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sentons relevés à nos propres yeux, nous osons les ouvrir sur nos semblables, nous nous jugeons dignes de leurs suffrages, et si on nous les refuse, nous trouvons un dédommagement dans notre conscience. Si celle-ci nous accuse, la honte s'empare de nous. Nous baissons les yeux devant ceux qui nous connaissent, nous cherchons l'ombre, et nous sentons que rien n'est pénible au cœur de l'homme comme d'être forcé de se mépriser lui-même.

Il n'est pas difficile de remonter à la source du respect qui s'attache au bien, et du mépris qui suit le mal. Pour faire le bien au milieu des séductions qui nous viennent de l'intérêt personnel, et quelquefois de l'intérêt que nous portons à nos semblables, il faut de l'élévation dans l'âme, du courage et de la force; puisqu'il s'agit de combattre et de vaincre pour la plus belle des causes, et que là il y a vraiment de l'honneur. Dans la défaite au contraire il y a de la bassesse de notre part et de la lâcheté, puisque nous nous laissons aller à nos ignobles désirs, comme le faible roseau plie au gré des vents.

Sentiment du devoir et du mérite. — Il y a dans ces deux sentiments une puissance qui prête son appui à l'amour inné du bien et au respect qu'il nous inspire naturellement. Tous deux méritent une sérieuse attention de la part des instituteurs et des institutrices.

Me prenant à part, je me demande s'il m'est permis de garder à mon profit un dépôt confié, de flétrir la réputation d autrui pour me faire valoir, de me venger d'une injure, de faire de mes semblables un vil jouet de mes passions ou de mes caprices ; je m'interroge, et du fond de ma conscience s'élève avec empire une voix qui me répond: « Non, c'est mal. Tu dois bien t'en garder, car » tu serais coupable, si tu l'osais. » Je me demande encore: « Dois-je assister mes parents dans leur vieillesse et leurs » besoins? Dois-je respecter en tout homme mon sembla» ble et mon frère? Dois-je rendre aux autres les services » que je réclame d'eux? Dois-je apporter quelque offrande » à ma patrie ?» Je m'interroge, et la même voix me répond: « Oui, c'est bien, c'est ton devoir de le faire, et tu » serais coupable, si tu ne le faisais pas. »

Il est à la vérité des hommes qui, livrés à leurs désirs désordonnés, ne consultent plus cet oracle intérieur ; pour eux il est devenu muet. Cependant arrivent dans la vie des événements où sans être interrogé, il rompt le silence par des reproches : « Qu'as-tu fait? crie-t-il. Tu as foulé ton » devoir aux pieds. Sache que tu es un grand coupable. » Ce mot coupable est un terrible mot que nul n'aime à entendre. Il est de si mauvais augure, que les méchants le redoutent, et qu'ils vont s'étourdir pour lui échapper. La pensée du devoir a quelque chose de bien imposant pour nous. Toutefois le devoir ne nous contraint pas malgré nous à lui obéir; mais à côté de lui nous nous sentons moins libres, nous nous sentons, comme le dit la langue, tenus ou obligés de nous soumettre, et nous avons des obligations à rempbr. Si nous pouvons relâcher ce lien moral, nous ne pouvons pas le rompre; car tôt ou tard il se resserre, et nous ressaisit pour nous étreindre plus étroitement.

Le bien que nous aimons d'ailleurs, et que nous respectons, fait loi dans la nature humaine, loi sainte qui défend tout ce qui est mal, et ordonne tout ce qui est bien, dans les alfections du cœur comme dans les paroles et les actions. Elle est la loi de l'humanité entière, écrite dans toutes les âmes, selon l'expression de l'apôtre1. Elle n'excepte personne de l'obéissance, et si quelqu'un ose s'en dispenser pour son compte , il n'en dispense pas les autres. N'avez-vous pas entendu des hommes peu moraux dans leur conduite censurer sans ménagementleurs pareils, voyant une paille dans l'œil d'autrui, et ne voyant pas la poutre dans le leur? Ne les avez-vous pas entendus crier au scandale et à la vengeance, lorsque quelqu'un avait manqué au devoir envers eux et leurs amis?

La loi de la conscience veut être obéie à tout prix. « Il

1 Epître aux Romains, chap. nr.

faut: » voilà son mot, et ce mot est sans réplique. Il y,a donc ici une différence totale entre ses commandements et les maximes de la prudence qui veille à nos intérêts particuliers. Ces maximes, il est vrai, s'énoncent souvent avec les expressions impérieuses: «Il faut, tu dois. » Notre langage est malheureusement si peu précis, si équivoque ! Le joueur, par exemple, se dira: « Il faut tricher pour gagner. » Un enfant voulant sauver d'une punition un camarade qui lui est cher, lui dira : « Tu dois nier cette faute. » Et c'est ainsi que la prudence abuse des expressions de la morale. Mais on n'a qu'à les traduire, et la différence se montrera. Les maximes de la prudence sont toujours conditionnelles. Dans la pensée du joueur : « Il faut tricher, » veut dire : « Tu as besoin de tricher, si tu veux gagner. » La parole de l'enfant signifie: « Si tu nies la faute, tu pourras échapper à la punition. » Telles sont toutes les maximes de la prudence. Elles ne commandent pas sous peine de nous rendre coupables; elles nedonnentquedes conseils que l'on peut suivre ou négliger à son gré. Nous n'avons qu'à renoncer à l'avantage incertain qu'elles nous promettent, ou bien à nous résigner au mal qui paraît nous menacer, et ces maximes n'ont plus de valeur.

