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rité, bien qu'elle n'ait plus celle d'une révélation miraculeuse.C'est une doctrine divine, puisqu'elle se développe sous l'inspiration de Dieu; elle est la parole de vie des générations naissantes, car elle leur est transmise sous forme d'enseignement. Mais elle ne lie point l'humanité,comme les révélations en ont la prétention; elle n'oblige les individus qu'aussi longtemps que leur conscience individuelle consent avec la conscience générale; ils ont le droit de se séparer de la société religieuse. Ces scissions ne seront plus flétries comme des schismes, car elles sont l'exercice d'un droit; elles peuvent même devenir le principe d'un progrès nouveau.

MECTION II.

L'ÉTAT.

$ I. Affranchissement de la société laïque.

Le protestantisme fut dans son origine une réaction contre l'Eglise. Lorsque Luther s'insurgea contre les indulgences, lorsqu'il combattit la papauté, il ne songeait pas encore à une révolution religieuse, pas même à un schisme : c'étaient les abus du pouvoir ecclésiastique qui excitaient son éloquente indignation et qui soulevaient l'Allemagne à sa voix. Mais attaquer l'Église, c'était attaquer indirectement la religion; car l'Église a son fondement dans les entrailles du christianisme; elle est basée sur la distinction du spirituel et du temporel, distinction essentiellement chrétienne. La séparation de la vie de l'ame et du corps entraîne la division des hommes en clercs et en laïques, les uns élus du Seigneur et pratiquant la perfection évangélique, les autres vivant de la vie du monde, vie plus ou moins païenne, puisque le monde est le domaine de Satan; aussi ne participent-ils au salut que par le clergé, qui est l'intermédiaire entre Dieu et l'humanité. De là le dualisme de l'Église et de l'État : l'Église préside à la vie spirituelle, l'État à l'existence temporelle. Le dualisme de l'esprit et du corps, ainsi

que des organes qui y répondent, implique la supériorité du sacerdoce et de l'Église sur les laïques et l'État; au point de vue chrétien, cette supériorité est tout aussi incontestable que celle de l'âme sur la matière.

Pour ruiner fondamentalement la supériorité du sacerdoce, il n'y a qu'un moyen, c'est de nier le spiritualisme évangélique. Mais attaquer le spiritualisme, c'est attaquer le christianisme. Voilà la situation perplexe dans laquelle se trouvaient les réformateurs. Ennemis de l'Église et du joug sacerdotal, ils devaient repousser la distinction orgueilleuse des clercs et des laïques, ils devaient revendiquer la liberté de l'État. Mais les réformateurs étaient aussi chrétiens, plus chrétiens même que les catholiques; or il est impossible d'être chrétien, sans donner dans l'excès du spiritualisme évangélique, et comment alors échapper aux conséquences nécessaires qui en découlent? Une vie sainte opposée à la vie laïque, le monde réprouvé, une existence spirituelle en dehors de la réalité: voilà le monachisme dans son essence. L'inconséquence tant reprochée aux réformateurs était inévitable, mais le progrès se fit à travers leurs contradictions; l'instinct de la nature fut plus fort que le dogme.

Il y avait une aspiration dans le christianisme primitif, tout aussi orgueilleuse que la distinction des clercs et des laïques, mais qui pouvait servir d'arme aux réformateurs pour combattre cette distinction fameuse. Écoutons Luther : « On dit que le pape et les évèques, les prêtres et tous ceux qui peuplent les couvents, forment l'état spirituel ou ecclésiastique; et que les princes, les nobles, les bourgeois et les paysans forment l'état séculier ou laïque. Voilà une belle invention; mais que personne ne s'en effraie. Tous les chrétiens sont de condition spirituelle; il n'y a entre eux d'autre différence que celle des fonctions qu'ils remplissent. Nous avons tous un seul baptême, une seule foi, et c'est là ce qui constitue un homme spirituel... Nous sommes tous consacrés prêtres par le baptême, ainsi que le dit saint Pierre : vous êtes tous prêtres et rois, bien qu'il n'appartienne pas à tous d'exercer de telles charges... Ainsi les clercs et les laïques n'ont rien qui les distingue, excepté leurs fonctions. Tous ont le même état, mais tous n'ont pas la même œuvre à faire »('). Il résulte de là qu'entre les chrétiens et Dieu, il ne peut plus y avoir de médiateur humain; Jésus-Christ est le seul médiateur. Dès lors, le prêtre n'est plus qu'un ministre qui, pas plus qu'un fonctionnaire civil, ne peut prétendre à un pouvoir divin.

La prêtrise générale des chrétiens n'a jamais été qu'une fiction; c'est le vœu de Moïse, c'est l'aspiration des apôtres, mais ce n'est qu'un pieux désir. Elle suppose que les disciples du Christ mènent une vie spirituelle en harmonie avec cette haute élection. Quelques saints anachorètes approchèrent de l'idéal chrétien, en tuant le corps au profit de l'âme; mais la masse des fidèles continua à vivre de la vie du monde, qui est après tout la seule vie possible, la vie telle que Dieu l'a faite. La prêtrise générale des chrétiens était-elle plus réalisable au temps de la réformation? Les réformateurs ne pouvaient pas donner de la réalité à une idée contradictoire et impraticable. Luther fut obligé d'avouer que la prêtrise des fidèles n'était qu'une utopie(s). Cependant l'idée de la prêtrise générale, tout imaginaire qu'elle soit, détruisit pour toujours le prestige du prêtre. Plus d'un protestant aurait voulu, une fois la réforme consolidée, en revenir à la tradition catholique, si favorable à l'ambition cléricale; mais ces nouvelles inconséquences furent peine perdue, le sacerdoce ne se releva pas du coup que lui porta Luther.

