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s'est souillé de passions terrestres; la corruption s'est accrue, au point qu'on finit par croire dans l'Église de Rome le contraire de ce que croyaient ses fondateurs; cette Église n'est plus qu'une maison où se débitent des faussetés et des impostures. Rome est la Babylone, la grande prostituée de l'Apocalypse. La Babylone païenne enivrait les peuples par son idolâtrie; la Babylone chrétienne enivre également les peuples par son culte matériel, par le luxe, la simonie et toutes les mauvaises passions du monde »('). Voilà les accusations qui retentirent dans la chrétienté, quatre siècles avant Luther.

Ce fut la corruption du clergé qui poussa les sectaires à se séparer d'une Église dans laquelle ils ne trouvaient plus aucune garantie pour leur salut : « Le pouvoir des apôtres, disaient-ils, essentiellement spirituel, ne peut pas appartenir à une Église devenue toute séculière; les prêtres ne sont pas les disciples de JésusChrist, ils sont les successeurs des scribes et des pharisiens; leur foi est fausse et morte et leur vie les rend indignes du ministère chrétien. Par sa corruption l'Église a perdu la puissance que Jésus-Christ avait donnée à saint Pierre; les sacrements administrés par les prêtres sont inefficaces; coupables eux-mêmes, comment nous absoudraient-ils de nos péchés? »(*) De là l'opposition des hérétiques contre le catholicisme et leur retour au christianisme primitif. En ce point l'analogie entre les sectes du moyenâge et la réforme est évidente. Le langage des Vaudois est presque celui des protestants : ils disent comme eux que l'Église, loin de favoriser la perfection chrétienne, compromet le salut des fidèles par la déplorable facilité des pénitences et de l'absolution (').

Cette réaction contre l'Église conduisit les hérétiques à un spiritualisme excessif. La corruption du clergé contre laquelle ils s'éle

[t) Schmidt, Histoire des Cathares, T. II, p. 405-107. — Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 2, § 88, note 66.— Neander, Geschichte der christlichen Kirche, T. V, 2, p. 842, s.

(2) Evervini Epistola ad S. Bernardum (D'Achery, Spicileg., T. IV, p. 474). — Schmidt, Histoire des Cathares, T. II, 140, s.

(3) La noble leçon, poëme vaudois, publié par Raynouard, Poésies des troubadours, T. II, p. 73-102.

vaient sans cesse, n'était autre chose que les sentiments et les vices du monde ; il fallait donc réprouver le monde. En conséquence, les Calhares enseignaient que la seule voie pour arriver à la perfection était de briser tout lien avec la société, de renoncer à ses amis et à sa famille, de quitter son père et sa mère, pour ne plus vivre qu'à Jésus-Christ. Devançant les ordres mendiants, les Cathares interdisaient aux parfaits toute possession de biens terrestres; ils appelaient ces biens une rouille de l'âme. De là la loi d'une pauvreté absolue, qu'ils justifiaient par l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres; ils aimaient à se nommer les pauvres du Christ ('). Les Vaudois aussi se disaient les pauvres de Lyon; ils abandonnaient femme et enfants, patrimoine et domicile, pour ressembler à Celui qui ne savait où reposer sa tête : nus, ils suivaient le Christ nu ("). Les sentiments des hérétiques étaient au fond ceux des premiers chrétiens; aussi leur prétention était-elle d'imiter la vie des disciples du Christ. Waldus ouvrit sa carrière comme saint François. Ayant entendu lire les préceptes de l'Évangile sur le renoncement, il voulut suivre à la lettre les conseils de Jésus-Christ : il vendit ses biens et jeta l'argent dans la boue, pour témoigner son mépris du monde; puis il s'en alla, prêchant la parole de Dieu (5). La vie des hérétiques n'était pas indigne de leur haute ambition. Nous laissons de côté les Vaudois, dans lesquels les protestants veulent bien voir des précurseurs de la réforme; nous parlons des plus décriés parmi les sectaires, des malheureux Cathares ou Albigeois. Ceux-là mêmes qui les poursuivaient comme ennemis de Dieu, rendaient justice à la pureté de leurs mœurs, et proposaient leur piété en exemple aux fidèles de l'Église :« Les Cathares ne faisaient rien sans prière, et sans implorer la bénédiction de Dieu; la pâleur de leurs visages attestait l'ascétisme de leur régime. » Leur vie sévère et pure leur attirait des prosélytes; ceux qui comparaient les prêtres catholi

(<) Schmidt, Histoire des Cathares, T. II, p. 82.

