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rêveries de Joachim et de ses partisans. En vain ils protestaient qu'ils ne voulaient que la réalisation de la loi évangélique; Jésus-Christ aussi déclara qu'il venait accomplir l'Ancienne Loi et non l'abolir: est-ce à dire que le christianisme ne soit pas une religion nouvelle? Les espérances de l'abbé Joachim auraient également abouti à une nouvelle religion, si elles avaient été réalisables. C'est en ce sens qu'un des grands penseurs du dix-huitième siècle, Lessing, a interprété les rêves des sectaires du moyen-âge : ce sont des instincts qui expriment un besoin de l'humanité. La réforme commença par nier que la religion soit progressive; mais il n'y a pas de protestation qui vaille contre la nature des choses. Le progrès a envahi le camp des réformés; aujourd'hui ils sont d'accord avec la philosophie sur la perfectibilité de la religion.

CHAPITRE III.

LA PHILOSOPHIE

SECTION I.

LA. SCOLASTIQUE ET LA LIBERTÉ DE LA PENSÉE.

Scolastique et liberté de penser semblent être des choses contradictoires; en effet, la scolastique est l'expression scientifique du catholicisme, et le catholicisme n'exclut-il pas la libre pensée? Cependant les réformateurs repoussèrent la philosophie du moyenâge à titre de philosophie rationaliste; on sait les grandes colères de Luther contre Aristote et ses admirateurs. Depuis la réformation, les jugements sur la scolastique se sont bien modifiés. Les philosophes dii dernier siècle sont des rationalistes dans le mauvais sens que l'Église donne à ce mot; toutefois, loin de saluer les penseurs chrétiens comme leurs devanciers, ils ne voient dans leurs œuvres que déraison et folie. Écoutons Vottaire: « La théologie scolastique, fille bâtarde de la philosophie d'Aristote, fit plus de tort à la raison que n'en avaient fait les Huns et les Vandales » ('). Le dernier des Bénédictins, homme d'un profond savoir et d'un grand sens, abonde dans ce jugement désapprobateur ('). Un historien poëte a prêté l'éclat de son talent à la malédiction du passé: « La scolastique, dit Mr Michelet, est la philosophie des sots, le raisonnement contre la raison, le vide, le néant, une Babel de mensonges et de billevesées » (5).

Des jugements qui aboutissent à maudire les travaux de la pensée humaine pendant de longs siècles nous inspirent une grande défiance. Le dix-huitième siècle poursuivait le catholicisme de sa haine; dès lors une philosophie qui avait la prétention de démontrer scientifiquement les dogmes chrétiens, devait paraître aux Voltaire et aux Condorcet l'idéal de l'absurde. Après cela nous doutons fort qu'ils aient beaucoup pratiqué ces scolastiques qui écrivaient des douzaines d'in-folio. Nous avons passé de longues heures à les parcourir; l'ennui que nous avons éprouvé nous explique la mauvaise humeur qui éclate dans le jugement de Daunou. Mais n'est-ce pas au catholicisme qu'il faut s'en prendre, plutôt qu'aux penseurs du moyen-âge? Les scolastiques raisonnaient sur des dogmes qui sont au-dessus de la raison ou contraires à la raison, et ils voulaient néanmoins les trouver conformes à la raison. C'était se condamner forcément à une creuse logomachie : le moyen de rester intelligible et sensé en parlant de la Trinité, de l'incarnation, de la virginité de la Mère de Dieu, de l'Eucharistie, de la résurrection et du jugement dernier!

En rejetant sur le catholicisme la responsabilité des singularités, disons le mot, des niaiseries de la philosophie scolastique, nous

(1) Voltaire, Essai sur les mœurs, ch. 82.

(2) Daunou, dans l'Histoire littéraire de la France, T. XVI, p. 63.

(3) Michelet, la Renaissance, Introduction, p. 30, ss., 130-133.

n'entendons pas dire que cette philosophie ne soit rien que le catholicisme revêtu d'un habit scientifique par une dialectique barbare. A voir les questions que les scolastiques agitent et la solution qu'ils leur donnent, on pourrait croire qu'ils ne sont que des théologiens. L'apparence a fait illusion aux meilleurs esprits. En réalité, la philosophie n'a pas été aussi soumise à la théologie qu'on le dit. Quand on apprécie le moyen-âge, il faut se dégager d'une illusion qui est presque générale : on croit que le catholicisme y a exercé un empire incontesté. Nous sommes assez avancé dans nos Études, pour pouvoir affirmer que cette idée est un préjugé. En ce qui regarde les philosophes, quoique peu d'entre eux se soient éloignés sciemment du dogme chrétien, il y a chez tous un élément de libre pensée qui, poussé à bout, devient hostile au catholicisme. Les réformateurs ont aperçu le vrai rôle des scolastiques, avec l'instinct de la haine, car on peut donner ce nom à l'antipathie de Luther. Le germe du rationalisme est dans la méthode même de la philosophie du moyen-âge. Elle appliquait la raison à l'étude de la théologie; or, la raison et la théologie catholique sont ennemies nées; entraînés par la force des choses, les scolastiques devinrent des rationalistes tout en se croyant très-orthodoxes.

