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de la gradation, qu'il nous offre un tableau moins riche de couleur et plus faible d'intérêt que celui du coupable étendu sur la poussière. Mais outre que la poésie lyrique, et surtout un oracle, aiment un certain désordre passionné, les conseils de l'art peuvent avoir suggéré à Horace la pensée de fermer tout accès à la pitié, en ajoutant un nouveau degré à la haine par le mépris.

Cette composition me paraît un modèle ; la raison et la morale se réunissent pour l'approuver. La fiction, conforme aux traditions reçues, a le mérite de la vrai- . semblance, puisque Nérée est à la fois un oracle et un des dieux de la mer. Le caractère de Nérée se montre tout entier dans les paroles et dans l'accent de son indignation, qui peignent d'une manière si vive la mollesse, la terreur de Pâris , et les diverses attitudes des héros d'Homère acharnés à sa perte. On pouvait donner ici carrière à l'imagination, déployer une grande richesse de couleur. Eschyle et surtout Euripide auraient succombé à cette double tentation du sujet; le jugement d'Horace l'a préservé d'une saute. En effet, avec des ornemens plus ambitieux, nous posséderions une ode plus étincelante, nous n'aurions pas le véritable chant de Nérée. Les menaces d'un mortel semblent avoir besoin d'un certain luxe de paroles; les prédictions infaillibles d'un dieu tirent leur force et leur éclat de leur brièveté. L'ode d'Horace me semble belle de tout ce qu'elle contient, et de tout ce qu'une raison sévère n'a

pas voulu y laisser entrer. Le merveilleux accord du style avec la nature du sujet , et les meurs du prin

cipal personnage, achèvent de donner le mérite de la perfection à cette ode.

L'apothéose de Romulus respire une chaleur dramatique qu'on ne trouve ordinairement qu'au théâtre; peut-être même les deux discours de Junon, dans le premier et dans le septième livre de l'Énéide , n'ontils pas plus d'éloquence que les paroles de flamme que le poëte lyrique prête à cette déesse. La haine immortelle de Junon se trahit par le premier cri échappé de son cæur: « Ilion! Ilion! un juge adultère et fatal à son pays, une femme étrangère et ravie par un crime, i'ont réduit en cendres'. Judex est le mot de la passion', il nous révèle les causes du ressentiment de la reine

1 Horace a mis en scène et animé d'un mouvement dramatique ce que Virgile retrace dans ces beaux vers de l'exposition de l'Énéide :

Necdum etiam causæ irarum sævique dolores
Exciderant animo, manel allâ menle repostum
Jndicium Paridis sprelæque injuria formæ.

Virgile raconte, Horace peint avec des traits de feu. Dans l'Énéide, nous écoutons le poëte; dans l'ode, nous entendons la décsse ellemème. Il est encore à remarquer que trois vers suffisent ici à Horace pour nous rappeler presque tout ce que renferment les prédictions de Nérée, c'est-à-dire le crime de Paris et d'Hélène, l'origine de la guerre de Troie et la chute de l'empire de Priam.

Ilion, Ilion,
Fatalis inceslus que judex ,

Et mulier peregrina vertit
In pulverem.

des dieux, causæ irarum. Ce ne sont pas les descendans des Troyens, c'est l'auteur de sa propre injure que sa haine poursuit, même lorsque la charrue du vainqueur a passé sur la poussière des remparts d'Ilion.

