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maladies d'yeux. Une bonne femme s'adressant à un prêtre pour dire une messe, le pria d'y mettre de sainte Claire pour guérir ses yeux, de saint Avertin pour guérir sa tête et de saint Antoine pour guérir ses pourceaux. » Nous n'osons pas parler des saints qui guérissent du mal de stérilité; Henri Étienne, qui ose plus que nous, dit « qu'il a honte d'écrire comment les choses se passaient dans ces saintes guérisons et que les lecteurs auraient honte de le lire. » (")

Nous pourrions poursuivre l'analogie entre le culte des saints et le polythéisme jusque dans les détails, montrer comment les saints et surtout la Vierge changeaieut de caractère d'après les divers lieux, de même que le Jupiler Capitolin était un dieu différent des autres Jupiter : qui ne connait quelques-unes des innombrables Notre Dame ayant chacune une figure différente, une mission diverse, et ses adorateurs spéciaux, en sorte qu'une Notre Dame peut faire ce qu'une autre ne fait pas ? (9) Mais il est inutile d'insister; le principe de la superstition une fois admis, les conséquences se produisent d'elles-mêmes; il n'y a que la forme qui change. Entre les fables du polythéisme et les légendes chrétiennes, il n'y a parfois d'autre différence que le nom (8).

Nous savons la réponse que les catholiques font aux reproches de polythéisme qu'on leur adresse : « Nous prions Dieu, dit lo catéchisme romain, ou de nous donner des biens de ce monde, ou de nous délivrer des maux de la vie : mais parce que les saints lui sont plus agréables que nous, nous leur demandons qu'ils prennent notre défense et qu'ils obtiennent pour nous les choses dont nous avons besoin. » « L'Église, ajoute Bossuet, en nous enseignant qu'il est utile de prier les saints, nous enseigne à les prier dans ce même esprit de charité, et selon cet ordre de société fraternelle, qui nous porte à demander le secours de nos frères vivants sur la terre » (“).

(1) Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, ch. 38, 87-10.
(2) Ibid., ch. 38, § 15-18.
(3) Ibid., ch. 38, $ 6.

(4) Catéchisme du concile de Trente, Part. III, tit. de cultu sanctorum. Bossuet, Exposition de la doctrine de l'Église catholique.

Quoi de plus naturel, dit-on, et de plus légitime ? Nous répondons qu'il y a dans cette défiance de la charité divine un germe de superstilion qui devait porter ses fruits dans un âge barbare. L'on trouve dans une charte du onzième siècle l'expression des mêmes sentiments que le concile de Trente a consacrés de son autorité; mais la naïveté du langage montre à nu le côté superstitieux d'un culte, qui est comme voilé dans le catéchisme du seizième siècle : «Quand on veut obtenir une faveur d'un prince, l'on s'adresse à ceux qui jouissent de sa familiarité; de même celui qui veut obtenir le salut éternel, doit tâcher d'avoir pour intercesseurs les martyrs et les saints qui dominent dans la cour céleste » ("). Un des grands docteurs du moyen-âge répète presque littéralement ces paroles, preuve qu'elles sont bien l'expression des croyances catholiques. Pourquoi devons-nous prier les saints? demande Alexandre de Halès : «Lorsque nous voulons obtenir une faveur d'un prince, ditil, nous nous adressons à ses courtisans; or, les saints sont bien plus puissants dans la cour céleste que les grands dans la cour des rois. » Puis le théologien démontre dogmatiquement sa proposition: « Le respect que nous devons à Dieu nous oblige de recourir aux saints. Comment le pécheur qui a offensé Dieu, oserait-il se présenter en personne devant lui? Qu'il invoque les saints, qu'il implore leur patronage. La faiblesse humaine nous porte encore à prier les saints plutôt que Dieu. Misérables créatures que nous sommes, la plupart d'entre nous ont une plus grande affection pour l'un ou l'autre saint que pour Dieu. Le Seigneur, par pitié pour notre faible nature, permet et veut que nous adressions nos prières à ses sainls » (o).

