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bre de la division, habilement combiné pour distribuer avec art l'intérêt progressif du sujet, qu'il faut réserver les raisons les plus triomphantes et les sentiments les plus pathétiques. La marche de Cicéron, dont les plans sont très-nets et trèsoratoires dans toutes ses harangues, quoiqu'il les énonce rarement dans l'exorde, sa marche, dis-je, est très-favorable à l'accroissement de ses preuves, et l'oblige de se surpasser continuellement par de nouveaux efforts, à mesure qu'il avance dans les difficultés de sa matière. Ouvrez ses plaidoyers : il nie d'abord le fait qu'on lui oppose , et ensuite il prouve qu'en le supposant vrai on n'en pourrait rien conclure contre son client. Je me bornerai à citer ici deux exemples frappants de cette excellente méthode. En défendant Archias, qui avait été son instituteur, et dont il parle toujours avec l'accent de la piété filiale, Cicéron divise ainsi son discours :

« Je prouverai qu'Archias est citoyen romain, et que s'il ne l'était pas, il serait digne de l'être. » Le plan de la harangue pour Milon n'est pas moins pressant. « Milon, dit-il, n'a point tué Claudius : s'il l'avait tué, il aurait bien fait. » Il n'est pas donné à l'esprit humain de raisonner avec plus d'ordre et de vigueur en éloquence. Et qu'on ne croie pas que Cicéron procède ainsi par hasard dans quelques occasions particulières : car dans ses Partitions oratoires, dans ce dialogue charmant où ce grand homme subit un examen sur l'éloquence, en répondant à toutes les questions que lui propose son fils sur l’art oratoire, Cicéron en fait un système raisonné; et il consacre comme une règle fondamentale de l'éloquence du barreau cette manière de diviser le discours. Voici, lui dit-il, comment vous devez procéder : ou il faut nier le fait qu'on vous oppose, ou, si vous l'avouez, il faut prouver qu'il n'en résulte point les conséquences que votre adversaire en déduit". J'avoue qu'il est très-rare de pouvoir suivre cette marche di

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1 « Aut ita consistendum est ut quod ubjicitur factum neges, aut illud quod factum fateare; neges cam vim habere atque id esse quod adversarius criminetur. » Parag. 29, 101.

dactique dans nos chaires, où les discussions morales ne sont jamais problématiques, et où la conscience, qui ne ment jamais, ne saurait contester la vérité à ses remords. Mais Bourdaloue oppose souvent cette logique pressante aux excuses ou aux prétextes de la faiblesse et de la mauvaise foi. Plus nous imiterons cette méthode, plus nous approcherons de la perfection.

IX. Du tort que l'esprit fait à l'éloquence. A toutes ces règles que l'art prescrit pour diriger le plan du discours, hâtons-nous d'ajouter un plan général de composition, dont ne doivent jamais s'écarter les orateurs et surtout les orateurs chrétiens. Quand on entre dans la carrière, le zèle dont on est animé pour le salut des âmes ne fait pas toujours oublier les avantages inséparables des grands succès. Mais souvent aussi un désir aveugle de briller et de plaire coûte la solide gloire qu'on pourrait acquérir si l'on s'abandonnait aux seules impulsions de la piété, qui s'allie si bien avec la sensibilité nécessaire à l'éloquence. Il est à souhaiter, sans doute, que l'on n'aspire qu'à se rendre utile à la religion, en se condamnant aux travaux effrayants que ce ministère exige, et dont on ne saurait jamais être dignement récompensé par le vain bruit de la célébrité. Mais si des motifs si élevés et si purs n'agissent point assez puissamment sur votre âme, trop éprise encore de l'attrait ou de l’espoir également trompeur d'une réputation que vos mécomptes vous apprendront tôt ou tard à mieux apprécier, calculez du moins les véritables intérêts de votre amour-propre, et voyez combien ils sont inséparables de l'efficacité apostolique de vos instructions sacrées. Dans cette carrière, une renommée solide et durable ne peut s'établir que par un auditoire vraiment religieux, et par l'affluence des fidèles qui environnent les chaires chrétiennes. Voilà les suffrages utiles, les seuls suffrages permanents, dont vous deviez vous honorer! D'ailleurs, est-ce donc pour vous que vous exercez le ministère public de la parole évangélique ? est-ce pour vous et pour nourrir votre orgueil, que la religion rassemble ses enfants dans ses temples ? Vous n'oseriez le penser, vous rougiriez au moins de le dire; mais n'importe, je veux bien un moment ne considérer en vous qu’un orateur. Dites

