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aucune puissance d'enchaîner l'esprit humain; quoique l'autorité de l'Eglise au moyen-âge fût immense, d'obscurs sectaires la vainquirent. En vain l'Église voulait maintenir une séparation injurieuse entre clercs et laïques,- les hérétiques du douzième siècle trouvèrent dans l'Écriture la prophétie qu'un jour tout homme serait prêtre, et ils eurent l'ambition de la réaliser. Les apôtres étaient des laïques, disaient les Vaudois; pourquoi tout bon laïque ne serait-il pas prêtre, comme les premiers disciples du Christ? Ils niaient que le sacrement de l'ordre donnât aucun pouvoir de consacrer ou de bénir, de lier ou de délier : les Vaudois étaient tous admis à prêcher, sans distinction de sexe, de condition ni d'âge ('). En rejetant la division des clercs et des laïques, les sectes revendiquaient par cela même, les priviléges des clercs comme un droit commun; ces priviléges étaient en effet l'usurpation d'un droit que le Créateur a gravé dans le cœur de tout homme, le droit à la science et à la lumière: le droit fut plus fort que la papauté.

C'est un spectacle sublime que celui des pauvres sectaires luttant contre la toute-puissance de l'Église et n'ayant rien pour eux qu'un livre. S'ils osèrent attaquer l'Église, c'est qu'ils étaient convaincus d'avoir pour appui une autorité plus haute que celle des papes, la parole de Dieu. Ne soyons donc pas étonnés du culte que les hérétiques professaient pour les livres saints; ils les lisaient avec tant d'assiduité, qu'ils les savaient par cœur(*). La science de l'Écriture, quelqu'imparfaite qu'elle fût au moyen-âge, rendait les sectaires invincibles dans leur lutte contre l'Église dominante. Forts de la parole divine, ils rejetaient comme fabuleuses toutes les institutions et toutes les pratiques qui n'étaient pas consacrées par l'autorité de Dieu (!); ils répudiaient hardiment la Tradition quand les

(!) Rainerii Summa (Bibl. Maxima Patrum, T. XXV, p. 265). — Alanus de Insulis, contra haereticos, c. 8 (Gieseler, Kirchengeschichte, T.II, 2, § 86, note q). Bernardi abbatis, contra haereticos (Gieseler, ib., notep).

(2) Rainerii Summa (Bibl. Max. Patrum, T. XXV, p. 273, 265).

(3) Rainerii Summa : « Valdenses, quidquid praedicatur, quod per textum Bibliae non probatur, pro fabulis habent «(Gieseler, Kirchengeschichte, T. II- 2, §88, note 6b).

écrits des Pères ou les décrétales des papes étaient en opposition avec le texte sacré ('). C'était attaquer tout le catholicisme.

II. Le culte.

Les Vaudois et les Cathares flétrirent comme des superstitions toutes les observances de l'Église que Jésus-Christ ou ses apôtres n'avaient pas pratiquées (s). Leur réprobation frappait non-seulement les œuvres tant recommandées par l'Église, les mortifications et les pèlerinages, mais la religion elle-même telle que la masse des fidèles l'entendait. Dans la pratique, le culte des saints remplaçait celui de Dieu; les Vaudois et les Cathares le condamnèrent : ils se moquaient des miracles et n'avaient que du mépris pour les reliques (3). Les hérétiques ruinèrent le culte des saints dans son fondement, en enseignant que leur intercession était inutile, chacun devant être jugé d'après ses actions, sans pouvoir profiter du mérite d'autrui ('). Si les livres religieux des Vaudois remontaient au douzième siècle, comme ils le prétendent, il faudrait dire que dès le moyen-âge le sentiment chrétien et la raison se sont élevés à la hauteur de la philosophie moderne. L'historien des Vaudois nous apprend que leurs ancêtres repoussaient le culte des saints, parce qu'il fausse l'idée de Dieu, en représentant les créatures comme étant douées d'une plus grande charité que Celui qui est toute charité; ils ajoutaient que, s'il y avait des hommes distingués par la sainteté de leur vie, il fallait les honorer en les imitant, et non en leur offrant une adoration qui n'est due qu'au Créateur (5).

