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J'essayerais vainement de rendre le tumulte qui s'éleva en moi au sortir de cet entretien gravé pour jamais dans ma mémoire. Entraîné par le torrent de mes idées , brûlant de joie, mais non pas encore sans alarmes, je courus raconter les détails de cette entrevue à un homme d'un esprit élevé, d'une bonté rare , et dont la protection, cachée sous les formes de l'égalité, semblait avoir adopté tous les amis des arts, des lettres et des sciences'. Il me témoignait un attachement réel; ma nouvelle dignité littéraire lui causa presque de l'enthousiasme ; il paraissait plus heureux que moi. « Monsieur Delille a raison, me dit-il; vous êtes ap

pelé à professer la littérature. Travaillez sans relâche, » et vous justifieréz ses prédictions. Quant à moi, je

vous donne du temps ; c'est tout ce que je peux dans cette affaire. »

Rentré chez moi, je cours à mon Horace, je m'enferme avec lui; une partie de la nuit s'était écoulée sans que j'eusse senti le vol rapide des heures ; mon sommeil fut encore rempli d'Horace; dès ce moment, ce poëtene me quitta plus.Je l'avais lu cent fois; qu'on juge de mon étonnement lorsque la réflexion me découvrit en lui une foule de choses que je n'avais point aperçues ! Horace, ainsi médité, me donna une leçon que je n'oublierai de ma vie, et que je ne cesse de transmettre à la jeunesse comme le fruit de l'expérience, c'est que le cominerce intime d'un grand écrivain est

· M. Français de Nantes, ancien directeur des droits réunis.

une source intarissable d'instruction et la plus féconde des études.

Après avoir satisfait ma première avidité par une lecture pendant laquelle j'avais soin de noter, dans un certain ordre, toutes les idées qu'elle me suggérait, je résolus de faire un nouvel examen du poëte. Plein de reconnaissance pour les leçons que j'ai reçues dans l'ancienne Université, je me rappelais pourtant qu'on l'accusait d'attacher peut-être aux mots plus d'importance qu'aux choses; ce souvenir me suggéra la pensée de prendre au contraire pour devise cette maxime · Cura sit verborum, sollicitudo rerum. Voici l'ordre que je m'imposai d'une manière invariable dans mes recherches sur les ouvrages de nos maîtres : le fond des choses, ou le sujet, est-il raisonnable? comment a-t-il été conçu et envisagé par l'écrivain? quel plan a-t-il adopté? quels sont le mérite ou les défauts de sa composition? quels caractères, quelles maurs avait-il à peindre ? comment les a-t-il reproduits dans ses tableaux ? quels sont les créations, les artifices et les couleurs de son style ? Les ouvrages de tous les grands critiques,' et particulièrement l’Epître aux Pisons , m'indiquaient cette méthode ; je l'appliquai aux odes d'Horace : prenons pour premier exemple les prédictions de Nérée contre Pâris.

On reconnaît dans cette pièce une inspiration donnée par Homère et les tragiques d'Athènes. L'Iliade repose sur le courroux d’Achille , l'ode sur la punition de Pâris; mais la guerre de Troie n'a pu entrer tout entière dans un vaste poëme; Horace a trouvé le sccret de les renfermer dans le cadre étroit d'une création lyrique. Avec quel art il force le sujet à obéir aux ordres du génie, et nous conduit de l'enlèvement d'Hélène à la ruine d'llion !

Quand le berger phrygien, hôte adultère et perfide, entraînait Hélène sur les mers, tout à

coup

Nérée enchaina les Vents indignés du repos , pour prédire au ravisseur ses cruelles destinées. »

Que ce début vraiment lyrique est à la fois grand et simple ! que de souvenirs il réveille! quelle attente il excite ! ne croit-on pas voir ici le devin que Racine nous représente avec un air si effrayant?

Entre les deux partis Calchas s'est avancé,
L'æil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé,
Terrible , et plein du dieu qui l'agitait sans doute.

Calchas impose à toute l'armée par cette apostrophe:

Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute.

Mais quelle terreur inspirent au coupable les premières paroles de Nérée qui le surprend ainsi au milieu du triomphe de son crime! «Sous quel fatal auspice conduis-tu dans ton palais cette femme que va te redemander la Grèce tout entière, la Grèce réunie par

le serment de briser lon hymen impie et le trône antique de Priam ! Quels flots de sueur inondent les chevaux et les guerriers! Que de funérailles tu apportes à la race de Dardanus ! Déjà Pallas prépare son casque et son char et sa rage ! » Arrêtons-nous un moment ici. Avec quelle rapidité le poëte franchit la distance des lieux et les intervalles des faits! En deux strophes de quelques vers, voilà le ciel et la terre soulevés contre un peuple par la faute d'un homme!

Au milieu de toutes les horreurs de la guerre, quand . l'Europe et l'Asie sont aux prises pour lui seul, que fait l'auteur de tant de calamités ? Prend-il du moins sa part des périls de la patrie ? Le voyons-nous regarder et suivre dans les batailles le panache du redoutable Hector ? Le lâche n'a pas même le courage de combattre pour défendre sa conquête. A cet aspect, le poëte ou le dieu s'indigne et lui crie : « En vain, trop fier de l'appui de Vénus, tu feras briller la chevelure; en vain ta lyre efféminée partagera ses faveurs entre des beautés attentives ; en vain, réfugié au fond de ton palais, tu croiras éviter les pesantes javelines, les flèches aiguës du Crétois, le bruit des armes et l'ardente poursuite du léger Ajax: il viendra ce jour, hélas ! trop tardif, où tes cheveux adultères seront traînés dans la poussière humide de ton sang !'» Après ces menaces dont l'ironie est si

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Mais Horace crée une image bien plus forte que ces expressions :

Tamen , heu! serus adulteros
Crines pulvere collines.

Les hommes livrés aux délices et vains de leur beauté, comme Paris, donnaient de l'éclat à leurs cheveux avec de l'huile et des essences. Le

cruelle, vous croyez peut-être la vengeance de Nérée satisfaite. Pâris est mort; nous le voyons défiguré sur l'arène, puni dans sa beauté, source de son orgueil. Ce n'est point assez; le Dieu semble le ranimer pour jouir du spectacle de ses nouvelles frayeurs : «Ne vois-tu pas derrière toi Nestor de Pylos, et le fils de Laerte, ce fléau de la race? Sur toi s'élancent, d'un air intrépide, Teucer de Salamine et Sthénélus son rival! Tu connaîtras aussi Mérion!.... Ce héros dont la fureur brûle de te rencontrer, c'est le cruel Tydée, plus vaillant que son père.»

Nul repos, nul relâche pour Pâris ; tout påle d'effroi devant les redoutables ennemis qui l'environnent, et surtout devant son dernier adversaire, il se dit tout bas à lui-même : «Qù fuir? où me cacher ?, Nérée le voit, l'entend, et nous révèle ainsi les secrètes pensées de l'indigne frère d'Hector: «Comme le cerf timide, qui aperçoit un loup de l'autre côté du vallon, oublie au moment même l'herbe tendre des prairies, tu fuis devant ce guerrier, tu fuis tremblant de faiblesse et respirant à peine du fond de ta poitrine haletante! Ce n'étaient pas là tes promesses à ta complice! »

On pourrait croire que le poëte manque ici à la foi

mot collines, qui signifie frotter, enduire, fait une allusion cruelle aux mæurs de Paris. Le poëte nous montre souillée par la poussière et le sang, cette tête naguère embellie et parfumée des mains de la mollesse. Les cheveux adultères sont une hardiesse prisc dans la nature des choses.

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