Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

Voilà l'idolâtrie en plein : faut-il en accuser le catholicisme? Si nous croyions, comme les protestants, qu'une femme a porté Dieu dans son sein, nous ne refuserions pas d'ajouter foi à tout ce que la crédulité du moyen-âge a débité sur la Mère de Dieu. Mais la nécessité de croire des choses incroyables ne serait-elle pas une preuve certaine que le principe d'où découlent ces grossières superstitions est faux? Nous ne sommes pas au bout des superstitions qu'engendre l'idée de l'Incarnation : l'exaltation de la Vierge conduit logiquement au culte que l'Église lui rend jusqu'à nos jours.

\" S. Culte de la Vierge.

On trouve chez les poètes du moyen-âge une pensée qui semble naturelle à l'homme dans son enfance : il a la notion d'un être suprême, mais comme la majesté divine l'effraye, il s'adresse à des êtres qui se rapprochent davantage de l'humanité ('). Ces sentiments conduisent tout droit au polythéisme; cependant ils étaient partagés par des hommes qui ont mérité d'être placés parmi les Pères de l'Église. Il n'y a pas au douzième siècle de personnage plus éminent que saint Bernard; il est le champion de la foi, le défenseur de l'orthodoxie; mais sur le culte de la Vierge ses vues ne s'élèvent pas au-dessus des préjugés du vulgaire. Dans un de ses sermons il dit :« Tu crains de te présenter devant Dieu le Père; épouvanté par le son de sa voix, tu te caches sous le feuillage; il te donne Jésus comme médiateur. Peut-être redoutes-tu encore en lui la majesté divine; car, bien qu'il se soit fait homme, il est aussi Dieu. Tu veux avoir un patron, un défenseur. Prends ton recours auprès de Marie; chez elle tu trouveras l'humanité toute pure. Et je ne doute pas que Marie ne soit écoutée : le Fils écoutera la Mère et le Père écoutera le Fils. Mon cher enfant, voilà l'échelle des pécheurs, voilà la source de ma confiance, la raison de mon espérance »(*).

(4) Voyez les extraits des Minnesinger cités par Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 2, § 78, note f.

(2) 5. Bernardi Sermo in nativitate B. Mariae, § 7 (Op., T. II, p. 160).

Au onzième siècle, un jour de la semaine fut consacré à la Vierge et un office fut établi en son honneur. L'innovation se répandit avec rapidité, grâce au zèle d'un saint personnage, le cardinal Damien, que l'on rencontre partout où il y a quelque œuvre de superstition à protéger ('). Le samedi, les fidèles jeûnaient en l'honneur de la reine du ciel. Cette dévotion particulière était considérée comme bien plus efficace que le culte rendu à Dieu; car il suffisait, disait-on, de la pratiquer pendant sept ans pour être sûr de son salut : dès lors les pieux adorateurs de la Vierge croyaient pouvoir pécher en toute sécurité('). Malgré des abus si funestes, l'Église ne condamna pas les praiiques qui y donnaient lieu; elle les approuva au contraire comme une œuvre pie (5).

