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abbé du douzième siècle, il n'y a pas de village qui, voyant les grandes cités avoir chacune son patron, ne se fasse aussi le sien('). L'on put dire avec l'auteur sacré : chaque nation se fabriqua son Dieu.

Chaque saint avait sa fonction spéciale. Ici encore reparaissent les sentiments des nations païennes. Le christianisme enseignait vainement aux hommes le mépris du monde et des biens temporels, le monde avec ses joies et ses peines resta la grande préoccupation de ceux qui y vivaient et même de ceux qui l'abandonnaient. La spécialité des divers saints nous montre quels étaient les vœux qu'on leur adressait. Écoutons un docteur catholique, Érasme (') : «L'un guérit du mal de dents, l'autre soulage les femmes enceintes dans les douleurs de l'accouchement; celui-là fait retrouver ce que l'on a perdu, celui-ci veille à la conservation des troupeaux; l'un sauve du naufrage, l'autre procure la victoire dans les combats. Je supprime le reste, car je ne finirais point. » C'étaient surtout les maux physiques qui effrayaient les hommes; moins la science était capable d'y porter remède, plus les malades étaient disposés à chercher un secours au ciel. Les médecins du paradis sont innombrables, il y en a pour chaque infirmité : « Saint Eutrope, dit Henri Étienne, guérit de l'hydropisie; saint Jean et saint Valentin guérissent du mal caduque, appelé aussi mal de saint Jean; saint Roch et saint Sébastien guérissent de la peste; sainte Pétronille guérit de toute espèce de fièvres; sainte Apollonie guérit du mal des dents; saint Mathurin du mal de folie. » Il y avait même concurrence au ciel comme sur la terre : « Quant à la guérison de la goutte, que les uns attribuent à saint Genou, plusieurs en donnent l'honneur à saint Maure. Et quant aux yeux rouges, les uns disent que c'est saint Clair qui les guérit, les autres que c'est sainte Claire. Les autres disent que ni lui ni elle n'y entendent rien, mais que sainte Otilie guérit toutes

(1) Guibert, abbé de Nogent, de pignoribus sanctorum, c. 2, § 5 : « Quid de eis proferam, quos prœfatorum eemulum per villas ac oppida cotidie vulgus creat? Cum enim alii alios summos conspicerent habere patronos, voluerunt et ipsi quales potuerunt et facere suos. »

U) Érasme, Éloge de la folie.

maladies d'yeux. Une bonne femme s'adressant à un prêtre pour dire une messe, le pria d'y mettre de sainte Claire pour guérir ses yeux, de saint Avertin pour guérir sa tête et de saint Antoine pour guérir ses pourceaux. » Nous n'osons pas parler des saints qui guérissent du mal de stérilité; Henri Étienne, qui ose plus que nous, dit « qu'il a honte d'écrire comment les choses se passaient dans ces saintes guérisons et que les lecteurs auraient honte de le lire. »(')

Nous pourrions poursuivre l'analogie entre le culte des saints et le polythéisme jusque dans les détails, montrer comment les saints et surtout la Vierge changeaieut de caractère d'après les divers lieux, de même que le Jupiter Capitolin était un dieu différent des autres Jupiter : qui ne connaît quelques-unes des innombrables Notre Dame ayant chacune une figure différente, une mission diverse, et ses adorateurs spéciaux, en sorte qu'une Notre Dame peut faire ce qu'une autre ne fait pas? (') Mais il est inutile d'insister; le principe de la superstition une fois admis, les conséquences se produisent d'elles-mêmes; il n'y a que la forme qui change. Entre les fables du polythéisme et les légendes chrétiennes, il n'y a parfois d'autre différence que le nom(').