(2) Yvonetus, dans Martene, Thesaurus, T. V, p. 1781. — Gualter. Mapes {Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 2, § 86, note e).

(3) Pilichdorf, contra Waldenses, c. 1 (Biblioth. Maxima Patrum, T. XXV, p. 278). — Stephanus de Borbone, De septem donis Spiritus Sancti, Tit. 7, c. 31. [Gieseler, Kirchengeschichte, T. II, 2, § 86, note d).

ques aux ministres manichéens, devaient préférer l'hérésie à la religion orthodoxe. Obligés de reconnaître les vertus des hérétiques , les défenseurs de l'Église transforment les vertus en vices, d'après leur louable habitude : la pâleur, marque de sainteté chez les moines, est un signe de perdition chez les sectaires. Mais les hypocrites courent-ils à la mort avec joie, avec enthousiasme? Un trait nous montrera de quel côté était l'hypocrisie. Vers 1170, un clerc de Reims rencontrant une jeune fille qui se promenait seule, voulut la séduire; elle le repoussa, en disant que si jamais elle cessait d'être vierge, elle serait éternellement damnée. L'orthodoxe séducteur comprit à cette réponse que la jeune fille était de la secte impure des Manichéens : dans son saint zèle il dénonça celle qui avait refusé de céder à son libertinage. La jeune fille fut brûlée; elle monta sur le bûcher sans proférer une plainte, sans verser une larme (').

Tels furent les sentiments et la vie des hérétiques du moyenâge. On comprend que les catholiques les poursuivent de leurs accusations passionnées; mais ce que l'on comprend moins, c'est que les protestants les désavouent; à peine les Vaudois trouventils grâce à leurs yeux : encore discutent-ils sur le point de savoir s'ils méritent le titre glorieux de précurseurs de la réforme. Pourquoi les novateurs du seizième siècle réprouvent-ils ceux du douzième? Il faut distinguer plusieurs ordres d'idées dans les hérésies du moyen-âge. Le mobile qui les inspire a aussi été le grand levier de la réformation,quoi qu'en disent les protestants: c'est la réaction contre une Église corrompue à force d'être extérienre, c'est le retour à la religion intérieure des premiers disciples du Christ. La renaissance du sentiment religieux se fit chez les hérétiques comme chez les protestants par l'exagération d'une idée chrétienne; au seizième siècle ce fut par la foi et la grâce, au douzième par le mépris et l'abandon du monde. Mais il y avait aussi dans les hérésies des éléments hostiles à la réforme et qui expliquent l'espèce de répulsion qu'elles inspirent aux protestants.

La plupart des sectes dépassaient le christianisme; à ce titre

(1) Schmidt, Histoire des Cathares, T. H,154; T. 1,193, 89; T. 11,164; T. I, 90.

