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sons, ces images, ces pensées fécondes que vous cherchiez vainement quand vos ressorts intellectuels étaient détendus. Vous vous écrierez alors comme le favori des Muses, au moment où son génie poétique revient l'inspirer : Deus ! ecce Deus! et dans cet accès d'effervescence et d'enthousiasme, votre imagination électrisée enrichira vos tableaux d'une multitude de traits heureux qui auraient échappé à vos méditations dans la solitude du cabinet.

VI. Du plan d'un discours.

Avez-vous ainsi creusé les principes, et vu le fond de votre sujet? C'est ici que l'art commence. Il est temps de fixer votre plan; et c'est presque toujours la partie qui coûte le plus de travail à l'orateur, et qui a le plus d'influence sur le succès de son discours. Toute sa gloire dépend de cette première ordonnance du tableau. Le plan doit ouvrir un champ vaste et fécond à l’éloquence. S'il est trop circonscrit, il vous met hors de votre matière, au lieu de vous fixer au centre du sujet. C'est ainsi que Cheminais, séduit par le cliquetis d'une antithèse brillante, se borne, dans son sermon sur l'ambition, à présenter l'ambitieux esclave ct l'ambitieux tyran; sans s'apercevoir combien il s'appauvrit en se renfermant dans ces deux coins trop resserrés, où il ne peut plus peindre les sacrifices, les bassesses, les injustices d'un autre genre, que coûte cette malheureuse passion, et tous les étranges mécomptes auxquels ses mauvais calculs livrent ordinairement ses victimes. Il ne faut qu'une erreur pareille dans le plan, erreur qui est l'équivalent d'un mauvais choix de sujet, pour ôter à un discours comme à un drame toute espèce d'intérêt, et pour égarer et entraîner à une chute inévitable le même orateur, le même poëte, dont le talent, mieux dirigé, s'est signalé par des chefs-d'oeuvre dans la même carrière. Ce danger est principalement réservé aux beaux-arts d'invention, surtout à l'éloquence et à la poésie; et c'est aussi ce qui rend nos succès plus difficiles , plus incertains, et par conséquent plus honorables. Un écrivain ne court jamais le même risque dans les ouvrages d'un ordre inférieur, qui n'exigent que du travail, de la raison, ou même que de l'esprit et du goût.

Plus un orateur méditera son plan, plus il abrégera sa composition. Laissons donc blâmer la méthode des divisions comme une contrainte funeste à l'éloquence, et adoptons-la néanmoins sans craindre qu'elle ralentisse la rapidité des mouvements oratoires, en les dirigeant avec plus de régularité. Le génie a besoin d'être guidé dans sa route, ou de se guider lui-même, en nous disant d'où il vient et où il va ; et la règle qui lui épargne des écarts le contraint pour le mieux servir, quand elle lui donne de salutaires entraves; car le génie n'en est que plus ferme et plus grand lorsqu'il marche avec ordre, éclairé par la raison et dirigé par le goût. L'au. diteur qui ne sait où l'on veut le conduire est bientôt distrait; et le plan est tellement nécessaire pour fixer son attention, qu'il ne faut plus délibérer si l'orateur doit l'indiquer. Ce plan , aussi indispensable pour composer avec méthode que pour être entendu avec plaisir, est-il mal conçu , obscur, indéterminé, il y aura dans les preuves une confusion inévitable, une fatigante divagation, et du mouvement sans progrès. Les objets ne seront point nettement séparés, et les raisonnements s'entre-choqueront, au lieu de se prêter une force corrélative et un appui réciproque. Plus on creuse son plan, plus on étend son sujet. Des rapports qui paraissaient d'abord assez vastes pour présenter la matière du discours dans toute son étendue, forment à peine une sousdivision assez riche quand on sait généraliser et développer ses idées. Loin donc , loin d'un orateur chrétien ces plans éblouissants par une singularité sophistique, ou par une antithèse stérile, ou par un paradoxe subtil! Loin ces plans qui ne sont ni assez clairs pour être retenus , ni assez importants pour mériter d'être remplis, et qui ne présentent qu'une vaine abstraction sans intérêt! Loin ces plans fondés, ou sur des épithètes sans fécondité, qui n'ouvrent aucune route à l’éloquence, ou sur des aperçus sans étendue , plus propres

à servir d'épisode que de partage à une solide instruction ! Loin surtout ces sous-divisions correspondantes et symétriques entre les deux parties d'un discours, où elles forment une opposition puérile, également indigne et d'un art si noble et d'un ministère si auguste ! Évitez ces défauts brillants; présentez-moi un plan simple et raisonnable. Vos preuves lumineuses et bien distinctes se graveront aussitôt dans ma mémoire, et je rendrai à votre éloquence le plus beau de tous les hommages, si je conserve un souvenir profond de ce que j'aurai entendu : car le meilleur sermon est toujours celui que l'auditeur retient le plus aisément.

