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crime dont il accusait les protestants, était le crime de l'humanité, le crime de Dieu; c'est donc lui ou plutôt l'Église au nom de laquelle il parle qui est coupable, car ses prétentions à une vérité immuable sont en opposition avec la loi que Dieu a donnée aux hommes. L'humanité est en révolution permanente; l'innovation est une condition de son existence; du jour où elle serait immuable, elle périrait. Le catholicisme, en dépit de sa prétendue immutabilité , n'a pas échappé à une loi qui n'admet pas d'exception : le dogme catholique comme les institutions catholiques se sont développées progressivement, et ils se sont modifiés dans le cours des siècles. Voilà la réponse que le dix-neuvième siècle fait à l'auteur des Variations; il ne produit plus tel ou tel témoin de la vérité, l'histoire tout entière est témoin, et ce témoin, personne ne le récusera, car l'histoire est la manifestation des desseins de Dieu. Il est vrai que l'histoire est un livre que les passions, les intérêts et les préjugés interprètent à leur façon. Mais avec le temps, les passions se calment, les intérêts se taisent, les préjugés font place à une vue plus claire de la vérité. Le siècle dans lequel nous écrivons a été si fécond en révolutions, que le mot d'innovation qui effrayait tant Bossuet, est entré dans nos idées et nos sentiments habituels; nous avons plutôt à nous garder d'un autre écueil, c'est d'applaudir aux révolutions par cela seul qu'elles sont des innovations , ou de mal juger le passé, par amour pour les nouveautés. Une étude un peu sérieuse de l'histoire met à l'abri de ce danger. La vie de l'humanité comme celle de l'individu étant une révolution incessante, il n'y a pour ainsi dire pas de révolution, en ce sens qu'il n'y a pas d'innovation absolue, sans racine dans le passé. Nous pouvons donc dire avec les protestants que la réforme a eu ses témoins. Comme la réforme éclate au début de l'ère moderne, cela suppose que le moyen-âge contenait les germes de la révolution religieuse du seizième siècle. Les catholiques disent que cette supposition est une chimère : le moyen-âge était une époque de foi; or, peut-on admettre que des générations, soumises à l'Église comme l'enfant l'est à sa mère, aient songé à une séparation , qu'elles aient conçu seulement l'ombre d'un doute sur la légitimité d'une autorité incontestée? Si nous écoutons les ennemis de l'Église, les détracteurs du passé, l'impossibilité que le moyenâge ait préparé la réforme, parait tout aussi grande. La réforme est un mouvement d'émancipation, de liberté, d'héroïsme; or, comprend-on que l'on cherche le principe de la vie dans une époque de mort intellectuelle et morale?

Ces deux appréciations du moyen-âge sont également fausses* L'idéal que les catholiques se font du passé n'a d'existence que dans leur imagination ou dans leurs désirs; il suffit de rétablir la réalité des faits pour dissiper le rêve d'un âge de croyance sans doute et d'une soumission sans examen. La lutte est inséparable de la vie; la vie a été puissante au moyen-âge, aussi la lutte n'a-t-elle pas cessé un jour. Au milieu de ces combats l'on aperçoit distinctement les signes avant-coureurs de la réforme; dans leur audace les libres penseurs du moyen-âge ont même dépassé les réformateurs; nous pouvons encore au dix-neuvième siècle les saluer comme les précurseurs de la philosophie et de la religion de Favenir. C'est dire que les systèmes historiques qui déprécient le passé sont tout aussi faux que les apologies qui l'exaltent. Cependant un écrivain éminent s'est fait naguère l'organe de ces antipathies. Chose singulière, c'est un ardent admirateur du moyen-âge qui, changeant subitement de sentiment, amis aie ravaler la même ardeur qu'il avait mise à le poétiser : « Du douzième au quinzième siècle, dit Mr Michelet, s'accomplit un mouvement rétrograde dans la religion, dans la littérature, la défaillance des caractères et des forces vives de l'âme. L'esprit humain subit dans cette période l'opération qu'Origène pratiqua sur lui. La révolution du seizième siècle rencontra une mort incroyable, un néant; partie de rien, elle fut le jet héroïque d'une immense volonté. » Qu'est-ce que la réforme dans cet ordre d'idées? Comment < dans ce grand désert où tous agonisent, y eut-il encore un homme? > Mr Michelet répond qu'il y a là un miracle qu'il ne comprend pas (').

Il n'y a pas de miracle dans le développement de l'humanité, bout s'enchaine comme la cause et l'effet; si les causes nous échap

(I) Michelet, la Renaissance, Introduction, p. is, ss.

pent, n'allons pas crier au prodige comme les peuples dans leur enfance, mais prenons-nous en à la faiblesse de notre raison, ou, ce qui arrive encore plus souvent, à l'aveuglement de nos préjugés. Le noir tableau que Mr Michelet trace aujourd'hui du moyen-âge est aussi fantastique que le tableau poétique qu'il en faisait jadis; il y a l'injustice en plus. La religion est en décadence du douzième au quinzième siècle, dit l'historien français. Les beaux temps dela religion seraient-ils donc le dixième et le onzième siècle, époque de dissolution et d'anarchie, où l'Église et la religion menacèrent de périr à la fois? La littérature est décrépite, continue Mr Michelet: « l'imbécillité du pauvre Frédégaire semble reparaître dans tels monuments du quinzième siècle. » Est-ce que les Froissart et les Commines sont des Frédégaire? est-ce que Y Imitation de JésusChrist est une œuvre de stupidité? est-ce que l'Enfer du Dante est une rapsodie? Mr Michelet dit que les hommes étaient dégénérés au point qu'ils cessèrent d'être des hommes. Comment l'ingénieux écrivain ne s'est-il pas aperçu qu'il aboutissait à une absurdité? Le seizième siècle est un héros, et ce héros avec sa sauvage énergie aurait pour père et aïeux des hommes qui n'étaient plus des hommes!

