Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

plus redoutable ennemi, de son poison le plus dangereux, aux époques critiques et sceptiques comme la nôtre, où faute de modération et de foi, tant d'hommes de quarante-neuf ans ressemblent, moins l'esprit, à Horace Walpole, et tant de femmes de soixante à madame du Deffand, moins le style.

Jamais aussi l'amitié entre homme et femme, aux âges incompatibles avec l'amour, l'amitié d'esprit que tourmentent les derniers soubresauts et les derniers soupirs du cæur, n'a été sentie et exprimée, étudiée et analysée d'une plus pénétrante et d'une plus éloquente façon. Notre histoire littéraire a offert quelques exemples de ce sentiment exceptionnel, mais aucun avec cette vigueur dans les caractères et ce dramatique intérêt dans la lutte qui en est toujours la suite. L'association célèbre de M. de la Rochefoucauld et de madame de la Fayette, cette amitié boudeuse et fidèle entre deux grands mécontents, deux grands désabusés dont il n'est resté que la trace amère des Maximes, est le type qui approche plus, sans l'égaler, de celui que nous allons étudier. Peut-être, si nous avions les lettres de madame Récamier à Benjamin Constant, et surtout à Chateaubriand, y trouverions-nous plus d'un accent à la du Deffand et à la Walpole; une du Deffand plus tranquille, plus chrétienne, parlant à des Walpole plus puissants et plus inquiets. La liaison quarantenaire de madame d’Houdetot et de Saint-Lambert fut tranquille, sinon heureuse; et comme elle n'a pas eu de drame, elle n'a pas eu d'histoire. Reste le commerce entre madame de Créqui et Sénac de Meilhan, que nous avons essayé de caractériser ailleurs et dont nous ne dirons ici qu'une chose : c'est qu'il peut servir d'exemple (et il est unique) de la sagesse et du bonheur dans ces unions intellectuelles et tardives entre une femme qui n'est plus belle et un homme qui n'est plus jeune. La différence de ce résultat dans une passion dont les apparences

ssemblent, s'explique d'un seul mot : madame de Créqui, qui n'avait jamais été galante, eut le bon goût d'être chrétienne avant que l'âge lui en fit un besoin. Rassurée sur elle-même, elle put songer à consoler Sénac de Meilhan de ses disgrâces et de ses dégoûts, bien loin d'avoir besoin de ses consolations. Elle put déployer sans scrupule et afficher sans rougeur ce dévouement maternel qui sied si bien à la sérénité des vieillesses tranquilles. Elle put essayer de faire partager à ce matérialiste, à ce sceptique qu'avait empoisonné de bonne heure le mal de son siècle, cette sécurité que donne la foi à ceux qui, comme elle, l'ont en même temps sur les lèvres et dans le caur. Elle n'y réussit pas, mais Sénac eut au moins en elle une de ces amitiés suprêmes qui donnent tant de tranquillité à la vie sinon à l'âme de celui qui en goûte l'honneur, qui préservent de bien des fautes, si elles ne soulagent pas toutes les douleurs, et donnent tant de majesté, comme le soleil couchant au soir d'un beau jour, aux dernières grâces de la femme.

1 Sénac de Meilhan, OEuvres politiques et morales choisies, publiées avec une Introduction et des Notes. Paris, Poulet-Malassis, 1862. Introduction, p. 19 et suiv.

se resse

II

Nous avons peu de détails sur la première période de la vie de madame du Deffand, la période frivole et galante, et cela se comprend : le premier soin d'une femme d'esprit qui se range, c'est de jeter au feu l'histoire de sa jeunesse; en d'autres termes, d'oublier, ne fût-ce que pour en donner l'exemple aux autres. Grâce à cette précaution, secondée par l'aimable complicité d'un entourage dont la discrétion nous étonne, madame du Deffand a pu se flatter d'arriver intacte à la postérité, après avoir passé sa vie à se ménager, plus par la crainte que par le respect, le silence des sottisiers et des chroniqueurs.