Si tous les chrétiens sont prêtres, que devient le spiritualisme chrétien et la vie spirituelle? La vie spirituelle, ou pour mieux dire, la prétention du spiritualisme s'était incarnée dans le monachisme, qui se disait la voie de la perfection et la perfection même. On sait ce que cette vie parfaite était devenue au seizième siècle; si idéal il y avait, c'était celui de l'ignorance, de la stupidité et de la corruption, qui accompagne le plus souvent l'absence de toute culture intellectuelle. Les réformateurs ne pouvaient attaquer l'Église sans rencontrer sur leur chemin les moines dans lesquels l'Église s'incarnait; ils les appelèrent à la liberté chrétienne, et à leur voix

(1) Luther, An den christlichen Adel deutseber Nation.

(2) Luther, Deutsche Messe, Vorrcde [Gieseler, Kircbengeschichte, T. III, 2, p. 356, note 7}.

religieux et religieuses désertèrent la vie parfaite pour rentrer dans l'existence imparfaite du monde laïque. C'était réhabiliter le mariage, la propriété et le travail, et réprouver le célibat, la communauté et la vie contemplative ('). A vrai dire, ce ne furent pas les réformateurs qui accomplirent cette révolution, elle était préparée et en quelque sorte réalisée dans la conscience générale, longtemps avant que Luther et des milliers de moines à son exemple n'eussent jeté le froc. De là la facilité avec laquelle les réformateurs détruisirent une institution séculaire.

Déserter les couvents, réhabiliter le mariage, la propriété et le travail, n'était-ce pas répudier le spiritualisme chrétien? Les réformateurs le répudièrent si peu, qu'ils voulurent l'étendre à tous les chrétiens. L'Église avait senti l'impossibilité d'imposer le spiritualisme évangélique à tous les hommes; afin de concilier les maximes de l'Evangile avec les exigences de la vie réelle, elle inventa la distinction des conseils et des préceptes. En exaltant la virginité, disait-elle, en recommandant l'abandon des biens, en ordonnant de souffrir les injures, l'Évangile n'entendait pas faire de ces règles de la vie parfaite une loi générale, mais prescrire des conseils à ceux qui avaient le désir d'arriver à la perfection. De là le monacbisme : les vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance des moines traduisirent les conseils de l'Évangile en lois; mais pour ceux qui restaient en-dehors de la vie monastique, ces conseils n'avaient rien d'obligatoire. Les réformateurs repoussèrent la distinction : les conseils, dit Luther, s'adressent à tous les chrétiens aussi bien que les préceptes (').

Voilà le spiritualisme chrétien ou la perfection évangélique déclarée obligatoire pour tout disciple du Christ. Cela est logique. Ce que Luther réprouve dans le monachisme, ce n'est pas le spiritualisme, c'est la doctrine des œuvres qui justifient celui qui les pratique. Il ne veut pas du célibat forcé comme œuvre de sainteté,

(1) Le mariage est de droit naturel, d'après l'Apologie de laConfession d'Augsbourg, XI, 9. L'Évangile, approuvant l'institution des États, approuve par cela même la propriété et le travail, dilMelanchthon (Loci theologici, de paupertate).

(2) Luther, Schrift von welllicher Obrigkeit (T. XVIII, p. 386, s.).

mais la virginité reste pour lui un idéal supérieur au mariage; il la considère comme une grâce sublime et surnaturelle ('). Luther sanctifie à la vérité le mariage, mais l'Église en avait fait autant. Le tout n'est pas de sanctifier le mariage, il faut voir quelle idée l'on s'en fait; or, pour Luther comme pour les catholiques, le mariage n'est qu'un remède contre l'incontinence. Le mariage n'est donc pas bon en lui-même : ce n'est pas l'union des âmes, c'est l'union des corps. Cependant si Luther est chrétien, et chrétien spiritualiste comme saint Paul, il est aussi allemand; ses qualités comme ses défauts tiennent à la race germanique dont il est un des plus énergiques représentants. Il devait donc voir dans la femme autre chose que de la matière; il trouve en effet de belles paroles pour exalter la compagne que Dieu a donnée à l'homme : « Qui méprise les femmes, dit-il, méprise Dieu. La femme est le plus précieux des trésors, elle est pleine de grâces et de vertus. » Mais quand on y regarde de près, l'on voit que l'idée biblique, qui est celle de l'antiquité, domine le sentiment germain, qui est le sentiment moderne: tout en glorifiant la femme, le réformateur allemand ne semble voir en elle que la source de la vie humaine('). Il y a lutte entre les tendances germaniques et les tendances chrétiennes chez Luther; de là ses incessantes contradictions. En théorie, le dogme l'emporta sur la race; mais en fait la race fut plus puissante, surtout dans les masses, chez lesquelles l'élément théologique avait moins d'empire. Les Allemands en crurent leurs poëtes, de préférence à la Bible et au catéchisme de Luther.

La contradiction des réformateurs est la même dans la conception de la vie. Luther réhabilite la vie laïque; elle est aussi sainte à ses yeux que la vie religieuse, pour mieux dire la vie laïque et la vie religieuse se confondent : « Le paysan qui laboure, la femme

(<) Luther dit de la virginité dans son Catéchisme : « Sublimis et superoaluralis gratia. » — Cf. Apoloyia, Xt, 36 et 37 : « Neque tamen conjugio aequamus virginitatem... Virginitas donum est prœstantius conjugio. » Les catholiques ne parlent pas autrement.

(2) Michelet, Mémoires de Luther : « II' n'y a point de doute que les femmes en mal d'enfant, qui meurent dans la foi, sont sauvées, parce qu'elles meurent dans la charge et la fonction pour laquelle Dieu les a créées. »

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