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formait chaque année des sociétés de nobles jeunes gens qui faisaient élever des pavillons couverts de draps et d'étoffes de soie. 11 y avait d'autres sociétés de dames et de demoiselles qui,couronnées de guirlandes et conduites par un seigneur de l'amour, s'en allaient par la ville, dansant et se réjouissant » ('). Voilà ce qui se passait à Florence, ville de commerce et de banque!

Nous ne prétendons pas faire un idéal de l'amour chevaleresque. La conception des troubadours était faussée dans son principe. Ils considéraient le véritable amour comme impossible dans le mariage : « L'amour, disaient-ils, est spontané de son essence; il ne reçoit de loi que de lui-même. Or, dans le mariage la femme est dépendante, elle n'a plus rien à refuser, les faveurs deviennent un droit et une obligation. Ce n'est que hors du mariage que tout de la part de la femme est un véritable don, une grâce volontaire. » Les poëtes allaient jusqu'à dire « qu'un époux ferait quelque chose de contraire à l'honneur, s'il prétendait se comporter avec sa femme comme un chevalier avec sa dame » ('). De là à l'immoralité, il n'y avait qu'un pas. Nous avons expliqué ailleurs les erreurs des poëtes; c'était une réaction contre un vice social né de la féodalité(s). L'affection était étrangère à des liens que nouaient l'ambition et l'intérêt; ne trouvant pas l'amour dans le mariage, les poëtes le déclarèrent incompatible avec le mariage et le placèrent en dehors de l'union légitime de l'homme et de la femme. Nous pouvons excuser leur erreur, d'autant plus qu'elle est dans la forme que l'amour prit à raison des circonstances sociales plutôt qu'au fond de l'idée. Ce qui le prouve, c'est que le sentiment chanté par les poëtes du moyen-âge inspire toujours les poëtes modernes; mais l'immoralité a disparu, et l'idéal est resté.

Il y avait donc un germe de vérité dans cet amour chevaleresque auquel des penseurs chagrins imputent ce qu'il y a encore aujour

(1) Fauriel, Dante, T. I, p. 300. — Comparez ib., p. 302, les fêtes célébrées à Tréviseen 1214.

(2) Faune/, Histoire de la poésie provençale, T. I, p. 505.

(3) Voyez mes Etudes sur la Féodalité et l'Église.

d'hui d'imparfait et d'immoral dans les relations des deux sexes. L'amour chevaleresque est la première manifestation d'une idée bien supérieure à la doctrine chrétienne : c'est la légitimité de l'amour, pour mieux dire, sa nécessité providentielle. Même dans ses égarements, l'idéal des poètes du moyen-âge l'emportait sur l'idéal du catholicisme. Les théologiens méconnurent et travestirent pour ainsi dire les paroles de la Bible : il n'est pas bon à l'homme d'être seul; ils ne comprirent pas le mythe profond de la création de la femme, qui fait de l'homme et de la femme un seul être; ils séparèrent ce que Dieu avait voulu unir et ils aboutirent à faire de la.femme un être inférieur qui ne sert qu'à la reproduction de l'espèce humaine. L'amour chevaleresque releva la femme de la dégradante condition que lui assignaient les docteurs catholiques; de l'esclave il fit une souveraine, et de l'amour le principe de toute vertu. L'humanité moderne a accepté l'idée des troubadours en ce qu'elle a de vrai; l'union de l'homme et de la femme n'est plus le mariage tel que les théologiens le concevaient, c'est l'union de deux êtres nés pour se compléter l'un l'autre et pour travailler ensemble à leur perfectionnement, ce dernier but de la vie.

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NIXTIOI I.

L'IDÉE DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT.
L

La prétention de l'Église est d'être un pouvoir spirituel appelé à diriger les hommes dans la voie du salut, et dominant la société laïque au même titre que l'âme domine le corps. Cette ambition a son fondement dans les rapports que le catholicisme établit entre les clercs et les laïques. Le clerc est l'élu, le partage du Seigneur. Par quoi mérite-t-il cette haute distinction? Dans son spiritualisme excessif, le christianisme réprouve la matière et la vie matérielle pour exalter l'esprit et la vie spirituelle; or ce sont les clercs qui réalisent l'idéal chrétien en menant une vie spirituelle : ils renoncent aux liens de la famille, ils abdiquent la propriété, ils dépouillent même leur individualité pour ne vivre qu'en Dieu. La propriété et le mariage avec tous les intérêts et les affections du monde sont abandonnés aux laïques. Les clercs sont les hommes de l'esprit, les laïques sont les hommes de la chair.