Une fois la croyance admise que l'on obtient par l'intercession des saints ce que l'on n'obtiendrait pas en s'adressant directement à Dieu, la porte est ouverte à la superstition la plus matérielle; les saints deviennent des maires du palais, et Dieu un monarque fainéant : nous sommes en plein fétichisme. Grégoire de Tours

(1) « Quos in cælorum curia prævalere credimus » (Charte de 1076, dans D'Achery, Spicil., T. III, p. 411). (2) Alex. de Halès, Summa theologica (Op., T. IV, p. 703).

nous apprend que les fidèles qui invoquaient saint Martin, traitaient avec lui ainsi que les sauvages font avec leurs fétiches; ils lui disaient : « Si tu ne nous accordes pas notre demande, nous ne t'allumerons plus de cierge, nous ne te rendrons plus aucun honneur » ('). Au douzième siècle, le comte Foulque d'Anjou, s'étant rendu maitre de Saumur, cria en s'adressant à saint Florent, patron de la ville : « Laisse-toi brúler, je te bâtirai une plus belle demeure à Angers. » Comme malgré ces belles promesses, le saint s'obstipa à rester, le vainqueur furieux le traita de sot et de rustre (*). Un païen aurait-il agi autrement? La superstition est logique; si les saints sont adorés comme des fétiches, pourquoi Dieu lui-même ne descendrait-il pas au rang d'une divinité de sauvage? Henri Etienne nous racontera un trait digne du comte Foulque; cependant il s'agit d'un clerc et le fait se passe à la veille de la réforme. Les habitants d'un village de la Savoie, effrayés par un grand orage, eurent recours à leur curé pour le faire cesser. Le prêtre usa d'abord de force conjurations, puis il apporta son bréviaire et « choisit les paroles les plus rébarbatives qui y fussent; voyant que tout cela ne servait de rien, il prit le saint Sacrement et lui adressa ce langage : Par le cordieu, si tu n'es plus fort que le diable, je te jetterai dedans la fange » (J).

Le culte des saints n'était pas une erreur des classes inférieures; ceux qui pratiquaient la perfection évangélique, et parmi eux les parfaits par excellence, les moines mendiants, donnaient l'exemple, nous ne disons pas de la superstition, mais de l'impiélé. A peine saint François fut-il mort, qu'il devint l'objet d'un culte idolâtrique dans son ordre. Saint Bonaventure osa écrire que le patron des mineurs « avait voulu en toutes choses être semblable à JésusChrist, que l'ayant imité dans sa vie, il avait voulu aussi lui ressembler pour les douleurs de sa passion » (TM). De là le fameux miracle des stigmates, que la papauté prit sous sa protection contre

(1) Gregor. Turonens., De miraculis S. Martini, 1. III, c. 8.
(2) Voyez le Tome VII de mes Études sur l'histoire de l'humanité.
(3) H. Estienne, Apologie pour Hérodote, ch. 39, § 18.
(3) S. Bonaventura, Vita sancti Francisci, c. 13 et 11.

les doutes des dominicains. La conformité de la vie de saint François et de la sainte existence du Christ se développa et s'embellit comme se forment les légendes. Au commencement du quatorzième siècle, l'on ne dit plus que saint François voulut être semblable à Jésus-Christ; l'on dit qu'il fut semblable au Fils de Dieu ("). Enfin parut le fameux livre des conformités, dans lequel le blasphème est poussé jusqu'au dernier excès (?). L'auteur a tort de parler des conformités, il aurait dù intituler son ouvrage : de la supériorité de saint François, car cetle supériorité éclate à chaque ligne : « Jésus a été transfiguré une seule fois, saint François vingt fois. Jésus changea une seule fois l'eau en vin; saint François trois fois... » Nous ne continuons pas cette comparaison qui, dans la bouche d'un chrétien, d'un religieux, est une impiété au premier chef, puisqu'elle aboutit à placer un saint au-dessus du Fils de Dieu, une faible créature au-dessus du Créaleur. Notons seulement que toutes ces extravagances sont appuyées de prétendus témoignages de l'Ecriture Sainte. Les dominicains, jaloux de la gloire d'un ordre rival, firent aussi un dieu de leur fondateur (3). Ces stupidités bravèrent le siècle de la renaissance : en 1486, la Sorbonne condamna des propositions d'un frère mineur qui se résumaient dans ce blasphème : « Saint François est le second Christ, le second Fils de Dieu » (4).

