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L'amour-propre de deux ou trois personnes suffit pour désoler l'Europe. La France avait un si pressant besoin de cette paix, qu'elle regarda ceux qui la conclurent comme les bienfaiteurs de la patrie. Les dettes, dont l'état demeurait surchargé, surpassaient celles de Louis xiv. La dépense seule de l'extraordinaire des guerres avait été, en une année, de quatre cents millions, et la France aurait beaucoup perdu, quand même elle eût été victorieuse.

Terminons ce sixième livre par la catastrophe du comte de Lally, bien digne d'être transmise à la postérité, dans toutes ses circonstances (*).

Forcé de se renfermer dans les murs de Pondichéry, le seul des établissemens indiens qui restât à la France sur la côte, Lally s'y vit entouré de tous les ennemis que sa mission, l'âpreté de son commandement, la dureté et l'iro

(*) Si quelque chose peut nous convaincre de cette fatalité qui entraîne tous les événemens dans ce chaos des affaires politiques du monde, c'est de voir un Irlandais, chassé de sa patrie avec la famille de son roi, commandant, à six mille lieues, des troupes françaises dans une guerre de marchands, sur des rivages inconnus aux Alexandre, aux Gengis et aux Tamerlan, mourant du dernier supplice sur le bord de la Seine, pour avoir été pris par des Anglais dans l'ancien golfe du Gange.

VOLTAIRE.

nie de ses propos lui avaient suscités, et qui se trouvaient intéressés à le faire échouer. Il demanda des vivres, chacun cacha les siens; de l'argent, il n'y en avait point dans les caisses; du soulagement à ses soldats, excédés de gardes et de corvées, et personne des habitans, ou des employés de la compagnie, ne se prêtait à les suppléer, ou ne s'y prêtait qu'à regret et à force de contrainte.

Un secours négocié chez les Marates par Bussy, manqua, faute d'argent, en sorte qu'il ne resta d'espoir que dans les pluies de l'arrière-saison, et la violence des orages, dans ces mers, à la même époque. Toutefois, ni les pluies, ni les orages ne purent vaincre l'obstination des Anglais, qui étaient soutenus par la perspective d'anéantir, sans retour, dans l'Inde, avec un peu de constance, la puissance des Français. Ils per sistèrent sept mois dans un blocus incommode pour eux, par l'intempérie de la saison, mais cent fois pire pour les assiégés, par les horreurs de la disette.

Exténuée de faim, la garnison n'avait pas la force de tenter des sorties, et elle était encore découragée par l'impossibilité de réparer ses pertes. Aigri par les contrariétés qu'il éprouvait au dedans et au dehors, et également prévenu

contre le citoyen et contre l'ennemi, Lally n'attendait aucun secours du premier, qu'il taxait de malveillance, et refusait de traiter avec le second, qu'il accusait de mauvaise foi. Il arriva ainsi , sans avoir pu s'arrêter à aucune détermination avec l'un ou avec l'autre, jusqu'à l'époque où il n'y eut plus de vivres dans la ville que pour un jour.

Sommé, alors, par le conseil souverain, de demander une suspension d'armes, il persista à ne point capituler en forme, et se borna à ne pas s'opposer à l'occupation de la place, qui fut ainsi livrée comme à discrétion. Le vainqueur, au reste, ne prétendait pas lui faire d'autres conditions, et il abusa de sa fortune d'une manière déplorable. Non seulement les fortifications furent rasées, mais les magasins, les églises, et le palais du gouverneur, l'édifice le plus magnifique de l'Inde, furent encore abattus.

On prétend que ce fut une espèce de représailles, et que les instructions données par la compagnie à Lally, interceptées par l'ennemi, défendaient à ce général d'accorder aucune composition aux établissemens anglais dont il pourrait s'emparer.

Les officiers de l'armée, et tous les agens de la compagnie furent transportés en Angleterre, et Lally, sur des bruits défavorables - à son honneur, que l'on faisait circuler en France, demanda et obtint la permission de passer de Londres à Paris. Ses nombreux ennemis reçurent la même faveur, et tardèrent peu à le dénoncer comme la principale cause des malheurs de l'Inde. Des inculpations particulières, on en vint à un procès. Le conseil de Pondichéry, en corps, présenta requête au parlement, et le procureurgénéral rendit plainte contre Lally, qui se trouva, par là, juridiquement accusé de vexation, de concussion, de trahison, et même de crime de lèse-majesté. Quelle horreur!

Témoins des manoeuvres odieuses employées pour le perdre, les amis de Lally lui conseillerent de quitter la France. « Moi! s'écria-t-il frémissant de colère, moi! que je fuie, taché du soupçon d'une infâme trahison! j'y perdrai plutôt la vie ! » Fort, au contraire, du sentiment de son innocence, il offre de se constituer prisonnier å la Bastille; et cette généreuse requête est déloyalement accueillie! Il demeure quinze mois dans le cachot de Labourdonnaie, avant de subir son premier interrogatoire !

Captif, privé du secours d'un conseil, que les lois du temps, préjugeant le crime dans le simple prévenu, refusaient aux accusés de haute trahi

leur

son, et réduit à ses seules écritures, que la prudence ne dictait pas toujours, contre des ennemis adroits, libres et opulens, il succomba dans cette lutte inégale, et fut condamné à être décapité, « comme dûment atteint et convaincu d'avoir trahi les intérêts du roi, de l'état et de la compagnie des Indes, d'abus d'autorité, de vexations et de concussions.»

On fut étonné de ce que la sentence ne portait pas expressément qu'il avait vendu la ville. Ces mots « avoir trahi les intérêts du roi, » ne paraissaient pas l'équivalent de ceux qu'on aurait dù employer pour caractériser une vile et basse perfidie, qu'il fallait nommer en propres termes, si elle était prouvée, ne fût-ce que pour justifier la rigueur d'une pareille sentence contre un officier général qui, à la tête d'un régiment de son nom, avait combattu pour la France dans huit batailles rangées; assisté à dix-huit siéges, dont plusieurs avaient réussi sous sa direction; reçu quatorze blessures, et qui était recommandable enfin par la science des marches et des campemens, par son activité, et par une continuité de services aussi utiles que brillans.

Des procédés despotiques qui furent prouvés, mais qui pouvaient trouver leur excuse dans des momens difficiles où l'obéissance était urgente;

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