Il en est tout autrement des préceptes de la morale. Ceux-ci sont absolus et péremptoires, et ne laissent aucun Choix, sauf que l'on veuille devenir coupable en les transgressant. Ils portent sur les actes mêmes et non sur leurs résultats utiles ou nuisibles. Or les actes conservent leur nature en bien ou en mal, d'après leur convenance ou leur désaccord avec les objets auxquels ils se rapportent. Il est, par exemple, vrai en tout temps et en tout lieu que l'homme comme tel est égal à un autre homme; ainsi le traiter comme nous voulons être traités nous-mêmes, sera en tout temps et partout juste et bien, et le devoir qui en découle, sera universel et invariable comme la vérité sur laquelle il repose. et qu'il exprime en action.

Le sentiment du devoir que nous venons d'exposer, est puissant; mais comme nous sommes obsédés de tentations dans la vie, il est encore secondé par le sentiment du rite; profonde et ineffaçable conviction que tout homme doit être récompensé, s'il est bon; puni, s'il est méchant, et que la récompense et la punition doivent être exactement proportionnées à ce qu'on a mérité en bien ou en mal. Cette proportion est ce que nous appelons la justice. Cette justice ne se présente pas à nous comme une chose qui peut, mais qui doit être tôt ou tard. Aussi est-elle toujours accompagnée d'une attente qui est une douce et consolante espérance chez les bons, et chez les méchants une crainte qui les poursuit, et les trouble.

Les idées de mérite, de récompense, de punition et de justice forment une famille qui tient à la conscience du devoir, et la fortifie en la complétant. Ce complément ne tarde pas à se montrer dans la vie. Écoutez les enfants, et vous les entendrez parler assez pertinemment de ces grandes choses, d'après les occasions qui se présentent jusque dans leurs jeux. On a voulu dire que c'est là le produit de l'éducation. C'était nous renvoyer aux parents et aux instituteurs qui de génération en génération auraient insinué ces grandes idées à l'enfance. Mais les parents et les instituteurs qu'il faut nécessairement mettre à la tête de la longue chaîne traditionnelle, comment y sontils parvenus? Pour répondre à cette inévitable question, on nous a renvoyés aux législateurs de la plus haute antiquité, qui doivent avoir senti le besoin d'inventer ces idées pour le bien des familles et des peuples. Ces hommes les auraient donc créées, puisque avant eux il n'en existait pas de traces dans la nature humaine, et à cette nature ils auraient ajouté un élément nouveau et nécessaire, achevant ainsi l'œuvre imparfaite du Créateur ! Voilà dans quelles absurdités on se précipite, lorsqu'on ose dépouiller l'homme de ses qualités primitives et mutiler son humanité.

Les grandes idées qui nous occupent, ainsi que l'espérance et la crainte qui s'y rattachent, concilient et unissent des éléments de la nature humaine qui dans le courant de la vie se contrarient fréquemment. D'un côté c'est la tendance morale qui exige à tout prix une soumission parfaite; de l'autre ce sont les tendances personnelle et sociale, qui sont toujours appelées à faire des sacrifices au bien et au devoir. Le dédommagement leur en est assuré; parce que dans le sacrifice est le mérite, et que le mérite obtiendra sa juste récompense. Justice sera aussi faite du coupable; il le sent, et il tremble. Ainsi s'allient sans se confondre les divers éléments de la nature humaine. Le désir inextinguible du bonheur se trouve subordonné à la vertu dans cette alliance, et cela est dans l'ordre; mais en revanche, de la vertu doit dans la suite découler le bonheur comme récompense de ses efforts. Un bienêtre que nous avons gagné par notre travail est tout autrement doux et précieux que celui que nous n'avons nullement produit.

D'ailleurs n'oublions pas que pour devenir heureux, il faut commencer par devenir bon. Tous les amis du bien en font chaque jour l'expérience. Mais le bonheur ne peut que s'ébaucher en nous durant notre pèlerinage terrestre , où nous avons à lutter avec les infirmités et les besoins de notre fragile enveloppe, et avec des contrariétés et des tentations de tout genre. Aussi la conscience ne se renferme-t-elle pas dans le présent. C'est un langage prophétique qu'elle nous adresse. En nous proclamant la justice, elle l'ajourne pour un nouvel ordre de choses, où elle pourra se faire. Nous sommes ici à l'épreuve. C'est le temps du mérite, celui de la rétribution aura son tour.

§ IV. Tendance religieuse.

Longtemps la mère est la divinité de son enfant. Ignorant, pauvre et faible au milieu des besoins, l'enfant trouve dans sa bonne nourrice tout ce qui lui manque, tout ce qu'il désire, et il s'attache à elle de toute son âme. C'est l'invisible bonté qui est visiblement venue au-devant de sa misère pour la soulager. Chose merveilleuse! Cette bonté agit derrière un voile, sans se montrer

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