Nous savons la réponse que les catholiques font aux reproches de polythéisme qu'on leur adresse : «Nous prions Dieu, dit le catéchisme romain, ou de nous donner des biens de ce monde, ou de nous délivrer des maux de la vie : mais parce que les saints lui sont plus agréables que nous, nous leur demandons qu'ils prennent notre défense et qu'ils obtiennent pour nous les choses dont nous avons besoin. » « L'Église, ajoute Bossuet, en nous enseignant qu'il est utile de prier les saints, nous enseigne à les prier dans ce même esprit de charité, et selon cet ordre de société fraternelle, qui nous porte à demander le secours de nos frères vivants sur la terre » ('). Quoi de plus naturel, dit-on, et de plus légitime? Nous répondons qu'il y a dans cette défiance de la charité divine un germe de superstition qui devait porter ses fruits dans un âge barbare. L'on trouve dans une charte du onzième siècle l'expression des mêmes sentiments que le concile de Trente a consacrés de son autorité; mais la naïveté du langage montre à nu le côté superstitieux d'un culte, qui est comme voilé dans le catéchisme du seizième siècle : «Quand on veut obtenir une faveur d'un prince, l'on s'adresse à ceux qui jouissent de sa familiarité; de même celui qui veut obtenir le salut éternel, doit tâcher d'avoir pour intercesseurs les martyrs et les saints qui dominent dans la cour céleste » ('). Un des grands docteurs du moyen-âge répète presque littéralement ces paroles, preuve qu'elles sont bien l'expression des croyances catholiques. Pourquoi devons-nous prier les saints? demande Alexandre de Halès .«Lorsque nous voulons obtenir une faveur d'un prince, ditil, nous nous adressons à ses courtisans; or, les saints sont bien plus puissants dans la cour céleste que les grands dans la cour des rois. » Puis le théologien démontre dogmatiquement sa proposition: « Le respect que nous devons à Dieu nous oblige de recourir aux saints. Comment le pécheur qui a offensé Dieu, oserait-il se présenter en personne devant lui? Qu'il invoque les saints, qu'il implore leur patronage. La faiblesse humaine nous porte encore à prier les saints plutôt que Dieu. Misérables créatures que nous sommes, la plupart d'entre nous ont une plus grande affection pour l'un ou l'autre saint que pour Dieu. Le Seigneur, par pitié pour notre faible nature, permet et veut que nous adressions nos prières à ses saints » (').

(4) Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, ch. 38, § 7-10.

(2) Ibid., ch. 38, §45-18.

(3) lbid., ch. 38, § 6.

(4) Catéchisme du concile de Trente, Part. III, tit. de cullu sanctorum. Bossuet, Exposition de la doctrine de l'Église catholique.

Une fois la croyance admise que l'on obtient par l'intercession des saints ce que l'on n'obtiendrait pas en s'adressant directement à Dieu, la porte est ouverte à la superstition la plus matérielle; les saints deviennent des maires du palais, et Dieu un monarque fainéant : nous sommes en plein fétichisme. Grégoire de Tours

(1) « Quos in cœlorum curia prœvalere credimus » (Charte de 1076, dans VAchery, Spicil., T. III, p. 411).

(2) Alex, de Halès, Summa theologica (Op., T. IV, p. 703).

nous apprend que les fidèles qui invoquaient.saint Martin, traitaient avec lui ainsi que les sauvages font avec leurs féticbes; ils lui disaient : « Si tu ne nous accordes pas notre demande, nous ne t'allumerons plus de cierge, nous ne te rendrons plus aucun honneur »('). Au douzième siècle, le comte Foulque d'Anjou, s'étant rendu maitre de Saumur, cria en s'adressant à saint Florent, patron de la ville: « Laisse-toi brûler, je te bâtirai une plus belle demeure à Angers. » Comme malgré ces belles promesses, le saint s'obstina à rester, le vainqueur furieux le traita de sot et de rustre ('). Un païen aurait-il agi autrement? La superstition est logique; si les saints sont adorés comme des fétiches, pourquoi Dieu lui-même ne descendrait-il pas au rang d'une divinité de sauvage? Henri Étienne nous racontera un trait digne du comte Foulque; cependant il s'agit d'un clerc et le fait se passe à la veille de la réforme. Les habitants d'un village de la Savoie, effrayés par un grand orage, eurent recours à leur curé pour le faire cesser. Le prêtre usa d'abord de force conjurations, puis il apporta son bréviaire et « choisit les paroles les plus rébarbatives qui y fussent; voyant que tout cela ne servait de rien, il prit le saint Sacrement et lui adressa ce langage : Par le cordieu, si tu n'es plus fort que le diable, je te jetterai dedans la fange »(').

