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d'usurpation, mais le caractère de perpétuité qu'ils donnent eux-mêmes aux dispositions de leur pacte obligent à voir, dans celui-ci, une déclaration d'indépendance, qui tendait à changer l'ordre de choses établi et par conséquent à produire une révolution. Ce qui suivit le prouve bien.

Mais cette révolution, les trois communautés avaient incontestablement le droit de la faire, si, du moins, il suffit, pour qu'un peuple devienne légitimement libre, qu'il soit digne de la liberté. Rien ne peut mieux, à cet égard, justifier les confédérés que la nature même de leur pacte, dont toutes les stipulations respirent le sentiment profond et irréprochable de ce qui fonde et conserve les sociétés politiques: l'ordre et l'union. Quoiqu'ils soient placés les uns et les autres dans des conditions politiques très-différentes, et qu'une grande distance sépare la franchise impériale d'Uri de la douteuse indépendance des hommes libres de Schwyz, et plus encore de l'état de subordination totale ou partielle dans lequel se trouve le pays d'Unterwalden, ils ont une même visée, un même désir, un même but. c'est de protéger les libertés acquises et de conquérir celles qui leur manquent, c'est d'arriver de plus en plus à faire leurs affaires eux-mêmes et à s'affranchir, autant qu'il leur est possible, de la tutelle qui pèse sur eux. Voilà ce qui forme entre eux le trait d'union; mais le pacte laisse à chaque Etat, dans son petit territoire, le soin de parvenir à la possession d'une liberté plus complète ou mieux assurée, et de régler, selon son pouvoir et son gré, les formes de sa constitution intérieure.

En théorie, les confédérés ne contestent aucun des droits qu'à divers titres on prétend exercer sur eux, mais ils cherchent en fait à s'y soustraire. Ils n'auront plus recours, comme jadis Schwyz et Uri, au protectorat des Habsbourg pour se faire rendre justice ou pour bannir la discorde de leur sein. Ils se croyent capables de suffire à leur propre gouvernement, et, sans proclamer aucun grand principe, sans faire appel aux droits de l'homme, sans protester contre la tyrannie, ils se contentent de fixer, eu ce qui les concerne, les conditions qui leur paraissent les plus efficaces pour se garantir mutuellement la paix intérieure et la sécurité commune, qui sont les premiers besoins de tout Etat bien réglé. « C'est prendre soin de ce qui est honnête, disent-ils, et pourvoir à l'utilité publique, que de fonder notre alliance sur des bases solides de paix et de tranquillité. » Profitant des circonstances qui, laissant l'Empire momentanément vacant, relâchent tous les liens politiques et ouvrent la porte à toutes les espérances, ils s'émancipent sans éclat, et ils donnent la mesure de leur amour pour la liberté par l'horreur qu'ils témoignent contre la licence.

On ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas trouver au bas de ce traité d'union les noms des hommes de cœur et de sens, qui, se faisant les conseillers et les organes d'un peuple non moins modéré que persévérant dans sa recherche de l'indépendance, ont médité, rédigé et conclu, avec autant de prudence que de prévision, leur pacte commun. Le caractère même de perpétuité qu'ils impriment à leur confédération, sous la garantie de la protection divine, trahit un sentiment de légitime et durable confiance, un esprit de résolution et de foi, qui font la force et la dignité des peuples libres. L'affranchissement, dont cette alliance est le premier signe, comme le premier gage, n'est donc pas un de ces coups de tête ou de ces coups de main qu'une passion du moment inspire ou provoque; il est permis d'y voir, au contraire, le résultat réfléchi et dès longtemps préparé d'un sentiment d'indépendance parvenu à sa maturité.

