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heureux, accusés de sorcellerie. En 1484, Innocent VIII écrivit aux inquisiteurs d'Allemagne :« Nous apprenons que des personnes des deux sexes, oubliant leur salut, ont commerce avec les démons incubes et succubes; que par leurs enchantements, leurs charmes et leurs conjurations ils font périr les enfants et les petits des animaux, les produits de la terre, les hommes, les femmes, les vignes, les prés; qu'ils infligent des tortures cruelles aux hommes et aux bêtes; qu'ils empêchent les mâles d'engendrer et les femmes de concevoir, qu'ils rendent les mariés impuissants; enfin qu'ils commettent bien d'autres crimes, sous l'instigation de l'ennemi du genre humain... » ('). La bulle d'Innocent VIII contient en substance toutes les superstitions de la sorcellerie; elle fut reproduite par Jules II et Adrien VI. Des conciles consacrèrent de leur autorité réputée infaillible le plus stupide comme le plus cruel des préjugés (').

Innocent VIII chargea deux inquisiteurs, Henri et Sprenger, de poursuivre les sorcières. Les moines se mirent à l'œuvre, mais ils rencontrèrent de l'opposition dans le clergé : des prêtres osèrent prêcher qu'il n'y avait pas de sorciers. Alors Sprenger écrivit son fameux Marteau des Sorcières. Il n'y a pas de livre plus horrible: chaque mot sue le sang et chaque ligne fait intervenir Dieu pour accréditer une superstition qui conduit des milliers d'innocents au bûcher. S'il ne s'agissait que des sanglantes rêveries d'un dominicain, nous ne mettrions pas le pied dans cette fange; mais ce dominicain était l'organe du saint-siége, et il était soutenu par tout le corps des théologiens. Afin de donner plus de poids à son livre, Sprenger le soumit à la faculté de théologie de l'université de Cologne : la faculté déclara que le Marteau des Sorcières était ConForme A L'Écriture Sacrée; elle loua le saint zèle des inquisiteurs et engagea tous les fidèles à leur prêter aide et appui (!). Il faut

(1) La bulle d'Innocent VIII se trouve, mais incomplète, dans le livre VII des Décrétates, V, 12, 4 (Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, P. IV, § 148, note o).

(2) Thiers (Traité des superstitions) énumère les actes des papes et des conciles relatifs aux sorcières (T. I, p. 15, cb. 3; p. 121, ch. 4; p. 130, ch. 5).

(3) Maliens maleficarum, T. I, p. 302-305. L'ouvrage de Sprenger n'est pas le seul qui ait paru sur les sorcières : il y a toute une littérature de marteaux. Les

donc, malgré l'horreur qu'inspirent l'homme et son œuvre, parler du réquisitoire de l'inquisition contre les sorcières.

Nous sommes à la fin du quinzième siècle. C'est l'âge de la renaissance; la lumière de la Grèce commence à dissiper les ténèbres du moyen-âge et ses sombres superstitions. 11 y a des douteurs, et si jamais le scepticisme a été légitime, c'est bien quand il s'agit de l'existence des sorcières. Aux yeux de notre inquisiteur, ce doute est une hérésie funeste : en effet, nier qu'il y ait des sorciers, dire que la sorcellerie n'existe que dans notre imagination, c'est nier l'existence des démons, attestée par la Sainte Ecriture. A l'appui de sa doctrine, l'auteur cite des passages de l'Ancien Testament; il cite saint Thomas et une légion de canonistes. Mais en admettant qu'il y ait des sorciers, reste à savoir comment s'opèrent les œuvres de sorcellerie : est-ce le démon seul qni les fait, ou les sorciers concourent-ils avec lui? Si c'est le démon seul, alors le sorcier n'est que l'instrument, et comment punir une machine? Cette dernière opinion, dit Sprenger, tend à accuser les démons, pour excuser les sorcières. L'inquisiteur prend parti pour les démons; il accable ses adversaires d'autorités sacrées; car ce qu'il y a d'affreux dans son livre, c'est que l'Écriture Sainte est toujours invoquée pour justifier ce qu'il y a de plus absurde parmi les absurdités inventées par la superstition ('). Il ne manque plus que de rendre Dieu complice de ces horreurs. Rien de plus logique. Il est vrai que Dieu ne veut pas le mal; mais le mal est inévitable, puisque l'homme est imparfait et libre. Or, Dieu se sert du mal pour produire le bien; aussi se sert-il des malifices des sorcières pour éprouver la foi des justes (').