Le culte de la Vierge se rapprocha de plus en plus de celui qu'on rendait à Dieu. Cela était très-rationnel, car, dit saint Jérôme, tout ce que nous faisons en l'honneur de la Mère, tourne à la gloire du Fils ('). L'on se prosternait dans l'Église au nom de Marie : les vœux des peuples, dit un théologien du douzième siècle, s'élevaient vers elle comme une mer orageuse (5). Dieu avait son oraison; la Vierge eut la sienne. Introduit au douzième siècle, Y Ave Maria devint au treizième la prière de prédilection des fidèles; les dévots la répétaient chaque jour, les uns cinquante fois, d'autres cent fois; il y en avait qui allaient jusqu'à mille (6). Il était difficile, au milieu de cette ferveur, que Marie restât confondue parmi les créatures; la superstition lui donna rang dans la Trinité. Saint Damien nous racontera comment les choses se passèrent lors de l'Assomption: « Le jour mémorable, où la Vierge royale fut élevée sur le trône de Dieu le Père et placée dans le siége de la Trinité, toute la troupe angélique s'assembla pour voir la reine du ciel s'asseoir à la droite du Seigneur, revêtue de ses habits d'or. » Suit une comparaison entre l'Assomption et Y Ascension qui n'est pas au désavantage de Marie : « Lorsque Jésus-Christ monta au ciel, la glorieuse compagnie des esprits bienheureux alla à sa rencontre. Contemplez maintenant l'assomption de la Vierge; sauf la majesté du Fils, vos yeux seront frappés d'une pompe qui a bien plus d'éclat. Les anges seuls allèrent au-devant de Jésus-Christ. Quand sa mère entra dans le palais céleste, le Fils de Dieu lui-même se leva avec toute sa cour pour aller la recevoir en disant : « Tu es toute belle, ô ma bienaimée, et il n'y a pas de tache en toi »(').

(1) Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 1, § 33, notep.

(2) « Faciendo maie securius », dit le dominicain Etienne de Borbone, de septem donis spiritûs sancti {Echard, Scriptor. Praedicator., T. I, 189).

(3) Ibid. « Devotio tamen pia circa baec jejunia est approbanda. »

(4) Hieronytnus, Epist. X ad Paulam.

(5) PetriComestoris Sermo28 [Bibliotheca JMaarfma Patrum,T.XXIV,p.1430).

(6) Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 2, § 78, note k.

Les théologiens créèrent un terme spécial pour caractériser l'excellence du culte rendu à la Vierge; ils n'osèrent pas le mettre sur la même ligne que la latrie, mais ils le placèrent beaucoup au-dessus de la doulie; Yhyperdoulie de la Mère de Dieu tenait le milieu entre le culte rendu au Créateur et celui que les catholiques rendent aux saints ('). Ces subtiles distinctions étaient bonnes pour l'école; dans la pratique, les fidèles procédaient plus franchement. Marie cessa d'être une créature pour devenir la Déesse dn moyen-âge. La superstition n'a pas de limites; il ne lui suffit pas d'avoir divinisé la Vierge, il fallut encore que la créature divinisée fût mise audessus de la divinité. Les dévots discutèrent s'il fallait appeler le Fils ou la Mère l'arbre de vie; ils se décidèrent en faveur de la Mère (5). Des livres de prière, écrits en latin, par conséquent par des clercs et pour des clercs, portèrent le blasphème jusqu'à dire dans une oraison :« Gloire à la Mère, au Père et au Fils »(4). Quand le clergé poussait le culte de la Vierge jusqu'à l'idolâtrie, quelle devait être l'extravagance de ce culte dans les masses? Si nous en croyons le Jardin de l'âme, Jésus-Christ finit par être jaloux de la préférence que l'on accordait à sa Mère. Un clerc, plus confiant dans la sainte Vierge que dans le Fils de Dieu, ne cessait de répé(1 ) Damiani, Sermo 40 (T. II, p. 97).

(2) « Hyperdulia videtur esse medium inter Iatriam et duliam » [S. Thomas., Secunda secundae, quaest. 103, art. 4. Cf. Summa, Pars III, quaest. 25, art. 5).

(3) Voyez la Disputation entre la Vierge et la Croix, rapportée parJonckbloet, Geschiedenis der middeleeuwsche dicbtkunst, T. II, p. 264.

(4) Voyez les témoignages dans Ranke, Deutsche Geschichte im Zeitaller der Reformation, T. I, p. 239.

1er pour toute prière la salutation angélique. Comme il redisait encore Ave Maria, Jésus lui apparut et lui dit : « Ma Mère vous remercie beaucoup des saluts que vous lui faites, mais n'oubliez pas de me saluer aussi » (').

