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lui obéissent ('). » Jésus-Christ passe sa vie à chasser les démons et il donne à ses disciples la même puissance (s). 11 est si vrai que toutes ces superstitions sont de l'essence du christianisme, que les réformateurs n'osèrent pas les répudier; que dîs-je? Luther renchérit sur la crédulité des catholiques. Les protestants refusèrent de croire aux saints, mais la raison n'y gagna pas beaucoup, car, dit un philosophe allemand, ils remplacèrent les saints par les démons ('). Faut-il parler des miracles auxquels les protestants, même les plus avancés, sont obligés de croire, s'ils veulent rester chrétiens? Faut-il parler de la croyance à la fin du monde qui a eu tant d'influence sur le christianisme primitif, qui a épouvanté le moyen-âge, et qui depuis lors semble être passée dans le camp de la réforme?

Ainsi ce n'est pas le catholicisme qui a inventé les superstitions que l'on est en droit de lui reprocher; elles remontent à l'Évangile, à l'auteur même de la religion chrétienne. Ces superstitions justifient le mouvement antichrétien qui se produit au moyen-âge; car, pour s'affranchir des croyances qui déshonorent l'esprit humain, il fallait rejeter la religion qui les autorise; elles justifient la réforme en tant qu'elle est un pas hors du christianisme traditionnel. Voilà pourquoi nous insistons sur le catholicisme du moyen-âge. Il n'y a pas d'étude plus utile aux progrès de l'humanité; elle prouve qu'une religion qui se dit révélée, est entachée d'erreurs grossières; donc la révélation est une chimère, et la religion subit la condition de toutes les choses humaines. Que si les catholiques répudient l'héritage superstitieux du passé, il faut qu'ils renoncent en même temps à leur orgueilleuse prétention d'immutabilité, et qu'ils admettent le dogme du progrès dans le domaine religieux; mais alors encore le christianisme cesse d'être une religion révélée, pour devenir une religion progressive.

(1) Saint Marc, I, 23-27. — Saint Luc, IV, 33-36.

(2) Saint Marc, I, 39; III, 15. — Saint Matthieu, X, <. — Saint Luc, IX, 1.

(3) Meiners, Vergleichung der Sitten des Mittelalters, T. III, p. 325.

S II. Dieu et le Diable.

Mo 1. Dieu et les Anges.

La théologie chrétienne repose sur la notion de la Trinité. La Trinité est un mystère; cependant on a essayé de l'expliquer, et on lui a trouvé un sens philosophique. Nous avons dit ailleurs (') que ce qui domine dans la Trinité chrétienne, c'est la divinité du Christ; c'est parce que le Verbe s'est fait chair, que l'on a admis le Verbe, ou, pour parler un langage plus intelligible, c'est parce que dans l'état du monde où le christianisme devait remplir sa mission, il fallait un Dieu qui eût vécu au milieu des hommes, à peu près comme les dieux du paganisme, que l'on inventa le mystère de la Trinité, afin de voiler une conception qui semblait reproduire l'idolâtrie païenne. Mais la réalité l'emporta sur le mystère : JésusChrist resta le seul Dieu des chrétiens; les deux autres personnes dela Trinité n'entrèrent pas dans la conscience générale.

Quelle idée le moyen-âge se faisait-il de son Dieu-Homme? La féodalité était essentiellement guerrière; il lui fallait un Dieu guerrier : Jésus-Christ se transforma en baron, en seigneur suzerain. La grande occupation de la noblesse féodale, ce sont les tournois et la guerre : Jésus-Christ monte à cheval pour combattre l'Antechrist. Un moine de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés a chanté les exploits de ce célèbre tournoiement (3). La Vierge assiste au combat, revêtue d'une robe éclatante comme le soleil; elle a les pieds posés sur la lune. L'armée de l'Antechrist se compose des dieux du paganisme, Jupiter, Saturne, Apollon le preux, Mercure.L'issue de la lutte ne pouvait être douteuse: Jésus-Christ triomphe.