Le culte des saints n'était pas une erreur des classes inférieures; ceux qui pratiquaient la perfection évangélique, et parmi eux les parfaits par excellence, les moines mendiants,donnaient l'exemple, nous ne disons pas de la superstition, mais de l'impiété. A peine saint François fut-il mort, qu'il devint l'objet d'un culte idolàtrique dans son ordre. Saint Bonaventure osa écrire que le patron des mineurs « avait voulu en toutes choses être semblable à JésusÇhrist, que l'ayant imité dans sa vie, il avait voulu aussi lui ressembler pour les douleurs de sa passion » ('). De là le fameux miracle des stigmates, que la papauté prit sous sa protection contre

(1) Gregor. Turonens., De miraculis S. Martini, 1. III, c. 8.

(2) Voyez le Tome VII de mes Études sur l'histoire de l'humanité.

(3) H. Eslienne, Apologie pour Hérodote, en. 39, § 18. (4) S. Bonaventura, Vita sancti Francisci, c. 13 et U.

les doutes des dominicains. La conformité de la vie de saint François et de la sainte existence du Christ se développa et s'embellit comme se forment les légendes. Au commencement du quatorzième siècle, l'on ne dit plus que saint François voulut être semblable à Jésus-Christ; l'on dit qu'il fut semblable au Fils de Dieu ('). Enfin parut le fameux livre des conformités, dans lequel le blasphème est poussé jusqu'au dernier excès (s). L'auteur a tort de parler des conformités, il aurait dû intituler son ouvrage : de la supériorité de saint François, car cette supériorité éclate à chaque ligne: « Jésus a été transfiguré une seule fois, saint François vingt fois. Jésus changea une seule fois l'eau en vin; saint François trois fois... «Nous ne continuons pas cette comparaison qui, dans la bouche d'un chrétien, d'un religieux, est une impiété au premier chef, puisqu'elle aboutit à placer un saint au-dessus du Fils de Dieu, une faible créature au-dessus du Créateur. Notons seulement que toutes ces extravagances sont appuyées de prétendus témoignages de l'Écriture Sainte. Les dominicains, jaloux de la gloire d'un ordre rival, firent aussi un dieu de leur fondateur ('). Ces stupidités bravèrent le siècle de la renaissance : en 1486, la Sorbonne condamna des propositions d'un frère mineur qui se résumaient dans ce blasphème: « Saint François est le second Christ, le second Fils de Dieu»(4).

Condorcet dit dans son rude langage que « Dieu conservait à peine une faible portion dans ces adorations prodiguées à des hommes, à des ossements ou à des statues » {s). Qu'on ne se récrie pas contre le philosophe incrédule; les faits ne confirment que trop ses accusations. Les docteurs disputaient sur la question de savoir laquelle était la plus grande fête, la fête de la Toussaint ou la Fête

il) Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 2, § 70, note d

(2) «Liber conformitatum, «par le mineur Bartolomée Albicius, écrit en 1385. et approuvé dans un chapitre général de l'ordre en 1399 [Gieseler, ib., T. II, 3, §111, note q).

(3) Gieseler, ib., T. II, 3, § 110, note e.

(4) D'Argentré, Collectio Judiciorum, T. I, Pars II, p. 318.

(5) Condorcet, Esquisse, p. 198.

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