Quoi qu'il en soit de l'authenticité des traditions vaudoises, il est

(1) Rainerii Summa (Bibl. Max. Patrum, T. XXV, p. 26b).

(2) Evervini Epist. ad S. Bernardum, § 5 (dans les Œuvres de saint Bernard, p. U90). — Rainerii Summa (Bibl. Max. Patrum, T. XXV, p. 265).

(3) Bainerius, ib. : « Canonisationes, translationes et vigilias sanctorum contemnunt. Item miracula sanctorum subsannant, item reliquias sanctorum contemnunt.»

(4) Alanus, contra Waldenses et Albigenses, c. 72, p. 254.

(5) Perrin, Histoire des chrétiens Albigeois, p. 312, ss.

certain que les superstitions du catholicisme furent répudiées par les hérétiques à l'époque même où elles étaient dans toute leur force. Le commerce des indulgences n'avait pas encore l'extension qu'il prit quelques siècles plus tard, mais déjà l'abus se montrait; les sectaires le combattirent dans son principe par leur doctrine sur la confession et la pénitence : « Ce n'est pas le prêtre, disaient-ils, qui remet les péchés, c'est Dieu. La contrition du cœur efface les fautes par la grâce divine; dès lors l'intervention du prêtre est inutile »('). Rejetant la confession, à plus forte raison devaientils repousser l'indulgence; pour montrer ce qu'elle avait d'absurde, ils supposaient qu'un fidèle était condamné à une pénitence de trois ans : « trois évêques, à l'occasion de la consécration d'une église, accordent chacun une indulgence d'un an; le pénitent gagne les trois indulgences; le voilà absous pour trois deniers »(*). Le clergé dominait les vivants par la crainte des peines qui les attendaient dans la vie future; il les dominait par les angoisses que leur inspirait la pensée que des personnes chères, un époux, un fils étaient soumis aux tourments de l'enfer. L'Eglise prétendait avoir les moyens de sauver les vivants et les morts. Bien des siècles avant la réforme, les hérétiques aperçurent le néant de cette usurpation: ils rejetèrent les prières, les messes et en général toutes les bonnes œuvres faites pour les défunts (5). Pierre de Bruis disait avec grande raison : « Aux morts les offrandes ne peuvent pas profiter, mais elles profitent aux prêtres qui en font un instrument de puissance et une source de richesses »(').

Ceux qui abandonnent la tradition catholique sont placés sur une pente fatale, où il est impossible de s'arrêter; dès que l'on fait un pas hors de l'Église, on est conduit par la force des choses à répudier successivement toutes les croyances chrétiennes. Les hérétiques firent au moyen-âge l'expérience, que les protestants renon

(1) Alanus, contra Waldenses et Albigenses, I, 50, 52; II, 10 (p. 241, 265). — La Noble Leçon dit : « Seulement Dieu pardonne, vu qu'autre ne le peut faire. » (2| Alanus, contra Waldenses et Albigenses, II, 1 1, p. 265.

(3) Bernardus, contra Waldenses, c. 9 (Bibl. Max. Patrum, T. XXIV).

(4) Petri Venerabilis Epistola adversus Petrobusianos haereticos (Bibl. Max. Patrum, T. XXII, p. 1033).