Les hommes transportent toujours dans leur conception des choses divines l'idéal de l'existence terrestre. Rien de plus intéres

(1) Études sur le Christianisme.

(î) Htton de ilfm.leTournoiement du Christ (Histoire littéraire de la France, T. XVIII, p. 800-805).

sant sous ce rapport que le poëme de la Cour de Paradis. Dieu, dit le trouvère, voulant connaître ceux des bienheureux qui l'aimaient le plus, imagina de tenir une cour plénière le jour de la Toussaint. Ayant donc appelé les apôtres Simon et Jude, il les chargea d'aller par les chambres et dortoirs du ciel inviter les saints et les saintes à se rendre auprès de lui. Les apôtres se mettent en route, munis d'une crécelle ou clochette. Ils entrent d'abord chez les anges; après les avoir rassemblés au bruit de la crécelle, Simon leur fait part des ordres dont il est chargé. Gabriel remercie au nom de la compagnie et dit que les anges obéiront avec joie. De là Simon passe chez les patriarches qui, le reconnaissant de loin, se disent : « Je crois que voilà saint Simon ; voyons ce qu'il nous veut. » Ils acceptent volontiers son invitation. Les apôtres, les martyrs et les innocents promettent également de se rendre à la cour de Jésus. Saint Simon n'est pas moins bien accueilli par les pucelles; elles répondent avec empressement au désir de JésusChrist, ainsi que les veuves: toutes disent « sans feintise que d'aller à la fête elles ont convoitise. » Bref, il n'y eut saints ni saintes qui ne fussent heureux de la réjouissance qui les attendait. Au jour fixé, tous arrivent : d'abord les anges qui chantent le Te Deum, puis les patriarches; Dieu embrasse Moïse, Abraham et le prophète saint Jean ; tous se mettent à chanter une chanson populaire, dont le refrain est : « Je vis d'amour en bonne espérance. » Les apôtres, les martyrs et les confesseurs, en passant devant Jésus-Christ, entonnent également des chansons d'amour. Les pucelles et les veuves ne sont pas les moins joyeuses de la bande; Jésus les accueille parfaitement, et les exhorte à être gaies et à se bien divertir. Alors la fête commence. Jésus-Christ prie sa mère d'en faire les honneurs : « Volontiers, beau fils, » répond Marie. Elle prend Madeleine par la main, et toutes deux font le tour de la salle en appelant à la danse tous ceux qui aiment. Aussitôt anges, pucelles, veuves, patriarches, martyrs, innocents se mêlent et commencent une danse générale; les anges répandent de la vapeur d'encens, et les quatre évangélistes sonnent du cor. La joie universelle gagne Jésus : il vient prendre sa mère pour se mêler aux autres. Marie et son Fils dansent en chantant : « Embrassez-vous,

de par amour, embrassez. » Le poëte assure qu'il n'y eut jamais une plus belle fête (').

Telle était la conception populaire de Dieu au moyen-âge. La notion de la Trinité était complètement effacée :le Père et le Saint Esprit ne figurent pas dans la Cour Céleste. La religion consistait en un polythéisme revêtu de formes chrétiennes. Les anges, la Vierge et les saints prirent la place des divinités païennes. JésusChrist faisait fonction de Dieu suprême; on révérait sa majesté, mais on ne s'adressait guère à lui. Ceci n'était plus une superstition populaire, mais une conception théologique, fondée sur l'Écriture Sainte. Jésus-Christ dit que s'il priait son Père, il lui enverrait aussitôt plus de douze légions d'anges (s). Ces milliers d'anges devaient avoir une mission; la théologie leur en créa une, sans se douter qu'elle rétablissait le paganisme.