Voilà donc la superstition des sorcières élevée à la hauteur d'un dogme. Jamais on n'a fait un abus aussi coupable de ce qu'il y a de plus sacré au monde, la religion. Il faut entrer dans le détail des crimes imputés aux sorcières pour comprendre l'impiété qui est cachée sous le zèle religieux de l'inquisiteur pontifical. Le commerce charnel des démons avec les hommes est tellement absurde, qu'il semble défier la crédulité humaine; cependant la croyance aux incubes et aux succubes était générale, et elle se fondait sur les livres sacrés! Dès le treizième siècle, des doutes s'élevèrent sur la possibilité de relations charnelles entre des esprits et des corps: qu'est-ce qui fait taire les scrupules? l'Écrituture Sainte, toujours l'Écriture! N'est-il pas dit dans les livres sacrés que les anges se sont mêlés aux femmes, séduits par leur beauté et qu'ils ont procréé la race des géants (')! Les plus grands théologiens du moyenâge n'ont pas honte de discuter les questions les plus dégoûtantes pour répondre aux difficultés que soulevait un crime impossible (*). Appuyé sur ces autorités, notre inquisiteur n'hésite pas à poser comme un article de foi que les incubes peuvent procréer: « le nier, dit-il, c'est se mettre en opposition avec /'ecriture Sacrée et avec

traités les plus célèbres ont été recueillis sous le titre de Mallei Maleficarum, en trois tomes in-4». Lyon , 1669. C'est cette édition que nous citons.

(1) Malleus maleficarum, Pars I, qusest., 1 et 2.

(2) Ibid., quaest., 12.

la TRADITION DE L'EGLISE »(5).

Les maléfices des sorcières, rapportés par le farouche dominicain, sont d'une niaiserie telle que l'on pourrait sourire de la bêtise humaine, si au bout de ces stupides accusations l'on n'entrevoyait l'échafaud : « J'ai connu, dit Sprenger, une vieille qui se vantait d'avoir ensorcelé trois abbés et de leur avoir donné la mort; elle était en train d'entreprendre le quatrième, quand elle fut mise sous la main de la justice. » Veut-on savoir par quels moyens elle avait séduit ces saints personnages? En leur faisant manger de ses excréments ['). L'on demande si les sorciers peuvent s'élever en l'air et se transporter par ce moyen d'un lieu à un autre? Grave question; notre dominicain a une réponse sans réplique : il en a vu très souvent, dit-il, qui voyageaient de cette façon. D'ailleurs n'avons-nous pas l'autorité de YÉcriture Sainte? Jésus-Christ n'at-il pas été enlevé et transporté dans un désert? Voici la recette de ces voyages aeriens; nous la recommandrionsaux aëronautes, si ce n'était le Code pénal : « L'on tue un enfant mâle avant le baptême, l'on en fait un onguent avec lequel on frotte un morceau de bois; sur ce bois l'on peut voyager nuit et jour à travers les airs. » Sprenger raconte une de ces promenades qui n'est pas sans agrément. Une vieille sorcière, furieuse de n'avoir pas été invitée à une noce, s'élève en l'air et urine dans une fosse; le diable transforme l'urine en grelons, qu'il fait pleuvoir sur les convives. Tout cela est attesté par des témoins oculaires ('): le moyen après cela de croire aux miracles, qui sont aussi appuyés de pareils témoignages! Les contes de sorciers ne sont pas tous aussi innocents; il y a des accusations tellement odieuses, qu'il a fallu le cœur sec d'un inquisiteur pour y ajouter foi. Parmi les sorcières les plus dangereuses, notre dominicain signale les sages-femmes : elles procurent l'avortement, et elles offrent les enfants aux démons. On a vu un crime plus affreux; quarante et une sorcières furent livrées aux flammes, en 1484, pour avoir mangé des nouveau-nés; encore, dit Sprenger, y en eut-il qui échappèrent à nos poursuites. Enfin, qui le croirait? des sorcières ont mangé leurs propres enfants! C'est un inquisiteur qui l'affirme (').

(1) JUalleus male/icarum, Parsl, quaest. 3. — Guil. Arvernens. Op., p. 1072.

