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M. ROUSSEAU À M. HUME.

A Strasbourg, le 4 Décembre, 1765. “Vos bontés, Monsieur, me pénetrent autant qu'elles m'honorent. La plus digne réponse que je puisse faire à vos offres, est de les accepter, & je les accepte. Je partirai dans cinq ou fix jours pour aller me jetter entre vos bras. C'est le conseil de Mylord Mareschal, mon protecteur, mon ami, mon pere; c'est celui de Madame de * * *

dont la bienveillance éclairće me guide autang qu'elle me console ; enfin, j'ose dire que c'est celui de mon cœur qui fe plait à devoir beaucoup au plus illustre de mes contemporains, dont la bonté furpasse la gloire. Je soupire après une retraite solitaire & libre où je puisse finir mes jours en paix. Şi vos soins bienfaisans me la procurent, je jouirai tout ensemble & du seul bien que mon cæur défire, & du plaisir de le tenir de vous. falue, Monsieur, de tout mon cæur.”

J. J. R.

Je vous

per des

des inoyens

Je n'avois pas attendu ce moment pour m'occu

d'être utile à M. Rousseau, M, Clairaut, quelques semaines avant sa mort, m'avoit communiqué la lettre suivante.

. La personne que M Rousseau nomme ici a exigé qu’or fupprimát fon uom. Note des Editeurs.

M. ROUSSEAU

M. ROUSSEAU À M. CLAIRAUT.

De Motiers-Travers, le 3 Mars, 1765. " Le souvenir, Monsieur, de vos anciennes bontés pour moi vous cause une nouvelle importunité de ma part. Il s'agiroit du vouloir bien être, pour la seconde fois, cenfeur d'un de mes ouvrages. C'est une très-mauvaise rapsodie que j'ai compilée il y a plusieurs années, sous le nom de Dictionnaire de Musique, & que je suis forcé de donner aujourd'hui pour avoir du pain.

avoir du pain. Dans le torrent des malheurs qui m'entraîne, je suis hors d'état de revoir ce recueil. Je fais qu'il est plein d'erreurs & de bevues. Si quelqu'intérêt pour le fort du plus malheureux des hommes vous portoit à voir son ouvrage avec un peu plus d'attention que celui d'une autre, je vous serois sensiblement obligé de toutes les fautés que vous voudriez bien corriger chemin faisant. Les indiquer fans les corriger ne seroit rien faire, car je suis absolument hors d'état d'y donner la moindre attention, & si vous daignez en user comme de votre bien, pour changer, ajouter, ou retrancher, vous exercerez une charité trèsutile & dont je serai très-reconnoissant. Recevez, Monsieur, mes très-humbles excuses & mes faluta,

tions.”

J. J. R.

Je le dis avec regret, mais je suis forcé de le direc je fais aujourd'hui avec certitude que cette affectation de misere & de pauvreté extrême, n'est qu'une

petite

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petite charlatanerie que M. Rousseau emploie avec succès pour se rendre plus intéressant & exciter la commifération du public; mais j'étois bien loin de soupçonner alors un femblable artifice. Je fentis s'élever dans mon cæur un mouvement de pitié, mêlé d'indignation, en imaginant qu'un homme de lettres, d'un mérite si éminent, étoit réduit, malgré la fimplicité de fa maniere de vivre, aux dernieres ex. trémités de l'indigence, & que cet état malheureux étoit encore aggravé par la maladie, par l'approche de la vieillesse, & par la rage implacable des dévots persécuteurs.

je favois que plusieurs personnes attribuoient l'état fâcheux où se trouvoit M. Rousseau, à son or. , gueil extrême qui lui avoit fait refuser les secours de ses amis ; mais je crus que ce défaut, si c'en étoit un, étoit un défaut respectable. Trop de gens de lettres ont avili leur caractere en s'abaissant à folliciter les secours d'hommes riches ou puiffans, indignes de les protéger ; & je croyois qu'un noble orgueil, quoique porté à l'excès, méritoit de l'indulgence dans un homme de génie qui, foutenu par le sentiment de sa propre supériorité & par l'amour de l'indépendance, bravoit les outrages de la fortune & l'insolence des hommes. Je me proposai donc de servir M. Rousseau à sa maniere. Je priai M. Clair-' aut de me donner la lettre, & je la fis voir à plufieurs des amis & des protecteurs que M. Rousseau avoit à Paris.' Je leur propofai un arrangement par lequel on pouvoit procurer des secours à M. Rousseau sans qu'il s'en doutât. C'étoit d'engager

le libraire qui se chargeroit de son Dictionnaire de Musique à lui en donner une somme plus considér. able que celle qu'il en auroit offerte de lui-même, & de rembourser cet excédent au libraire. Mais ce projet, pour l'exécution duquel les soins de M. Clairaut étoient nécessaires, échoua par la mort inopinée de ce profond & estimable favant.

Comme je conservois toujours la même idée de l'extrême pauvreté de M. Rousseau, je conservai aussi la même disposition à l'obliger, &, dès que je fus assuré de l'intention où il était de passer en Angleterre fous ma conduite, je formai le plan d'un artifice à-peu-près semblable à celui que je n'avois pu éxecuter à Paris. J'écrivis sur le champ à mon ami, M. Jean Stewart, de Buckingham-Street, que j'avois une affaire à lui communiquer, d'une nature si secrete & fi délicate que je n'ofois même la confier au papier, mais qu'il en apprendroit les details de M. Elliot (aujourd'hui le Chevalier Gilbert Elliot) qui devoit bientôt retourner de Paris à Londres.

Voici ce plan, que M. Elliot communiqua en effet quelque temps après à M. Stewart, en lui recommandant le plus grand fecret. M. Stewart devoit chercher dans le voisinage de sa maison de campagne quelque fermier honnête & discret qui voulût se charger de loger & nourrir M. Rousseau & sa gouvernante, & leur fournir abondamment toutes les commodités dont ils auroient besoin, moy, ennant une pension, que M. Stewart pouvoit por. Gg3

ter

ter jusqu'à cinquante ou soixante livres * * sterlings par an; mais le Fermier devoit s'engager à garder exactement le secret & à ne recevoir de M. Rousseau que vingt ou vingt-cinq livres sterlings par an, & je lui aurois tenu compte du surplus.

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M. Stewart m'écrivit bientôt après qu'il avoit trouvé une habitation qu'il croyoit convenable ; je le priai de faire meubler l'appartement, à mes frais, d'une maniere propre & commode. Ce plan, dans lequel il n'entroit assurément aucun motif de vanité, puisque le secret en faisoit une condition nécessaire, n'eut pas lieu, parce qu'il se présenta d'autres ar. rangemens plus commodes & plus agréables. Tout ce fait est bien connu de M. Stewart & du Cheva. lier Gilbert Elliot.

Il ne fera peut-être pas hors de propos de parler ici d'un autre arrangement que j'avois concerté dans les mêmes intentions. J'avois accompagné M. Rousseau à une campagne très-agréable, dans le Comté de Surry, où nous passàmes deux jours chez le Colonel Webb. M. Rousseau me parut épris des beautés naturelles & folitaires de cet endroit. Aussi-tôt, par l'entremise de M. Stewart, j'entrai en marché avec le Colonel Webb, pour acheter sa maison avec un petit bien qui y appartenoit, afin d'en faire une établissement pour M. Rousseau, Si, après ce qui s'est passé, il y avoit

* La livre sterling vaut environ 22 liv, los. de notre monnoic.

de

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