moi donc : qu'est-ce que l'éloquence ? Est-ce le misérable métier d'imiter cet accusé dont nous parle si énergiquement un ancien poëte dans ses satires, qui balançait devant ses juges, avec des antithèses symétriques, les accusations capitales dont il était chargé : ? Est-ce le secret puéril de combiner de froids jeux de mots, d'arrondir des périodes, de dédaigner la simplicité d'un style naturel, plein de force et d’onction, pour symétriser des phrases obscures et maniérées, et de se tourmenter dans de longues veilles pour faire dégénérer une instruction si sérieuse et si sainte en un vain et sacrilége amusement? Estce donc là l'idée que vous avez conçue de cet art divin, qui réprouve les ornements frivoles, qui domine les plus nombreuses assemblées, va droit à la conscience, au lieu de s'abaisser à ne parler qu'à l'esprit, et donne à un seul homme la plus personnelle et la plus auguste de toutes les souverainetés, un empire absolu sur tous les cours, par l'unique puissance de la parole? Mais la gloire! dites-vous. Quoi! vous cherchez la gloire ? Vous la fuyez. Non, non, l'esprit seul n'est jamais sublime. Ce n'est que par la véhémence des passions, et, si j'ose parler ainsi, par une raison passionnée, qu'on peut être éloquent. Comptez tous les orateurs illustres de tous les pays et de tous les siècles : trouverez-vous parmi eux des écrivains ingénieux, diserts, épigrammatiques? Ah! ces hommes immortels se bornaient à émouvoir, à persuader, à faire verser des larmes : et c'est pour avoir toujours été simples qu'ils seront toujours grands. Eh quoi! vous aspirez à leurs triomphes ; et vous n'osez pas marcher sur leurs traces ! et vous vous abaissez aux dégradantes prétentions d'un rhéteur! et vous comparaissez en suppliant qui mendie des suffrages, devant ces mêmes hommes qui devraient trembler au bruit de vos menaces, sous le poids des anathèmes du ciel, en vous conjurant de fléchir son courroux! Relevez-vous donc, hâtezvous de vous préserver de cette ignominie : soyez éloquent par intérêt si vous ne l'êtes par zèle, au lieu de ne vous montrer qu’un déclamateur par vanité; et croyez hardiment que le moyen le plus sûr de bien prêcher pour soi c'est de prêcher utilement pour les autres.

1 « Crimina rasis librat in antithesis, » PERS. Sat. I.

X. De l'exorde.

L'esprit plaît dans une épigramme ou dans une chanson. Mais dans la chaire l'esprit à prétention est une espèce de mi. niature placée trop haut pour sa perspective optique; il n'y produit jamais de grands effets sur une nombreuse assemblée : et la vraie éloquence proscrit toutes les pensées trop fines ou trop recherchées pour être saisies par le peuple. Eh ! qu'est-ce en effet qu’un trait brillant pour émouvoir ou pour échauffer une multitude qui ne présente d'abord à l’orateur qu'une masse immobile qui, bien loin de partager les sentiments de celui qui parle ou de lui prodiguer de l'intérêt, lui accorde à peine une froide et vague attention ? Le début d'un discours doit être simple et modeste pour concilier au prédicateur la bienveillance de l'auditoire. L'exorde niérite cependant d'être travaillé avec beaucoup de soin. La doctrine et l'exemple des maîtres de l'art avertissent de s'y restreindre au développement d'une seule idée principale qui découvre et qui fixe toute l'étendue de l'argument oratoire, ou de la matière qu'on veut traiter. C'est là qu'au moment même où elle est annoncée, les points de vue de l'orateur sont indiqués sans occuper trop d'espace; que les germes du plan se hâtent de paraître comme l'explication naturelle et nécessaire du sujet; qu'une logique de raison plutôt que de raisonnement règle le choix des rapports auxquels le ministre de la parole préfère de se borner : en mettant à l'écart tous ceux qui seraient communs, vagues, abstraits, ou stériles, et en circonscrivant le discours avec autant de discernement et d'exactitude que de clarté et de précision; et qu'enfin des principes lumineux annoncent par d'importants résultats les méditations profondes d'un orateur qui a beaucoup réfléchi, et qui ajoute l'empire du talent à l'autorité de son ministère pour captiver l'attention d'une assemblée nombreuse qu'il associe à toutes ses pensées, en lui présentant un si grand intérêt. Tel est l'art de Bossuet, quand, pour frapper vivement les esprits, il dit, en commençant l'oraison funèbre de Henriette d’Angleterre, « qu'il veut dans un seul malheur dé

plorer toutes les calamités du genre humain, et dans une « seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les gran« deurs humaines. » Tout ce qui ne prépare point aux principaux objets d'un discours est inutile dans un exorde. Écartons donc de cette partition oratoire les réflexions subtiles, les citations, les dissertations, les lieux communs, et même les images et les métaphores ambitieuses : car il ne faut, dit l'orateur romain, employer alors les mots que dans leur sens le plus usité, de peur que le discours ne paraisse travaillé avec trop d'apprét ". Marchons au but par le plus court chemin : tout doit être ici approprié au sujet puisque, selon l'expression de Cicéron, l’exorde n'en est que l'avenue 2. N’imitons point ces prolixes rhéteurs qui, au lieu d'entrer d'abord en matière, se tournent et se retournent dans tous les sens, comme un voyageur qui ne connaît pas sa route, et laissent l'auditoire incertain sur la matière qu'ils vont traiter. L'exorde ne commence véritablement qu'au moment où l'on découvre l'objet et le dessein du discours.

SI. De l'exposition du sujet. A peine le sujet est-il exposé, qu'il faut se hâter de le bien définir. Cette précaution est surtout nécessaire quand on traite des questions abstraites, telles que la providence, la vérité, la conscience, etc.; et on est sûr d'errer dans les spéculations vagues si l'on néglige de se fixer d'abord par des

1 « In exordienda causa servandum est ut usitata sit verborum consuetudo , ut non apparata oratio esse videatur. » Ad Herennium. lib. I, 7.

2 « Aditus ad causam. » Brutus.

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