Et c'est là un premier phénomène qui mérite d'être remarqué, que cette inviolabilité si exceptionnelle. Cette jeunesse, qui fut loin d'être sans faute, s'est conservée sans reproches. Le Recueil de Maurepas, si audacieux et si implacable dans ses commérages rimés, ne contient pas un seul couplet contre la marquise du Deffand. Elle est également épargnée, comme à l'envi, par la médisance des Mémoires et des pamphlets. Sans Walpole, qui nous a laissé de cette faiblesse l'unique témoignage, nous saurions, sans pouvoir citer un seul document à l'appui, qu'elle fut quelques jours la maitresse du Régent. Tout cela s'explique, jusqu'à un certain point, par une grande habileté, un grand art de ménager les apparences, par la double protection de l'amitié de Voltaire et de son propre esprit. Madame du D ffand était fort capable de rendre aux gazetiers et aux chansonniers la monnaie de leur pièce, et ils v épargnèrent en elle une femme dont de bonne heure il valut mieux être l'amni que l'ennemi, et dont le salon fut toujours hospitalier aux muses frondeuses et libertines en quête d'un asile.

Ce que l'on comprend moins, c'est que la date et le lieu précis de la naissance de madame du Deffand soient encore incertains,

malgré de nombreuses et persévérantes recherches, dont le dernier résultat ne nous est pas encore connu. Sur ce point comme sur les autres, il nous est resté d'incessants efforts la satisfaction d'être le biographe qui aura recueilli le plus de renseignements et le plus ajouté au faisceau des faits déjà connus. Mais la gerbe est encore loin d'être ou plutôt de nous paraitre complète. Nous touchons à l'abondance, mais non à la satiété, indispensable à l'incubation de toute histoire définitive.

Marie de Vichy-CHAMROND naquit en 1697, suivant la majorité, presque l'unanimité des biographes ', un an après la mort de cette madame de Sévigné dont elle devait continuer la tradition et répéter la gloire. C'est probablement au château de Chamrond qu'il faut placer le berceau de la future marquise du Deffand. Ce château dominait la paroisse de Saint-Bonnet ou Saint-Julien de Cray, dont MM. de Vichy-Chamrond étaient co- seigneurs. Cette commune fait maintenant partie de l'arrondissement de Charolles (Saône-et-Loire). Le père de Marie de Vichy était Gaspard de Vichy, comte de Chamrond, et sa mère, Anne Brulart, fille du premier président au parlement de Bourgogne, dont la famille devait être surtout illustrée par les deux branches de Puisieux et de Sillery, à laquelle appartenait le mari de madame de Genlis, le spirituel et malheureux Girondin.

Marie de Vichy recut son prénom au baptême de sa marraine et aïeule maternelle, madame Marie Bouthillier de Chavigny, veuve du président Brulart, et femme d'un second mari, César-Auguste, duc de Choiseul.

« Le duc de Choiseul, las de sa misère, dit Saint-Simon à l'année 1699, épousa une sæur de l'ancien évêque de Troyes et de la maréchale de Clérembault, fille de Chavigny, secrétaire d'État. Elle était veuve de Brulart, premier président au parlement de Dijon, et fort riche. Quoique vieille, elle voulut tậter de la cour et du tabouret ; elle en trouva un à acheter et le prit.

Marie de Vichy-Chamrond fut élevée au couvent de la Madeleine du Traisnel, rue de Charonne, à Paris. Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle des couvents sous le règne de Louis XIV et

· La Préface de la Correspondance, en 2 volumes (1809), dit seule 1696.Pour 1697, tiennent la Préface de l'édition des Lettres à Walpole (Londres, 1810), de l'édition française des mêmes Lettres, 1811, 1812, 1824, 1827; la Préface de la Correspondance inédite , publiée par M. de Sainte-Aulaire; -M. Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, t. I, p. 413);-la Biographie générale, Didot; - la Biographie Michaud. La Biographie Feller fait naitre madame du Deffand à Auxerre.

de Louis XV. Pour ne parler que des derniers parmi ceux qui auraient leur place dans cette galerie plus profane que dévote, plus galante que mystique, plus amusante qu'édifiante, il faut ranger ce couvent de Montfleury, près de Grenoble, gracieux comme son nom, le type, le modèle accompli du joli couvent au dix-huitième siècle, dont Vert-Vert est le poëme; l'abbaye de Maubuisson, gouvernée par cette originale Louise-Hollandine, tante de Madame, la spirituelle douairière d'Orléans, laquelle jurait peu canoniquement « par ce ventre » qui avait porté plusieurs bâtards; ce couvent de Chaillot, où le marquis de Richelieu enleva sa maitresse, puis sa femme, puis la maitresse de beaucoup d'autres, trop digne fille de madame de Mazarin ; cet autre, où fut enfermée Florence, cette maitresse du Régent que voulait épouser le prince de Léon, qui, peu de temps après, enlevait pour se consoler mademoiselle de Roquelaure du couvent des Filles de la Croix, au faubourg SaintAntoine.