VII. Des plans tirés du texte. Tout orateur qui a des idées à lui, des idées originales, aura des plans neufs et frappants, sans se proposer jamais d'étonner, et par le simple besoin de marquer le but vers lequel l'appelle son génie. Les plans ne sont souvent que singuliers ou bizarres, surtout lorsqu'on veut les tirer du texte du discours. Cette pénible contrainte ne réussit presque jamais dans les sermons de morale. Massillon a calqué la division de son sermon sur la confession, dans lequel on trouve tant de beautés de détail, sur un passage de l'Évangile; il prend pour texte ce verset de saint Jean : Erat multitudo cæcorum, claudorum, et aridorum. Il y avait un grand nombre d'aveugles, de boiteur, et de ceux qui avaient les membres desséchés. Massillon compare les pécheurs qui environnent les tribunaux de la pénitence aux malades qui étaient rassemblés sur les bords de la piscine de Jérusalem; et il montre l'analogie de ces infirmités corporelles avec les abus les plus communs qui rendent les confessions inutiles. Il y avait des aveugles : défaut de lumière dans l'examen. Il y avait des boiteux : défaut de sincérité dans l'aveu de ses fautes. Il y avait des malades dont les membres étaient desséchés : défaut de douleur dans le repentir. Cette application est très-ingénieuse sans doute; mais elle est aussi trèsrecherchée, et le goût exquis de Massillon n'a succombé que cette seule fois à la tentation de puiser un plan artificiel dans l'analyse de son texte. L'usage qu'il a fait du fameux passage Consummatum est, dans son sermon sur la passion, est plus heureux. Cette interprétation ne lui appartient point : elle avait été développée avant lui dans plusieurs ouvrages ascétiques, d'où il a très-bien fait de la tirer pour la produire au grand jour. Il me semble que la méthode d'adapter le le texte au plan ne saurait presque jamais être employée avec succès dans les instructions purement morales, et qu'elle réussit beaucoup mieux dans les mystères, dans les homélies, dans les oraisons funèbres, et dans les panegyrigues, où le texte devient étranger au discours quand il n'annonce pas le sujet, et même quand il ne renferme pas, au moins implicitement, la division. Il est aisé de trouver dans l'Écriture sainte des versets analogues à l'idée principale qu'on veut développer en ce genre, et on sait toujours gré à l'orateur de ces applications heureuses qui consacrent en quelque sorte le plan qu'il a choisi.

Je regarde comme le modèle d'un plan fécond et heureux d'un sermon, et qui ouvre une belle et vaste carrière à la logique, à l'imagination, à l'éloquence de l'orateur, cette division admirable du discours du père Le Chapelain , pour la profession religieuse de madame la comtesse d'Egmont : « Dans ce monde distingué qui m'écoute, il est un monde

qui vous condamne, il est un monde qui vous plaint, et « il est un monde qui vous regrette. Il est un monde qui vous

condamne, et c'est un monde injuste, que je dois confon« dre. Il est un monde qui vous plaint, et c'est un monde

aveugle, que je dois éclairer. Il est un monde qui vous regrette, et c'est un monde ami de la vertu, que je dois con

soler. Voilà ce qu'on attend de moi, et ce que vous devez « en attendre vous-même. En trois mots, justifier la sagesse « de votre sacrifice aux yeux du monde injuste qui vous con

damne : ce sera la première partie. Éclairer sur le bon« heur de votre sacrifice le monde aveugle qui vous plaint : « ce sera la seconde partie. Consoler enfin, autant qu'il est

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« en moi, de l'éternité de votre sacrifice, le monde raison

nable et chrétien qui vous regrette : ce sera la troisième partie. C'est à vous, divin Esprit, que j'ai recours. Vous

êtes l'esprit de force, l'esprit de lumière, l'esprit de con« solation : j'ai besoin de tous ces dons pour confondre le

monde, pour éclairer le monde, pour consoler le monde : » Le discours est pour ainsi dire fait dès qu'un plan si riche est trouvé. L'orateur qui ne saurait pas le remplir serait incapable de le concevoir.

VIII. De la progression du plan.

Mais, soit que l'on traite ainsi un sujet moral, soit que l'on exerce son talent sur les mystères ou sur les panégyriques dont les sujets vraiment propres à l'éloquence sont en trèspetit nombre, il importe toujours d'observer dans la distribution du plan une graduation marquée, pour assurer ou plutôt pour augmenter toujours l'intérêt des faits, la progression des preuves, la force du raisonnement et la véhémence des mouvements oratoires. Il est aussi rare que difficile de faire les deux parties d'un sermon égales en beauté, parce qu'elles n'offrent presque jamais les mêmes ressources à l'imagination de l'orateur. Mais la seconde, si le sujet s'y prête, doit l'emporter sur la première : c'est la méthode de nos grands maîtres. En Italie, au contraire, la seconde partie des sermons n'est comptée pour rien, ne prouve rien, ne conduit à rien, et elle finit toujours ou presque toujours sans aucune péroraison éloquente, à moins que l'orateur ne termine son discours par la paraphrase d'un psaume : ce qui est trèsbeau, et malheureusement aussi très-rare. Cette mauvaise routine d'énoncer un second point, et de le réduire à deux ou trois pages insignifiantes est l'une des causes de l'infériorité des prédicateurs italiens comparés à nos orateurs du premier ordre; car plusieurs d'entre eux ont beaucoup plus de talent qu'on ne le suppose à Paris, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage. Il est manifeste que l'éloquence déchoit toujours quand elle cesse de s'élever; c'est donc au second mem

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