Condorcet dit dans son rude langage que « Dieu conservait à peine une faible portion dans ces adorations prodiguées à des hommes, à des ossements ou à des statues » (*). Qu'on ne se récrie pas contre le philosophe incrédule; les faits ne confirment que trop ses accusations. Les docteurs disputaient sur la question de savoir laquelle était la plus grande fête, la fête de la Toussaint ou la Fête

(1) Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 2, $ 70, note d.

(2) « Liber conformitatum,» par le mineur Bartolomée Albicius, écrit en 1385. et approuvé dans un chapitre général de l'ordre en 1399 (Gieseler, ib., T. II, 3, § 141, pote q).

(3) Gieseler, ib., T. II, 3, $ 110, note e.
(4) D'Argentré, Collectio Judiciorum, T. I, Pars II, p. 318.
(5) Condorcet, Esquisse, p. 198.

Dieu; les uns alléguaient que Dieu est plus grand que les saints; les autres, que Dieu ne peut être sans ses saints, non plus qu'un roi sans sa cour ('). Il y avait tel saint que les fidèles honoraient plus que la Vierge, plus que Dieu même. Pendant une année, les milliers de pèlerins qui affluaient sur le tombeau de saint Thomas de Canterbury, y déposérent 832 livres sterling; ils offrirent 63 livres sur l'autel de la Vierge, et Dieu n'en eut que trois (2)! « Je sais une cathédrale dans ce royaume, dit Clémangis, où on lit d'un bout à l'autre les gestes des saints, et où on lit à peine quelques lignes de l'Ecriture: le culte de Dieu tombe en désuétude, le ToutPuissant est banni de l'Église » (0).

Les défenseurs de l'orthodoxie disent que le culte des saints n'est pas l'adoration de la créature. Quelques témoignages d'écrivains catholiques du quinzième siècle nous apprendront si les fidèles se souciaient de la distinction entre la latrie et la doulie. « Beaucoup de chrétiens, dit Vivès, adorent les saints comme des dieux; je ne vois guère de différence entre leur croyance et celle des païens » (“). Érasme ne cesse de répéter que la chrétienté est en plein polythéisme : « Les noms sont changés, la chose est la même » %). C'était pis que le polythéisme d'Athènes et de Rome, c'était du fétichisme tout pur. « La masse des chrétiens, dit Polydore Virgile, adorent des statues et des images, non comme des figures, mais comme des divinités; ils ont plus de confiance dans le bois et dans le marbre qu'en Jésus-Christ » (6). Ces excès justifient la réforme : Bossuet reproche en vain aux protestants de confondre l'abus et la vérité dans une même réprobation ; la prélendue vérité contenait le germe de l'abus. En veut-on une dernière preuve? Le plus modéré des réformateurs adressa à l'université de Paris des propositions tendantes à la réunion des deux Églises. Parmi les

(1) Henri Estienne, Apologie d'Hérodote, T. II, p. 154.
(2) Hume, History of England, T. V, p. 277.
(3) Clemangis, De novis celebritatibus non instituendis (Op., p. 156).
(4) Vives, ad Augustinum de Civitate Dei, VIII, 27.
(5) Erasmi Enchiridion (Op., T. V, p. 25).

(6) Polyd. Vergilius, de rerum inventoribus, VI, 13, écrit en 1499 (Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 4, 145, note e).

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