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tendant les mains, et me voilà de plain-pied comme chez moi, mis à l'aise par cette grave et sincère cordialité dont les vieux musulmans ont conservé le secret. Je visitai rapidement la chapelle hâtie par les croisés en l'honneur de saint Jean l'Évangéliste, et je restai plus d'une heure à causer avec mes hôtes, qui ne voulaient absolument pas faire servir le café. Or, le café est l'essence de toute visite arabe, il est même le maître des cérémonies qui en règle la durée. Lorsque vous entrez chez un musulman, si le propriétaire de la maison, dès que vous êtes assis, commande à son domestique le café et le tchibouq, le sens est qu'il est occupé, qu'une longue visite le dérangerait. Quand, au contraire, il attend, pour vous offrir le moka, que vous ayez tenté une ou deux fois de vous lever, c'est que vous n'êtes pas importun et que vous avez bien choisi voire temps.

Je n'ai point sténographié notre conversation, que le lecteur se rassure... ; mais puis-je laisser échapper cette occasion de lui dire, aussi brièvement que possible, tout ce que, pendant mon séjour à Jérusalem, j'ai pu apprendre sur les derviches et sur leurs institutions? Des six grands ordres religieux de l'islamisme (Qadry, Roufay, Ulwany, Nakhchébendy, Bektachi, Mewléwy), deux seulement, les Qadry et les Mewléwy sont représentés à Jérusalem par un corps de communauté. Les premiers, appelés vulgairement derviches hurleurs, épouvantent par leurs cris nocturnes le quartier de la caserne, où ils se réunissent, une fois par semaine, pour se livrer à leurs exercices religieux. Le prieur de la congrégation se place dans une petite niche pratiquée dans le mur de la chambre, et les confrères, formant deux cercles concentriques, opèrent pendant des heures entières, au son d'un gros tambour enroué et de deux cymbales, des évolutions interminables autour de l'oratoire. Cette pieuse gymnastique consiste à avancer toujours du pied droit, en balançant d'avant en arrière le haut du corps et la jambe gauche, chaque oscillation amenant le cri y a hou (ô lui!), qui, d'abord assez modéré, devient graduellement plus sonore, et bientôt rapide, haletant, frénétique, de manière à faire croire aux gens non prévenus qu'ils ont dans leur voisinage un sabbat de bêtes féroces. Peu à peu le vertige s'empare des hurleurs : tombés dans un véritable délire, exaspérés jusqu'à l'entier épuisement de leurs forces, écumants, les yeux hagards, ils finissent par succomber à la fatigue, et s'affaissent sur eux-mêmes, en râlant, dans les convulsions d'une épilepsie extatique. Les Roufay vont plus loin : dans la période suprême de leur ivresse, ils saisissent des poignards, qu'ils s'enfoncent dans les muscles des bras et des jambes; des fers rouges, qu'ils lèchent et mordent avec enthousiasme; le tout sans en être incommodés, grâce sans doute à quelque, recette dont ils dérobent le secret au vulgaire. Les Mewlévy ou derviches tourneurs, institués en 1273 par Mewlana Mollah-Khounkiar, n'ont rien de cette fougue sauvage; ils se distinguent, au contraire, entre tous les derviches par leur douceur et leur urbanité. Leur danse religieuse, qu'ils appellent sèmaa, s'accomplit au son d'un tambourin et d'une flûte; et, bien que fort originale, elle n'offre pas les contorsions et l'entraînement frénétique de celle des autres ordres. Neuf ou onze confrères, espacés circulairement, étendent leurs bras en croix, ferment les yeux, et se mettent à tourner sur le talon du pied droit, changeant de place peu à peu de manière à opérer une révolution complète autour de la chambre, comme les planètes, qui, tout en continuant leur rotation, poursuivent leur course selon leur orbite. A certains moments, le mouvement s'arrête pendant que le supérieur récite une oraison. Cet étrange exercice dure plusieurs heures, sans que les adeptes paraissent étourdis.

L'église de Saint-Jean l'Évangéliste est un couvent de derviches tourneurs. Le clreick qui me recevait avec tant d'affabilité, jouit à Jérusalem d'une grande considération; bien qu'il ne soit pas riche, il a l'honneur d'être quart de balayeur du saint tombeau de Médine et sous-intendant des mèches de lampe du Haram-Chérif. Ce n'est donc pas un petit personnage.

A ceux qui s'étonneraient de ces titres magnifiques, objets de tant de jalouses convoitises, je me ferai un devoir d'expliquer comment le sépulcre du Prophète est placé sous la surveillance spéciale de quarante custodes, renforcés de trois cents substituts. Cette pieuse milice vit des aumônes que leur envoient les fervents sectateurs de l'islam, et trouve ainsi le moyen d'entretenir grassement sa sainte oisiveté , tout en acquérant pour le ciel d'innombrables mérites dans l'ordre spirituel. On les appelle farrasch (balayeurs), vu le soin qu'ils mettent à entretenir la propreté du sanctuaire. Il était cruel de restreindre à quelques privilégiés l'accès de cette source précieuse de grâces célestes; aussi, par une heureuse combinaison, trouva-t-on le moyen de créer cinq cents farrasch honoraires, à qui l'on concéda la faveur de participer, par la communion d'intention, aux mérites des serviteurs effectifs du tombeau révéré. Cet inappréciable avantage ne coûtait qu'une offrande pécuniaire, somme assez ronde destinée à consoler de leurs fatigues les saints balayeurs de

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