velèrent dans les temps modernes. Le principe que rien n'est légitime que ce qui est consacré par l'Écriture, les amena à rejeter la plupart des sacrements, la confirmation, l'extrême onction, l'ordre et le mariage ('). Nous verrons qu'ils dépassèrent la réforme et même le christianisme, en repoussant l'eucharistie et le baptême. Il ne leur resta plus rien du catholicisme. Un philosophe qui se respecte ne pourrait pas assister au culte romain; il ne pourrait pas même sans hypocrisie prendre part au culte des réformés; mais un philosophe aurait pu au douzième siècle se mêler aux réunions des Cathares : « Pour adorer Dieu, disaient-ils, on n'a pas besoin de s'assembler dans une maison faite de pierres; Dieu est présent en tous lieux, il est présent là où deux ou trois hommes sont réunis en son nom. » Leurs temples n'avaient aucun ornement; l'on n'y voyait ni statues, ni peintures; ils condamnaient les images comme des idoles inventées par le démon. L'on commençait le service religieux par la lecture d'un passage de l'Évangile, que le ministre interprétait; puis venait la bénédiction. Les croyants joignaient les mains, fléchissaient les genoux et s'inclinaient trois fois en disant: «Bénissez-nous; » ils ajoutaient la troisième fois: «Priez Dieu pour nous pécheurs, afin qu'il fasse de nous de bons chrétiens et qu'il nous conduise à une bonne fin. » A chaque prière des fidèles le ministre répondait : « Que Dieu vous bénisse; » et il terminait par ces mots : « Dieu veuille faire de vous de bons chrétiens et vous conduire à une bonne fin. » Après avoir reçu la bénédiction, l'assemblée récitait l'oraison dominicale : c'était l'unique prière qu'ils croyaient permise aux disciples du Christ (s). Les Vaudois avaient un culte tout aussi simple; la philosophie n'a point de notion plus pure de la prière que les pauvres de Lyon .- ordonner sa vie d'après la volonté de Dieu, bien penser et bien agir, voilà ce qu'ils appelaient prier (').

(1) Alanus, contra WaldeDses et Albigenses, I, 66, ss., p. 254. — Rainerii Summa (Bibl. Max. Patrum, T. XXV, p. 265).

(2) Schmidt, Histoire et doctrine de la secte de9 Cathares, T. II, p. 111, H2, 115,116.

(3) Leger, Histoire des églises vaudoises, T. I, p. 41.

| II. Les Précurseurs de la Réforme.

!ï" 1. Les Précurseurs et les Hérétiques.

Dans les deux siècles qui précèdent la réformation paraissent les hommes que les protestants reconnaissent pour les précurseurs de la révolution religieuse du seizième siècle. On se tromperait en croyant qu'un abîme sépare les précurseurs des hérétiques, parce que les protestants adoptent les uns et qu'ils répudient les autres; les sentiments qui inspiraient les hardis sectaires du douzième siècle, animent aussi les précurseurs du quinzième ; s'il y a plus de précision dans leur doctrine, plus de fermeté dans leurs croyances, c'est qu'ils ont l'avantage des derniers venus. Les germes de la réforme avaient eu le temps de prendre racine et de grandir; les précurseurs furent les organes de ce progrès. Il est vrai que leur nom a fait oublier celui des obscurs hérétiques du moyen-âge; mais il ne faut pas perdre de vue que c'est à l'initiative des Cathares et des Vaudois qu'ils doivent leur grandeur; héritiers du passé, ils se sont enrichis des travaux de leurs ancêtres. Or, la vraie grandeur n'est-elle pas la marque de ceux qui ouvrent la carrière, plutôt que de ceux qui l'élargissent?

Les hérésies représentent en quelque sorte le côté négatif de la réforme, la haine contre l'Église, haine qui impliquait le retour aux premiers temps du christianisme, cet âge d'or que les sectes voulaient ramener sur la terre. Wiclefa le même point de départ: il tonne contre les richesses et la corruption du clergé; il veut que l'Église revienne à sa simplicité tout ensemble et à sa pureté primitives ('). Le premier réformateur des Bohémiens est encore plus explicite : Matthieu de Janow voit clairement que l'Église ne peut être ramenée à l'état évangélique que par une révolution (s). Quel

(1) Neander, Geschichte der christlichen Religion, T. VI, p. 259-262.

(2) Matthias liber de sacerdotum abhorrenda abominatione, c. 37: « Dei Ecclesia nequit ad pristinam suam dignitatem reduci vel reformari, nisi prius omnia fiant nova » (Historia etMonumenta J. Bus., T. I).

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