La vie de l'intelligence a un écueil contre lequel il est rare qu'elle ne vienne pas échouer, c'est l'orgueil. Cette mauvaise passion fut portée jusqu'au délire chez les clercs qui, en brisant les liens de la nature, se crurent placés à une distance infinie de la masse des fidèles livrés aux instincts de la nature. Aujourd'hui l'on cache cet orgueil par prudence; au moyen-âge on l'étalait avec une naïveté

(1) Nous renvoyons pour les témoignages à notre Étude historique sur l'Église et l'État, dont ce chapitre n'est que le résumé.

singulière: « Un séculier, dit saint Damien, quelque pieux qu'il soit, ne saurait être comparé à un moine même imparfait : l'or, quoiqu'altéré, est plus précieux que l'airain pur. » Quand les hérétiques se révoltaient contre la corruption des prêtres, que leur répondaient les défenseurs du clergé? « Le plus corrompu des hommes, s'il est clerc, est plus honorable que le plus saint des laïques. » Cela est révoltant, mais cela est logique. Les clercs dépouillent la matière, pour n'être plus que de purs esprits, des anges : « L'ordre clérical, dit saint Bonaventure, est dans ce monde ce que les Dominations sont dans le monde angélique. » L'orgueil, quand il déborde, conduit à la folie. Les superbes prétentions des clercs aboutirent à identifier la créature avec le Créateur. Ils s'appellent les Christs de Dieu, ils tiennent la place de Jésus-Christ; l'Ecriture les nomme des dieux. Un docteur du douzième siècle, chancelier de l'église de Paris, prenant cette figure de la poésie orientale au sérieux, se mit gravement à établir les ressemblances qui existent entre les prêtres et Dieu.

Les protestants s'indignent de ce que des hommes osent se dire les médiateurs entre Dieu et l'humanité. Au point de vue du catholicisme cela est très-naturel. Les laïques n'ont pas à se plaindre ; ils doivent plutôt bénir ceux qui se préoccupent avec tant de zèle de leur salut. Il est bien vrai qu'ils sont subordonnés aux clercs : tous les hommes, disent les fausses décrétales, même les princes de la terre, doivent courber la tête devant les prêtres. Le clerc est le pasteur, le laïque la brebis; l'un commande, l'autre obéit. Mais cette sujétion dégradante est toute dans l'intérêt du troupeau. Au besoin on rappelle aux brebis « qu'elles doivent respecter leurs pasteurs à l'égal de Jésus-Christ, que résister aux prêtres, c'est se révolter contre Dieu, le plus grand des crimes, le péché pour lequel il n'y a pas de rémission, le péché contre le Saint Esprit. »

II.

Voilà le pouvoir de l'Église fondé sur une base inébranlable. L'Eglise, ce sont les clercs, la société des hommes spirituels; elle forme donc par excellence un ordre spirituel, un pouvoir spirituel, et comme tel elle a droit à dominer sur la société laïque. Écoutons saint Bonaventure : « De même que l'esprit l'emporte sur le corps par sa dignité et son office, de même le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir temporel et il mérite pour cela le nom de domination. D'où suit que la puissance royale est soumise au pouvoir spirituel. » Ce pouvoir est un pouvoir divin; pour mieux dire, c'est Dieu lui-même qui est ce pouvoir, car l'Église se confond avec Dieu; l'Église et Dieu ne font qu'un, dit Jean de Salisbury.

D'après cela, l'on peut se figurer les rapports qui existent entre l'Église et l'État. Un écrivain du douzième siècle établit la supériorité du sacerdoce par l'Écriture Sainte: « Le prêtre et le roi, dit-il, sont figurés dans les deux fils d'Adam, Abel et Cain : Dieu accepte le sacrifice d'Abel et le loue, il blâme Caïn et repousse son sacrifice. » L'auteur poursuit ce parallèle à travers toute l'Écriture; partout où il trouve des hommes agréables à Dieu, il en fait des prêtres; ceux que Dieu rejette sont des laïques, des princes. Qu'est-ce donc que les rois et pourquoi y en a-t-il? Il est difficile de le dire, car l'Église prétend au pouvoir temporel comme au pouvoir spirituel. Un des plus illustres docteurs du moyen-âge, Henri de Gand, l'établit dogmatiquement : « Jésus-Christ, comme homme, est le chef et le roi unique de l'Église dans les choses temporelles aussi bien que dans les choses spirituelles; car il dit : puissance m'a été donnée et dans le ciel et sur la terre. Il conféra ce double pouvoir à saint Pierre, en lui donnant les deux clefs et les deux glaives. D'ailleurs par cela même que l'Église a le pouvoir spirituel, elle doit avoir le pouvoir temporel; en effet, les choses temporelles ne peuvent être réglées que d'après le spirituel, de même que le moyen est subordonné au but. » S'il en est ainsi, encore une fois, à quoi bon les rois? Les princes n'ont d'autre mission que d'être les ministres de l'Église; leur infériorité est donc radicale: « De même que l'esprit l'emporte sur le corps, le clerc sur le laïque, le soleil sur la lune, de même l'Église l'emporte sur la royauté. » Les souverains pontifes proclamèrent cette théorie comme une vérité divine. C'est un pape qui formula l'orgueilleux parallèle du soleil et de la lune, de l'esprit et de la matière. La voix du vicaire

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