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supercherie du clergé dépassa toutes les bornes; on ne peut la comparer qu'aux grossières ruses par lesquelles les bateleurs attirent lesgens du peuple à leurs tours d'escamotage. Il y avait des églises où la cupidité s'étalait avec une rare effronterie; c'étaient celles auxquelles le vicaire de Dieu avait accordé des indulgences perpétuelles. A Rome seule il y en avait cinq; des inscriptions apprenaient aux fidèles que moyennant une messe qu'ils y feraient dire, ils délivreraient une âme du purgatoire('). Ce privilége n'était pas limité à Rome : les moines mendiants, et à leur imitation les autres ordres obtinrent du Saint Père des autels privilégiés; l'on y attachait des écriteaux portant : « Ici se délivre une âme du purgatoire à chaque messe »(*).

Après cela, les écrivains catholiques crieront-ils encore à la calomnie contre ceux qui rendent l'Église responsable du cupide charlatanisme des indulgences? Les faits sont incontestables et incontestés. Quel est le principe de l'abus? n'est-ce pas le pouvoir de répartir le prétendu trésor de mérites entre tous les membres de l'Église? Eh bien! une bulle de Clément VI consacre cette énormitè de son autorité infaillible. Le pape prend soin de prouver que le trésor dont il dispose, bien qu'il y puise sans cesse, ne s'épuisera jamais : le mérite du sang de notre Sauveur n'est-il pas infini? Ce trésor admirable a d'ailleurs une vertu singulière : il s'accroît à mesure qu'on le prodigue, par les mérites surérogatoires de ceux à qui les indulgences sont accordées (5). Une fois la doctrine du trésor admise, le salut devient une opération de commerce:« Le pécheur, dit Sarpi, paye sa dette par l'assignation équivalente qu'il prend sur ce trésor »('). Pour faciliter les calculs, la cour de Rome rédigea une taxe de tous les péchés, espèce de tarif de douane qui permettait aux pécheurs le passage de la terre au ciel, moyennant finance. Il ne restait plus qu'à dresser des boutiques pour attirer les cha

(1) Gieseler, T. II, 4, § 147, note r, p. 358.

(2) Thiers, Traité des superstitions, T. IV, p. 260.

(3) « Quanto plures ex ejus applicatione trahuntur ad justitiam, tanto magis accrescit ipsorum cumulus meritorum. » Bulle Unigenitus du 27 janvier 1343, dans les Extravagant. Comm., lib. V, tit. 9, c. 2.

(4) Sarpi, Histoire du concile de Trente, liv. I, p. 18.

lands. Ce furent encore les vicaires de Dieu qui mirent les indulgences en vente. Boniface IX, fameux par son insatiable avarice, envoya des quêteurs dans les divers royaumes : c'étaient autant de commis voyageurs chargés de mettre la marchandise pontificale à la portée des fidèles (').

Voilà la cupidité allumée; faut-il s'étonner si la passion la plus vile de l'homme produisit les monstruosités qui excitèrent la colère de Luther? Les vendeurs promettaient le pardon des péchés, sans pénitence ; c'est un témoin oculaire, un écrivain catholique qui le rapporte (*). On voit par les propositions que la Sorbonne condamna en 1518, jusqu'où allait l'impudence des agents du SaintSiége : « Quiconque met au tronc de la croisade un testou pour une âme étant au purgatoire, il délivre ladite âme incontinent et s'en va infailliblement ladite âme aussitôt en paradis. Ea baillant dix testons pour dix âmes, voir mille testons pour mille âmes, elles s'en vont incontinent et sans doute en paradis» (*). C'était l'époque des exploits du fameux Tetzel; il prêchait que le pape avait plus de pouvoir que les apôtres, plus que les saints, plus même que la Mère de Dieu. L'indulgence, disait-il, effaçait les péchés les plus énormes; le saint père pouvait sauver celui qui aurait violé la sainte Vierge! et cela sans contrition, sans repentance. Tetzel faisait encore mieux : il vendait des indulgences pour les péchés à venir (')!

Que les vendeurs d'indulgences aient dépassé, falsifié même les instructions des papes, que l'Église ait désapprouvé leurs honteuses friponneries, nous le croyons volontiers. Mais cela n'empêchait pas les vicaires de Dieu d'encaisser l'or que leurs agents avaient soustrait aux âmes crédules (5). Après tout, les courtiers de Rome étaient seuls en relation directe avec les fidèles; c'était sur leur prédication que les acheteurs devaient se régler. Que l'on réfléchisse un instant aux maximes préchées par les vendeurs d'in

(1) Theodorus a Niem, de Scbism., I, 68.

(2) « Me audiente, publiée praedicarunt, » dit Théodore de Niem, ibid. et Vita Johann is XXIII (Gieseler, Kirchengeschicbte, T. II, 3, § U8, note A).

(3) D'Argentré, Collectio judiciorum, T. I, P. II, p. 355.

(4) Gieseler, T. II, 4, § «47, note z.

(5) C'est ce que fit Boniface IX (Gieseler, T. II, 3, § t )8, note A, p. 254;.

diligences, et l'on sera effrayé de la désastreuse influence qu'ils ont dû exercer sur la moralité des croyants. Saint Damien se plaignait déjà au onzième siècle que la commutation des pénitences en une somme d'argent ruinait la discipline^). Qu'aurait dit le sévère anachorète, s'il avait assisté à la vente des indulgences? La conception théologique de l'indulgence est toujours restée étrangère aux masses; en achetant la rémission de leurs peines, les fidèles croyaient acheter le paradis.