Nous ne voulons pas nous arrêter plus longtemps à combattre un auteur que nous aimons; nous comprenons les brusques retours d'un écrivain qui est poëte autant qu'historien; le triste spectacle qu'offre le présent nous explique le dégoût que doit éprouver un homme d'avenir pour un passé que des esprits aveugles voudraient restaurer. Mais ayons plus de confiance dans nos idées; l'humanité ne rétrogradera pas vers le moyen-âge. Insulter le passé est une marque de faiblesse autant que d'injustice. Nous sommes assez forts pour n'avoir pas à redouter l'étude la plus sérieuse du catholicisme; plus on le connaîtra, plus s'élargira l'abîme qui le sépare des sociétés modernes. Entrons donc hardiment dans l'étude des faits et rendons aux morts la justice qui leur est due.

La réforme est une révolution intellectuelle ; elle a dû agir sur les intelligences pour s'établir et se consolider. Or, comment aurait-elle remué les âmes, si elle n'avait trouvé aucun écho dans la conscience générale? Si la réforme a été accueillie avec tant d'enthousiasme, c'est que les esprits y étaient préparés, ils l'attendaient. Cela est si vrai, que les réformateurs n'ont rien enseigné qui n'eût été dit avant eux. Le dogme de la justification par la foi est professé parles précurseurs que la réforme eut au quinzième siècle en Angleterre, en Allemagne et dans les Pays-Bas. Des associations religieuses opposèrent à la religion extérieure de Rome une religion intérieure, se nourrissant de foi : le mysticisme, qui a de si profondes racines dans le génie allemand, prépara le peuple à la réformation du catholicisme. Ainsi s'expliquent les progrès rapides que fit la réforme dans toutes les classes de la société. Sans cette longue préparation, la révolution serait inexplicable; elle serait un miracle, c'est-à-dire qu'elle n'existerait pas.

Est-ce à dire que les réformateurs du seizième siècle ne furent pour rien dans la révolution à laquelle ils don nèrent leur nom? Nous ne dirons pas que sans Luther il n'y aurait pas eu de réforme; tout était mûr pour une révolution; si le moine saxon ne l'avait pas faite, un autre l'eût faite à sa place. L'influence des hommes de génie n'est pas aussi grande qu'on le suppose; ils sont l'expression de l'état social dans lequel ils vivent, en ce sens que s'ils étaient venus à toute autre époque, ils n'auraient exercé aucune action sur la société; leur influence est donc due aux circonstances historiques au milieu desquelles ils se produisent; or, ces circonstances, ce ne sont pas eux qui les font, ils les trouvent en naissant; c'est l'œuvre de l'humanité qui se développe par ses propres forces, sous l'inspiration de Dieu. Ce ne sont pas les grands hommes qui font l'humanité, c'est l'humanité qui fait les grands hommes. Cela est vrai même pour les plus grands parmi les grands,les révélateurs. Saint Augustin dit que Jésus-Christ n'est pas venu plutôt, parce que sa venue eût été inutile, les esprits n'étant pas encore disposés à recevoir la bonne nouvelle ('); il fallait donc qu'ils fussent préparés par tout le travail de l'antiquité, pour que la prédication évangélique devint possible. Il en est de même de Luther; s'il réussit à détacher la moitié de l'Europe chrétienne du

(1) Voyez le T. IV de mes Etudes.

Saint-Siége, c'est qu'il vint au moment où la révolution était mûre. Cependant eu_mettant l'humanité au-dessus des grands hommes, nous ne prétendons pas abaisser ces illustres individualités au profit des masses. Les grands hommes sont réellement les élus de Dieu; ils sont les agents de ses desseins et des agents libres: c'est là leur gloire. Parmi les plus illustres de ces élus sont ceux qui donnent le pain de vie à l'humanité : après Jésus-Christ, il n'y en a pas de plus grands que les réformateurs, parce qu'ils ont ranimé le sentiment de la religion, sans lequel il n'y a point de vie.

JV° ». La réforme religieuse.

I. Germes de la Réforme.

L'on demande comment la pensée d'une réforme religieuse a pu naître au milieu d'un âge de foi. Nous répondons que le besoin de la réforme est né des abus et des défauts inhérents au christianisme. Il y a un élément superstitieux dans les Écritures Saintes; c'est la marque du temps où ont paru les prophètes et Jésus-Christ. Aucun homme, pas même le plus grand, n'échappe à l'empire des circonstances au sein desquelles il se développe: de là l'alliage nécessaire de l'imperfection qui vicie plus ou moins toutes les œuvres humaines. En vain les chrétiens placent-ils leur religion au-dessus de la sphère mobile et troublée où s'agitent les passions; les paroles mêmes de celui qu'ils révèrent comme un Dieu, prouvent qu'il partageait les erreurs et les préjugés de son époque. Qu'on ouvre l'Évangile; à chaque page il est question d'anges et de démons; à chaque page on rencontre des événements impossibles : ici c'est Dieu qui s'incarne dans le sein d'une vierge : là Jésus-Christ et les apôtres ressuscitent des morts et imposent leur volonté à la nature. La morale évangélique, quelque pure qu'elle soit, n'est pas à l'abri de tout reproche. Jésus-Christ croit à la fin prochaine du monde; à quoi bon dès lors les soins de la vie? il faut abandonner, mépriser le monde, pour ne songer qu'à son salut : de là un spiritualisme excessif qui détruit les conditions de l'existence, telle que Dieu l'a faite. Les rites institués par Jésus

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