Alexandre de Halès demande pourquoi Dieu a créé tant d'anges. Il répond : « Par une raison de convenance. Dieu aurait pu ne se servir que d'un petit nombre de ministres, mais il convenait qu'il en eût un grand nombre. Les rois de la terre ne sont-ils pas entourés d'une foule d'officiers? A plus forte raison le Roi des cieux doit-il en avoir beaucoup, lui qui gouverne l'univers (*). » Voilà bien les dieux inférieurs du paganisme : ce sont eux qui régissent le monde, dit Hugues de Saint-Victor (*). Cependant nos théologiens se font une objection assez embarrassante : Dieu ne pourrait-il pas gouverner directement? Pourquoi lui faut-il des intermédiaires? La réponse qu'un des grands docteurs du moyenâge fait à cette question, prouve combien les sentiments étaient polythéistes, malgré l'apparente métaphysique des idées :« Dieu,

(1) Barbazan, Fabliaux, T. III, p. 128-148. — Histoire littéraire de la France, T. XVIII, p. 792-800. — Legrand d'Aussy, Fabliaux et Contes, T. V, p. 66-78.

(2) Saint Matthieu, XXVI, S3.

(3) Al. de Baies., Summa theologica, Quœst. XX, membr. 6, art. 3 (T. II, P-77). Alain de Lille répond tout aussi crûment : « Non enim tantis administrât ionib us unus posset sufficere, et tantum auctorem opportunum erat copiam ministrorum habere. » (De Arte Catholica, II, 7, dans Pez, Thesaurus, T. I, 2, p. 488.)

(4) Hugo de Sancto Victore, Lib. l,Part.V,c. 34.—Cf. sanct. Thomas., Summa theol., P. I, Quœst. <M0, art. 1.

dit saint Bonaventure, est toujours présent, mais les hommes ne le voient pas à cause de l'aveuglement de leur intelligence ; relégués dans l'exil de cette terre, loin de la face de Dieu, ils ne peuvent pas avoir d'accès auprès de lui. Les anges, par la clarté de leur lumière, la perfection de leur béatitude, voient Dieu face à face; ils sont toujours en sa présence, comme les ministres dans le cabinet des rois; ils prient pour les hommes et leur transmettent les ordres de Dieu. Objectera-t-on que Dieu, pouvant tout faire par lui-même, le ministère des anges devient inutile? Les princes aussi pourraient faire beaucoup de choses par eux-memes, cependant ils les font faire par un envoyé, un serviteur ; Dieu agit de même, afin de maintenir un ordre convenable dans les fonctions^). » Suivons un instant les anges dans le gouvernement de la terre et des choses humaines ; nous retrouverons à chaque pas des superstitions païennes sous des noms chrétiens.

Les païens adoraient aussi un Dieu suprême, mais ils croyaient que Dieu avait préposé au gouvernement de chaque nation une divinité inférieure qui fût en harmonie avec le génie particulier des diverses races. Un des théologiens les plus accrédités du moyen-âge, Guillaume d'Auvergne (*) en dit autant du ministère des anges : « Il faut croire sans aucun doute et sans hésitation aucune, d'après le témoignage des prophètes et des saints, que chaque nation a son ange qui la gouverne. Les Juifs avaient pour protecteur l'archange Michel ; depuis qu'ils ont crucifié le Fils de Dieu, l'archange est devenu le prince des chrétiens (s). » Mais comment un seul ange gouvernera-t-il un grand royaume comme l'empire des Perses? demande Yévêque de Paris; peut-il être partout au moment où sa présence est nécessaire? * Il est probable, répond Guillaume d'Auvergne, que l'empereur universel donne aux anges placés à la tête des divers royaumes une multitude

(1) Sanct. Bonaventura, Sermode Sanctis(Op.,T.III, p. 285); in Lib. Sententiar. (Op., T. IV, P. II, p. 130).

(2) Guillaume cCAuvergne tient un rang distingué parmi les scolastiqucs. De Gerando (Histoire de la philosophie, T. IV, p. 469) dit que dans ses opinions théologiques, il resta toujours Adèle aux traditions de l'Église.

(3) De Universo, dans ses œuvres, T. I, p. 1037.

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