Quand le jour du mariage approche, une tempête s'élève à la prière de sainte Ursule, et transporle l'armée virginale sur le continent. Les 11,000 vierges remontent d'abord le Rhin jusqu'à Cologne, puis elles continuent leur navigation jusqu'à Bâle, et de là elles vont à pied à Rome. Elles reviennent par le même chemin à Cologne, où elles sont surprises par les Huns et massacrées. Il est inutile de faire la critique de la légende et de montrer ce qu'elle a d'impossible et de niais; les écrivains catholiques eux-mêmes en font bon marché. Un théologien allemand n'a pas hésité à la rejeter, en flétrissant les pieuses fraudes qui lui ont donné naissance ('). Ainsi la fiction, le mensonge même sont reconnus; ce qui n'empêche pas le clergé d'exploiter la crédulité populaire en plein dix-neuvième siècle, comme il le faisait pendant les ténèbres du moyen-âge. En 1837, l'Eglise de Cologne célébra l'anniversaire du martyre; l'archevêque préta son nom à la solennité, en ordonnant l'exhibition des saintes reliques, parmi lesquelles figurent un morceau de la verge avec laquelle Jésus-Christ a été battu, une cruche de la noce de Canaa, et aussi, dit-on, des ossements de chevaux. Toutes les fables qui ont servi à bâtir la légende furent répétées à celte occasion dans de petits livres de dévotion publiés par les prêtres de Cologne, avec l'approbation de l'archevêque (*). Jamais il n'y a eu d'imposture plus déhontée; il importe de s'y arrêter, afin d'apprendre aux bonnes âmes que l'on fanatise par des miracles, comment se fabriquent les saints et comment se fabriquent les miracles.

La scène s'ouvre en 1106; on découvre quelques corps des 11,000 vierges. En 1123, saint Norbert, fondateur des Prémontrés, et grand fabricateur de miracles, en trouve d'autres, par une inspiration di. vine, comme il va de soi; nous allons voir ce que valent ces visions. En 1155, commence l'exploitation en grand de la mine aux reliques; elle était si riche que l'on y travailla neuf ans. Deux abbés présidèrent aux travaux. Les résultats dépassèrent les espérances : on rencontra des squelettes d'hommes à côté des squelettes de

(1) Aschbach, Kirchenlexikon, T. IV, vo Ursula, p. 1102. (2) Schade, p. 22, 47.

femmes. De moins habiles se seraient déconcertés. Mais les moines avaient une longue expérience des fraudes pieuses; ils eurent recours à une religieuse extatique : le frère d'Élisabeth de Schoenau, moine à Cologne, et plus tard abbé, mit les hallucinations de sa sæur à profit. Il lui inspira des révélations pour le besoin de la cause, peut-être les forgea-t-il lui-même, car ce fut lui qui les écrivit, et il les écrivit sans contrôle, en l'absence de tout témoignage; il écrivit donc ce qu'il voulut. Les révélations sont dignes des moyens qu'on employa pour les obtenir : elles contiennent des anachronismes si grossiers, elles sont en contradiction si ouverte avec la légende primitive, que le savant jésuite Papenbroch déclare que toute l'ouvre est une fiction, c'est-à-dire un mensonge et un faux ('). Au moyen-âge, on était moins scrupuleux sur les preuves : Dieu ayant parlé par la bouche d'une sainte, le doute n'était pas permis. On continua donc l'exploitation; mais voilà que l'on trouve des ossements d'enfants. Pour le coup la sainteté des 11,000 vierges et des saints personnages qui les accompagnèrent paraissait compromise. La religieuse visionnaire était morte. Que faire ? On s'adressa à un moine de Prémontré qui était en odeur de sainteté, et on lui demanda des révélations. Les révélations ne firent pas défaut, mais elles étaient plus incohérentes encore, et plus niaises que celles d'Élisabeth de Schoenau. La fraude perce si bien à chaque ligne qu'un théologien catholique, pour écarter le soupçon, présume que le tout pourrait bien être un persifflage : un saint se serait donc moqué d'une sainte! () Au douzième siècle, on n'y regardait pas de si près; les visions, quelqu'absurdes qu'elles fassent, trouvaient facilement créance. On eut donc, outre les 11,000 vierges, plus de 11,000 enfants martyrs.

Voilà ce qu'on appelle une fraude pie. Fraude, oui; mais pie, non. Que la fraude se fasse soi-disant au profit de Dieu, c'est-à-dire pour enrichir l'Eglise, ce n'est pas moins une fraude et de la pire espèce. Nous ne sommes pas au bout : d'où venait cette masse

(1) Schade, p. 42-49. - Aschbach, p. 1106. - Acta Sanctorum, Jun., T. III, p. 635. — Papenbroch, Conatus chronico-histor. ad catalog. Rom. pontif., p. 31.

(2) Aschbach, Kirchenlexikon, p. 1106. – Schade, p. 49-56.

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