Il y a toute une famille de penseurs, la plupart profondément religieux, dont la doctrine est au fond celle de Spinoza. Le malicieux Bayle a le premier mis en lumière la singulière parenté qui existe entre un philosophe, que l'Église proscrit comme le prince des athées, et des docteurs que l'Église a canonisés : « Le réalisme, dit-il, est un spinozisme non développé. » Il y a plus; les mystiques, chez lesquels la religion domine la philosophie, ont échoué contre le même écueil. Le panthéisme est certainement la négation du christianisme; cela n'a pas empêché les panthéistes mystiques de se croire chrétiens. Cette contradiction entre la tendance des doctrines et les croyances religieuses des philosophes scolastiques se trouve dans toute les écoles, chez les nominalistes aussi bien que chez les réalistes et les mystiques. Mais la contradiction est plus apparente que réelle. La philosophie est identique avec la liberté de penser; du jour donc où il y a une philosophie, on peut affirmer hardiment qu'il y a une libre pensée, sinon claire et ayant conscience d'elle-même, du moins en germe, car l'homme ne peut pas penser sans liberté. Il en a été ainsi de la scolastique; elle est rationaliste, parce que toute philosophie est rationaliste. Il est vrai que les philosophes du moyen-âge étaient liés par des formules religieuses, mais ils se donnaient pour mission de concevoir ces formules et de les interpréter par la raison; dans cette œuvre la liberté de la pensée reparaît nécessairement. Il arriva aux théologiens scolastiques ce qui est arrivé dans les temps modernes aux théologiens protestants. Les uns et les autres sont enchaînés par des textes réputés sacrés. Toutefois que l'on voie ce que l'Écriture est devenue entre les mains des imitairiens! Elle s'est pliée aux progrès de la raison qui l'interprète. Il en fut de même des théologiens du moyen-âge. Le despotisme du dogme, le despotisme tout aussi grand d'Aristote, fut impuissant à anéantir chez eux la liberté de la pensée. Or, dès que la pensée se manifeste, quelque peu libre qu'elle soit, elle devient hostile au catholicisme. De là l'opposition constante des hommes d'Église et d'autorité contre toute philosophie. On peut donc dire avec l'ingénieux historien de la scolastique que la philosophie du moyen-âge est une insurrection permanente contre la religion orthodoxe (').

SECTION 11.

LES LIBRES PENSEURS.
§ I. Scot Érigène.

V' 1. Discussions sur In prédestination an onzième siècle.
Cottschalk et ses adversaires.

La chrétienté latine s'est toujours préoccupée des rapports de Dieu avec l'homme. C'est sur la liberté et la grâce qu'éclata la première hérésie dans l'Occident, le pélagianisme. C'est encore sur le dogme de la grâce et de la liberté que la réforme s'est séparée du catholicisme. C'est aussi par des discussions sur la grâce et la préCi) Hauréau, De la philosophie scolastique, T. II, p. 523-525.

destination que s'ouvre le mouvement philosophique au neuvième siècle.

L'autorité de saint Augustin , le docteur de la grâce, fut toute puissante au moyen-âge : les scolastiques le révéraient presque à l'égal de l'Ecriture et d'Aristote.Un des penseurs les plus indépendants du douzième siècle, Jean de Salisbury, dit que c'est une témérité de penser autrement que saint Augustin et que c'est une imprudence de le blâmer ('). Cependant, chose singulière, au seizième siècle, les réformateurs s'insurgent contre le catholicisme au nom de saint Augustin, et au dix-septième, l'Église condamne ses partisans rigoureux, les jausénistes, qu'elle déteste autant que les disciples de Calvin; de leur côté, les protestants de toutes les sectes font un crime à l'Église orthodoxe de ses sentiments pélagiens. Comment expliquer cette influence contradictoire exercée par l'illustre Père? Il y a deux points de vue dans la doctrine de saint Augustin. Son but pratique est l'humilité; nous l'avons dit ailleurs ('), on pourrait l'appeler le docteur de l'humilité à aussi juste titre que le docteur de la grâce. L'humilité est la subordination entière à la volonté de Dieu ; or, an moyen-âge, Dieu et l'Église ne faisaient qu'un; l'humilité aboutissait donc à donner à l'Église un empire illimité sur les esprits. D'autre part, il y a un principe hostile à l'Église dans le dogme de la prédestination. Il implique en effet que le salut vient de Dieu : quoi qu'il puisse faire, l'homme ne mérite jamais la vie éternelle; la grâce est essentiellement gratuite. Que deviennent alors les œuvres qui constituent tout le catholicisme? En recommandant certains actes comme méritoires, l'Église s'écartait de la doctrine sévère de la grâce, telle que saint Augustin l'a formulée. Dès que l'on concède à l'homme une part, quelque petite qu'elle soit, dans son salut, on ne peut plus dire que la grâce est gratuite, que le salut ne vient que de Dieu; on relève au contraire l'homme et sa liberté. De là les accusations de pélagianisme que les protestants adressent à la théologie catholique. Il est certain que le catholicisme est inconséquent; il admet tous les

(I) Joh. Sarisberiens., Metalog., IV, 25.
(I) Voyez mes Études sur le Christianisme.

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