Puisqu'il il y avait un moyen si facile de se laver de ses crimes et de gagner le ciel, pourquoi ne se serait-on pas abandonné à ses passions? Tel était le raisonnement des fidèles au treizième siècle, et ils raisonnaient encore ainsi au seizième ('). Un troubadour dit comme une chose très-naturelle qu'il rompra son serment et qu'il en sera quitte pour aller chercher des pardons en Syrie (5)• L'abbé d'Ursperg confirme le témoignage du poëte français; il rapporte que l'on entendait dire aux plus grands criminels :« je commettrai tels forfaits qu'il me plaira, puisqu'en prenant la croix je serai lavé de tout péché, et je satisferai même pour les autres »('). Voilà la morale des croisades et des indulgences!

Vottaire dit que « le livre des taxes a mis au jour des infamies plus ridicules et plus odieuses tout ensemble que tout ce qu'on raconte de l'insolente fourberie des prêtres de l'antiquité »(5). La flétrissure est méritée; il n'y a jamais eu de spectacle plus infâme que celui de la vente des indulgences. Cependant l'Église prétend tenir son pouvoir de Jésus-Christ; son immutabilité la condamne à euseigner encore aujourd'hui la doctrine du trésor de mérites, consacrée par un pape. Ces prétentions sont un arrêt de condamnation contre le catholicisme et contre la Révélation sur laquelle il fonde sa domination.

(1) Damiani Epist. I, 15, ad Alexandrum II.

(2) CentumgravaminaGermanicœ nationis, § 3 (Fasciculus rerum expetendarum et fugiendarum, p. 355).

(3) Millot, Histoire des troubadours, T. II, p. 240.

(4) Chronic. Urspergense, ad a. 1221 {Gieseler, T. II, 2, § 82, noted).

(5) Voltaire, Essai sur les mœurs, ch. 68.

CHAPITRE II.

LES HÉRÉSIES ET LES PRÉCURSEURS DE LA RÉFORME. % I. Les Hérésies.

!'• ■• Considérations générales

La réforme fut dans son essence un réveil du sentiment religieux; les catholiques le nient en vain, ce sentiment éclate dans les croyances des réformateurs, il éclate dans leur opposition contre le catholicisme romain. Le dogme de la grâce et de la justification par la foi n'est au fond qu'une protestation contre la doctrine des œuvres extérieures qui constituait toute la religion au moyen-âge. Comment, se demandaient les protestants, les œuvres pourraientelles procurer le salut? Les catholiques qui se fiaient au jeûne, à l'aumône, au pèlerinage et aux indulgences, leur semblaient des aveugles qui couraient au-devant de la damnation éternelle. En comparant la faiblesse de l'homme et l'inanité de ses mérites, avec l'immensité de la satisfaction qu'il doit à Dieu pour la mystérieuse faute dont il est solidaire, en mettant la corruption de sa nature en regard du terrible jugement de Dieu, les réformateurs désespéraient de leur salut : ils ne parlent dans leurs symboles que des tourments de la conscience, de l'aveuglement des pécheurs, de la colère de Dieu et des terreurs de sa justice ('). Ce sombre désespoir ne trouvait de soulagement que dans la foi sans bornes à Celui qui, Fils de Dieu, avait pris la forme d'esclave pour satisfaire par un

(4) Constat in terroribus conscientiae, quod non possunt iras Dei opponi ulla nostra opera... Tota haec res conflcta est ab otiosis bominibus, qui non norant, quomodo in judicioDei et terroribus conscientiae fiduciaoperum nobis eripiatur... Pavidas conscientias adigunt ad desperationem... »

sacrifice infini au péché infini de l'homme. De là la ferveur du sentiment religieux qui est resté le trait caractéristique des sectes protestantes.

Cette réaction contre le catholicisme extérieur, ce retour à la religion véritable se manifestent dès le moyen-âge dans les hérésies, bien que sous des formes différentes. Tel n'est pas l'avis des catholiques; ils dénigrent les hérésies, comme ils dénigrent la réforme. Les écrivains contemporains reprochaient aux Cathares de commettre dans leurs réunions nocturnes les mêmes crimes que les païens avaient imputés aux premiers chrétiens ('). La haine ou l'aveuglement a survécu au moyen-âge; aujourd'hui encore les zélés, pour excuser les persécutions qui souillent leur Eglise, représentent les hérésies comme une espèce de révolte contre la morale et la société(*). Après avoir brûlé les hérétiques, l'Église les calomnie dans le but de se justifier elle-même; mais pour se justifier, elle est obligée de falsifier l'histoire. Ses propres annales la condamnent. Demandez aux papes, demandez aux conciles du treizième siècle, quelles sont les causes qui provoquèrent les hérésies, ils vous répondront : la corruption du clergé.

Innocent III écrit en 1204 : « Les hérétiques réussissent d'autant mieux à attirer les gens simples, qu'ils trouvent dans la vie des évêques des arguments plus dangereux contre l'Église. » Dans son discours au concile général de Latran, le grand pape répéta le même reproche en l'aggravant : il imputa la perte de la foi et la décadence de la religion à la corruption du clergé (5). La corruption du clergé était le cri de guerre de tous les hérétiques. Sur ce point, les plus orthodoxes des sectaires, les Vaudois, s'accordaient avec ceux que l'Église flétrit du nom de Manichéens. Tous rapportaient la cause de la corruption à l'ambition temporelle de Rome. Partageant l'erreur répandue par la papauté elle-même, ils maudissaient Sylvestre d'avoir accepté la prétendue donation de Constantin: « Depuis lors, disaient-ils, un pouvoir essentiellement spirituel,

(1) Schmidt, Histoire de la secte des Cathares ou Albigeois, T. II, p. 150-152

(2) Voyez mes Études sur la Papauté et FEmpire.

(3) Innocent III, Ep. VII, 75. — Concil. Lateran., dans Mansi, T. XXII, 972.

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