elles devaient être en horreur aux protestants comme aux catholiques; et il faut l'avouer, le dualisme des Cathares et le panthéisme du Libre Esprit méritent cette réprobation. Il y avait des sectes qui ne partageaient pas ces égarements; mais la doctrine des Vaudois ne répondait pas plus que celle des Manichéens aux besoins d'une réforme légitime. Ce n'était pas par l'exagération du spiritualisme chrétien que la réforme pouvait s'opérer; car ce spiritualisme était lai-même un excès. Les hérétiques, bien plus que les protestants, étaient des chrétiens primitifs; mais les révolutions ne s'opèrent pas par un retour au passé, elles sont essentiellement un élan vers l'avenir. Cependant pour réussir, les révolutions doivent aussi tenir compte des intérêts et des besoins qui rattachent le passé au présent. Les hérésies ne satisfaisaient pas plus l'exigence de la stabilité que celle du progrès; elles voulaient reconstituer le christianisme primitif, et elles dépassaient le protestantisme et même l'Évangile. C'est dire que le mouvement hérétique était tout ensemble insuffisant et désordonné. Les hérésies sont une première explosion de tous les sentiments, de tontes les idées hostiles à l'Église, au catholicisme et même au christianisme. La philosophie plutôt que la réforme peut accepter les hérétiques pour ses ancêtres, en ce sens du moins que leurs croyances, quoique l'erreur s'y mêle, soDt une manifestation de la liberté de penser.

IV<, 1. Les hérésies et la réforme.

I. Retour au christianisme primitif. L'Écriture.

Il y a une marque extérieure qui distingue les réformés des catholiques : ceux-ci sont chrétiens comme membres de l'Église romaine; ceux-là, en répudiant l'Église de Rome et sa tradition, furent obligés, pour rester chrétiens, de s'attacher avec d'autant plus de force à l'Écriture Sainte.Cet attachement est resté un signe caractéristique des sectes protestantes; les plus avancées, celles-là mêmes qui n'ont plus guère de chrétien que le nom, les Unitairiens, qui repoussent la divinité de Jésus-Christ, acceptent la divinité de l'Evangile. On peut donc dire avec un historien protestant, que toutes les sectes qui reconnaissent les livres sacrés comme autorité suprême, sont les précurseurs de la réforme ('). L'importance de ce principe du protestantisme est immense : l'Évangile à la main, les protestants rejettent tout ce qui n'y est pas établi, comme une invention humaine. C'est rejeter l'Église, sa domination et ses dogmes.

L'Église avait le pressentiment du danger que l'Écriture recelait pour son pouvoir. Dès que les livres saints sont traduits dans une langue vulgaire, elle s'inquiète. Innocent III apprend que dans le diocèse de Metz un grand nombre de laïques, désireux d'entendre la parole divine, avaient fait traduire en français les Évangiles, les épitres de saint Paul, le Psautier, les livres moraux de Job et quelques autres parties de l'Ancien Testament. Le pape n'ose pas réprouver le zèle des laïques; mais, tout en le louant, il y voit plus de péril que de bien :« Les mystères de la religion, dit-il, ne doivent pas être exposés aux yeux de tous, mais seulement de ceux qui peuvent les comprendre, sans que leur foi soit altérée. Aux simples il faut, comme aux enfants, le lait pour tout aliment; il faut réserver une nourriture plus solide à ceux qui sont en état d'en profiter »(*). Innocent III ne prit aucune décision, mais les dangers qui le préoccupaient poussèrent les conciles à formuler la prohibition qui se trouvait au fond de la pensée du grand pape : ils défendirent aux laïques de posséder les livres saints(5). Ainsi la parole de Dieu était un privilége auquel les clercs seuls pouvaient prétendre.

Si l'Église avait réussi à interdire la lecture des livres saints aux laïques, toute réforme serait devenue impossible. Qui pouvait éclairer les chétiens sur la religion du Christ et sur la religion de Rome? L'Écriture seule. A défaut de cette lumière, les ténèbres régnaient pour toujours. L'Église reproduisait le régime des castes, dans ce qu'il a de plus dégradant pour l'humanité : la .science étant réservée aux élus du Seigneur, la masse des laïques n'était plus qu'un troupeau conduit et dominé par le clergé. Mais il n'est donné à

(4) Gieseler, dans les Goettingische Gelehrte Anzeigen, 4854, 1, p. 579.

(2) Innocent.III, Epist. II, 141, 142, 235.

(3) Concile de Toulouse de 1228, c. 44 (Mansi, T. XXIII, p. 497). Le concile d'Oxford de 1408, c. 7, défendit de traduire les livres saints en anglais (Mansi, T. XXVI, p. 1038).

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