Il en est des superstitions comme des mauvaises herbes; elles trouvent un sol toujours bien préparé dans la faiblesse de l'homme. Au quinzième siècle, les discussions des dominicains et des mineurs sur l'immaculée conception produisirent un redoublement de dévotion. La faculté de théologie de Paris prit parti pour la Vierge : elle poursuivit de ses censures les frères prêcheurs qui s'obstinaient dans leur résistance : il fallut croire, sous peine de péché mortel, que la Vierge avait été assumée au paradis, en corps et en âme; il fallut croire, sous peine d'impiété, que Jésus-Christ alla au-devant de sa Mère, quand elle fit son entrée dans le ciel; il fallut croire, sous Peine D'être Suspect D'hérésie , que Marie était Plus Relle Qu'eve! (') Comment nous étonner de la superstition du quinzième siècle, quand de nos jours l'Eglise a consacré une superstition nouvelle, que le moyen-âge lui-même avait repoussée? Il y a des gens assez aveugles pour célébrer le dogme de l'immaculée conception comme une preuve de la puissance des idées religieuses et de l'influence croissante de l'Église. Le profit qui résulte de la superstition n'est un avantage que pour ceux qui exploitent la religion dans l'intérêt de leur domination : mais ils donnent à leur empire une base vermoulue : l'édifice ainsi étayé s'écroulera avec ses fondements.

§ IV. Les Saints.

lï° 1. I.e polythéisme chrétien.

Le christianisme naquit et se développa au sein de l'antiquité polythéiste; les peuples barbares, dont la destinée se lie si intimement à celle de la religion chrétienne, adoraient également Dieu dans ses diverses manifestations. Cependant la conception rcli

(1) Hortulus animœ, édition de 1498, fol. 38, v°.

(ï) D'Argentré, Collectio judicionim de novis erroribus, T. I, P. 2, p. 339.

gieuse qui inspira plus particulièrement Jésus-Christ, reposait sur l'unité rigoureuse de la divinité. Il y avait donc deux principes opposés en présence : le passage subit du polythéisme à l'unité de Dieu était-il possible pour la masse de ceux qui embrassèrent la nouvelle religion ? Quand on sait comment se firent les conversions dans le monde ancien et après l'invasion des Barbares, la réponse n'est pas douteuse. La tendance générale des esprits influa sur les fondateurs mêmes du christianisme. Vainement les protestants ont tenté de placer l'adoration des saints parmi les superstitions du moyen-âge; ils sont forcés d'avouer que les Pères de l'Église, et les plus grands, les Grégoire, les Chrysostome, les Augustin, priaient les saints et honoraient leurs reliques. La superstition n'est donc pas catholique, elle est chrétienne, en ce sens du moins qu'elle remonte aux premiers siècles du christianisme. Dans son essence, le culte des saints est un legs de l'idolâtrie païenne.

L'idée de Dieu implique si bien celle de l'unité que le polythéisme même la reconnaissait; mais l'être suprême étant trop au-dessus de la faiblesse humaine, les païens imaginèrent des dieux inférieurs qui fussent en relation plus spéciale avec chaque nation, chaque cité, chaque individu. Les saints prirent la place de ces dieux protecteurs. « Les Babyloniens, dit Henri Étienne, avaient le dieu Bel pour leur patron, les Égyptiens Isis et Osiris, les Athéniens Minerve; ainsi les Espagnols pour leur patron ont saint Jacques, les Français ont saint Denys, les Allemands ont saint George. »(') Les Grecs et les Romains avaient des dieux protecteurs de chaque ville. Sous l'empire du catholicisme, chaque cité eut également son saint; saint Ulrich était le patron d'Augsbourg, saint Sebaldus, le capitaine, appui et protecteur de Nuremberg » (*). Enfin, dit un

(1) Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, cb. 38, § 14.

(2) Le seing de ville libre de Worms portait cette prière à saint Pierre, le patron de la ville:

« Te sit luta bono Wormacia Pelre palrono. »

avec la réponse de saint Pierre:

« Sempcr cris clypeo gens mea tuta meo. » (Arnold, Verfassungsgeschichte der deutschen Freistàdte, T. I, p. 306.)

« ZurückWeiter »