Après la brûlante exclamation du début, la déesse se plaît à nourrir sa colère du souvenir de Laomédon, qu'elle avait proscrit avec son peuple tout entier, au moment de leur injustice envers les dieux, comme Calchas avait menacé Eriphile d'un sinistre avenir, le jour même de sa naissance. Bientôt, franchissant des siècles d'intervalle, elle revient avec une ironie cruelle au seul objet qui l'occupe. «Je ne vois plus briller de l'éclat de son crime et de sa beauté le trop fameux ravisseur d'une Spartiate adultère, et la maison parjure de Priam ne m'oppose plus son Hector, comme un rempart où venaient se briser tous les efforts des guerriers d'Argos; la guerre entretenue par nos discordes est enfin tombée tout à coup. » Il y a ici plus d'un souvenir amer, mais l'orgueil de Junon est bien moins irrité contre Hector que contre son frère, comme le poëte le laisse voir avec tant d'art et de vérité. L'implacable déesse pourra pardonner à Romulus, descendant des Troyens; elle pourra souffrir le bonheur des Troyens eux-mêmes, pourvu qu'ils restent condamnés à un exil éternel, loin de leur patrie; pourvu que les troupeaux foulent sous leurs pieds les cendres de Paris et celles de Priam, coupable d'avoir mis au jour un fils si odieux; elle pousse la vengeance au point de souhaiter que leurs tombeaux restent vides, et que les bêtes féroces y cachent impunément leur famille sauvage : à ce prix seul, la protectrice de Carthage naissante, l'implacable ennemie de la race romaine qui doit sortir de la race d'Énée, consent à la grandeur du Capitole ; elle se rendra aux veux de Jupiter, qui a promis l'empire du monde au peuple de Mars. Mais ne croyez pas qu'un caur si long-temps nourri des poisons de la haine puisse pardonner sans restriction; l'altière et vindicative Junon a fait un grand effort, elle ne dépose sa haine qu'en nous prouvant, par

de nouveaux transports, qu'elle est prête à reprendre tous les emportements de sa colère, et c'est alors que, semblable à Hermione, qui, furieuse de voir sa beauté méprisée, demande

Qu'on fasse de l'Épire un second Ilion.

Elle s'écrie :

« Mais en accordant ces hautes destinées aux belli. queux enfants de Quirinus, je leur impose cette loi : Que jamais un excès de pieuse tendresse envers la patrie, ou leur confiance dans leur fortune, ne les fassent songer à réparer les ruines de Troie , séjour de leurs aieux ; Troie, renaissant sous de lugubres auspices, verrait revenir le jour de sa chule, elle succomberait encore sous les phalanges des Grecs, conduites par moi, seur et femme de Jupiter. En vain se releveraient trois fois, autour de cette ville, des murailles d'airain bâties par Apollon lui-même, trois fois elles tomberaient sous les efforts de mes Argiens, et trois fois les Troyennes captives iraient pleurer, loin de la patrie, leurs époux et leurs enfants. »

Mais de tels sujets ne conviennent pas à une lyre enjouée. « Muse, où vas-tu? Imprudente, cesse de vouloir révéler les entretiens des dieux, et de rabaisser de grandes choses par la faiblesse de tes accents. »

Junon nous apparaît tout entière dans l'ode d'Horace; son caractère y est plus fièrement dessiné que dans l'Iliade ou dans l’Enéide. Homère fait céder quelquefois cette déesse à la terreur devant le souverain de l'Olympe, mais ici elle le brave dans sa majesté ; elle lui impose des conditions devant les dieux réunis et frappés d'étonnement; elle le menace de renouveler la guerre de Troie, si les Romains, qu'il protège, osent relever les murs de la ville criminelle qui a donné le jour à Paris. Junon a des traits de Phèdre méprisée, d'Hermione jalouse, de Clytemnestre sans frein dans sa colère , de Camille, devenue la furie de la vengeance, et s'enivrant du spectacle de la ruine de ses ennemis.

Horace, en traitant d'une manière nouvelle le sujet de l'ode précédente, nous montre les ressources de son génie, et surtout la différence que le mæurs, le caractère , l'âme et la situation des personnages doivent apporter dans la composition et dans le style d'un ouvrage. L'orgueil, la honte , le ressentiment des injures, le souvenir des longues humiliations, la vengeance long-temps souhaitée par un cœur qui aime à nourrir, à envenimer ses blessures, sont des passions prodigues de paroles. Occupées d'un objet unique, elles ne voient, elles n'entendent que lui, elles n'ont pas d'autre entretien que la cause de leur tumulte; et telle est cependant la magie attachée à

sexe, les

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