Et cette abbaye de la Joie (bien nommée), près de Nemours, dont l'abbesse, mademoiselle de Beauvilliers, se laissa faire un enfant par le beau Ségur u qui jouait très-bien du luth », et accoucha scandaleusement en pleine hôtellerie; et cette abbaye de Gomerfontaine en Picardie, qui, sur les deux seurs de la Boissière de Séry, en avait élevé une pour le couvent, qui y resta, qui fut une sainte et dont on ne parla point, et cette autre, la plus gracieuse et la plus touchante des pécheresses, dont on devait tant parler, la seule peut-être de ses maitresses que le Régent ait véritablement aimée !

Citons, citons encore cette abbaye de Montmartre, où la duchesse d'Orléans allait se consoler de temps en temps, en compagnie de la duchesse Sforze, de ses chiens et de ses perroquets,

des infidélités d'un volage et aimable mari; ce couvent des Carmelites, où la duchesse de Berry, sa fille, allait se reposer dans une dévotion de huit jours des mécomptes de l'orgueil et des fatigues de l'amour; et cet autre couvent enfin, à quelques lieues de Paris, où deux jeunes abbés, qui n'étaient autres que le duc de Richelieu et le chevalier de Guémenée, allaient, à la faveur de ce déguisement, passer d'agréables journées à exhorter deux jeunes duchesses, deux sæurs, qui goûtaient fort cette pénitence'.

C'est sans doute en commémoration de ces aventures galantes, dont l'habit ecclésiastique profané avait servi plus d'une fois l'audace, que le duc de Richelieu avait fait peindre, comme par un ironique défi à ces couvents si mal gardés de son temps et d'un si facile verrou, ses maitresses en costume de religieuses. Les maréchales de Villars et d'Estrées, dans cette singulière galerie, qu'on a eu un moment l'espoir de retrouver, y souriaient sous le froc des capucines. Mademoiselle de Charolais était en récollette et parfaitement ressemblante, ce qui faisait dire à Voltaire :

1 Correspondance de Madame, t. Jer, p. 300.

Frère Ange de Charolais,
Dis-moi par quelle aventure
Le cordon de saint François
Sert à Vénus de ceinture.

De couvent en couvent, d'anecdote en anecdote, nous côtoierions ainsi toute l'histoire intime du dix-huitième siècle, saluant d'un sourire ou d'une larme le théâtre de plus d'une aventure galante et de plus d'un accident tragique, et aussi le port rigoureux où plus d'une âme naufragée trouva, en vertu d'une lettre de cachet, le salut du repentir. Souvenez-vous, en passant, de ce couvent de Panthémont, où deux jeunes pensionnaires se battaient en duel' pour une rivalité d'amour-propre; de cet autre couvent où, c'est madame du Deffand elle-même qui nous le raconte, ane imprudence de quelque espiègle de quinze ans allumait un incendie qui fit de si tristes et de si gracieuses victimes. Et le couvent des Carmélites de Lyon, où, sous le capuchon de soeur Augustine de la Miséricorde, on eût pu reconnaitre cette mademoiselle Gautier, comédienne applaudie du Théâtre-Français, d'une force musculaire égale à celle du maréchal de Saxe, d'une tendresse de caur pareille à celle de la Vallière, et dont on lit au tome X des OEuvres de Duclos une histoire touchante. Et le couvent de Nancy, où furent tour à tour enfermées, par ordre du mari, madame de Stainville, dont il faut lire dans Lauzun, écrite avec les doubles regrets de l'amitié et de l'amour, la profane et touchante aventure; et plus tard, cette pénitente héroïque, madame d'Ilunolstein, qui, chassée par la Révolution de sa pieuse prison, n'accepta point sa délivrance et voulut mourir sur la cendre en demandant pardon à son mari et à Dieu de fautes si noblement expiées. Et le couvent de Pontaux-Dames, où madame du Barry fut reléguée aux premiers jours de sa disgrâce, et, royale Madeleine, ensorcelait les saintes filles chargées de la convertir et de la garder!

Mais nous n'en finirions pas, et il faut pourtant, afin de donner une idée de l'éducation du temps, même en ces pieux asiles, trop dégénérés des anciennes vertus et des anciennes pudeurs et devenus

Mémoires de la baronne d'Oberkirch.

« ZurückWeiter »