(2) D'où les incubes tirent-ils la liqueur séminale? Albert le Grand, aussi célèbre comme naturaliste que comme philosophe, va nous répondre-.«Vcrissime ab eo nuper qui adhuc vivit, intellexi, quod dum mallitici vitio subjaceret, quodam tempore infiniti cati circa eum pollutum apparuerunt maximo ejulatu et strepitu semen lingentes et deportantes » (In Libr. Sentent., T. XV, p. 98). Ceux que cette explication ne satisferait pas, peuvent consuller la savante dissertation du dominicain Sprenger, qui traite la question ex professo (Maliens male/icarum, Pars I, quasst. 4).

(3) Malleusmale/icarum, Parsl, quaest. 3.

(4) Ibid., quaest. 7.

La sorcellerie suppose des coupables et des victimes; ici commence le rôle de l'Église. En vain voudrait-elle rejeter les superstitions sur l'ignorance et la crédulité du moyen-âge; on conçoit cette excuse, quand il s'agit d'astrologie ou d'alchimie; mais lorsque l'Église elle-même intervient, soit pour guérir un mal imaginaire, soit pour punir un crime imaginaire, où est l'excuse d'une autorité réputée infaillible? Qui a inventé l'exorcisme? On ne peut pas s'en prendre à la stupidité d'un inquisiteur, il faut remonter à la plus haute des autorités, à Jésus-Christ : l'Église exorcise, de même que le Fils de Dieu chassait les démons. Or, la superstition de l'exorcisme vaut cellle de la sorcellerie ('). Cependant la sorcellerie est le plus grand des péchés; il n'y a que le crime de Lucifer qui lui puisse être comparé. On pardonne aux hérétiques quand ils reviennent à la foi, on ne pardonne pas aux sorcières; quelle que soit leur pénitence, on les livre au feu. La plupart de ces malheureuses avouaient leur crime. Il y en avait cependant qui gardaient un silence obstiné. Sprenger ne soupçonne pas même que ce silence soit une preuve d'innocence, il y voit une nouvelle marque de sorcellerie, et il sait quel est le talisman de cette taciturnité: on prend un enfant mâle, premier né, on le met dans un fourneau, et on en fait un onguent (')... Nous ne poursuivons pas. Après une procédure odieuse, vient le jugement, puis la peine du feu. Triste témoignage de la bêtise et de la cruauté des hommes! Protestation sanglante contre l'infaillibilité de l'Église, car c'est elle qui a poursuivi et immolé les sorcières!

(1) Maliens maleficarum, Parsl, quœst. 1, c. 3.

(2) Ibid., quœst. 11; quœst. 1, c. 2.

La sorcellerie n'est pas une superstition catholique, c'est une superstition chrétienne; aussi les sorcières survécurent à la réforme. A la fin du seizième siècle, un jésuite écrivit un excellent ouvrage sur les superstitions (5); dans le même livre où il combattait les rêveries des astrologues, il maintint la superstition bien plus cruelle de la sorcellerie. L'existence des sorcières est pour Delrio comme pour Sprenger un article de foi; il croit aux contes les plus absurdes, il croit aux voyages aériens des sorcières, montées sur un bouc ou sur un balai (') ; et comment n'y aurait-il pas cru , quand tous

(1) Le Marteau des Sorcières (Pars II, quaest. 2, c. 6. 7) Dous apprend que l'on exorcisait non-seulement les sorciers, mais aussi les choses dont ils se servaient. Il y a tels mots magiques qui résolvent en pluie les orages excités par les sorcières. La lecture de l'Évangile de saint Jean calme les tempêtes, pourvu qu'on ait soin de jeter trois grêlons au feu, sous l'invocation de la sainte Trinité. Sonner les cloches pendant l'orage est également un remède souverain , que les sacristains pratiquent jusqu'à nos jours, bien qu'il n'y ait plus de sorcières.

(2) Malleus maleficarum, Pars I, quaest. 14; Pars II, quaest. 1, c. 2.

(3) Martin Detrio, Disquisitiones magicae, 1599.

(4) Detrio, Iib. II, quaest. 16, p. 188 : « Secunda opinio est, quam verissimam judico, nonnunquam vere sagas transferri a daemone de loco ad locum, hirco vel alleri animali, fantastico ut plurimum; boc est daemoni assumenti, et formanti

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