Toutefois, au moment où le pacte de 1291 fut conclu, sa perpétuité ne pouvait être qu'une perpétuité d'intention, et les confédérés ne s'aveuglaient point (la formation même de l'alliance en fait foi) sur les obstacles que devait rencontrer et sur les chances que pouvait courir leur entre prise d'émancipation. Pendant un quart de siècle ils eurent, en effet, bien des périls à traverser, bien des épreuves à subir, bien des difficultés à vaincre, avant de remporter sur le champ de bataille, où leur indépendance pouvait à jamais périr, un éclatant triomphe; avant que le pacte d'union, solennellement renouvelé, eût trouvé, dans le baptême de la victoire, sa suprême consécration; avant que la base de la Confédération suisse, désormais inébranlable, fût définitivement posée.

C'est cette portion de l'histoire des Waldstàtten que nous avons encore à raconter.

SECONDE PÉRIODE

PROGRÈS ET CONSOMMATION DE L'AFFRANCHISSEMENT DES WALDSTjETTEN JUSQU'EN 1315.

I

LES WALDSTIETTEN PENDANT LE RÈGNE D'ADOLPHE DE NASSAU (1292-1298).

Le gouvernement sévère du roi Rodolphe, les efforts de ce prince pour transformer peu à peu une grande partie de la Suisse en un apanage de la maison d'Autriche, les accroissements de puissance et de territoire que, dans ce but, il s'y était déjà procurés, devaient immédiatement après sa mort et pendant que le trône impérial restait encore vide, provoquer une réaction défensive de la part de tous ceux que menaçaient la réussite de ses projets d'agrandissement et les succès de son ambition dynastique. L'alliance formée par les Waldstàtten est l'un des plus frappants symptômes de cette résistance spontanée; mais elle est bien loin d'être le seul. Les usurpations des Habsbourg étaient trop récentes, elles avaient été trop souvent contestées, les relations politiques étaient trop incertaines encore et trop mal définies, le temps, dont la durée donne à la possession les apparences du droit, avait été trop court, pour que les prétentions envahissantes de la maison d'Autriche ne suscitassent pas un soulèvement général.

Ce fut un des membres mêmes de la famille de Habsbourg qui en donna le signal. L'évêque de Constance, Rodolphe de Habsbourg-Laufenbourg, fils de Rodolphe le Taciturne et cousin germain du feu roi, s'empressa, dès qu'il eut reçu la nouvelle de la mort de celui-ci, de se mettre à la tête d'une ligue contre le chef de la maison d'Autriche, le duc Albert, fils du défunt monarque. L'abbé de St-Gall, la comtesse de Raperschwyl, les villes de Lucerne et de Zurich, s'unirent à lui, et c'est avec les Zurichois, devenus les ennemis de l'Autriche, qu'Un et Schwyz, peu de temps après avoir signé leur pacte perpétuel, conclurent pour trois ans une alliance offensive et défensive, le 16 octobre 1291l. Le pays d'Unterwalden, qui prit alors part à la lutte contre le duc Albert, n'intervient cependant pas dans le traité, ce qui s'explique par ce que nous savons de son organisation intérieure encore imparfaite, tandis que les communautés d'Uri et de Schwyz, ayant chacune leur landammann à leur tête, traitent sur un pied de parfaite égalité avec le Conseil et la bourgeoisie de Zurich2.

Il est dit dans leur accord que, sans tenir compte de ce qui est advenu jusqu'à ce moment, chacun est tenu d'obéir à son supérieur (herre), « selon les coutumes qui existaient avant le temps du roi (Rodolphe) et selon le droit » (und nach rechte), et les alliés s'engagent à protéger et à défendre ceux desquels on « exigerait davantage » (furbas noeten). Mais, d'un autre côté, l'alliance est conclue, sans restriction ni réserve à l'égard de qui que ce soit (gegen menlichem), et, comme c'est de la seule maison d'Autriche ou de ses partisans, que les alliés peuvent avoir quelque chose à craindre, ce traité, de même que le pacte de 1291, auquel il sert de corollaire, ne saurait avoir en vue que cet

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