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l'enfant, et c'est ici une génération spirituelle, bien plus merveilleuse que celle qui a eu lieu dans l'enfantement. La bonté qui donne, a produit la reconnaissance, ou la bonté qui rend. Vous aurez vu comme nous le nouveau-né répondant par un autre sourire à celui qui lui fait tant de bien, et qu'il veut payer de retour. C'est un doux échange qui a lieu, un donner et un rendre de même nature : car la bonté se trouve de part et d'autre. L'une a la priorité, l'autre n'a pu que suivre ; parce qu'elle dormait encore et qu'il fallait l'éveiller. Vous aurez vu depuis lors ce même nourrisson tendre ses petites mains vers sa bonne nourrice , pour la réjouir aussi par ses caresses. Vous l'aurez vu plus tard partager avec la bonté les dons qu'il a reçus d'elle. Il met dans la bouche de sa mère la tranche de pain ou de fruit, pour qu'elle aussi en mange, et qu'elle en jouisse. Est-ce làl'égolsme qui veut tout pour lui? Laissez grandir ce petit, et si on ne le gâte pas, vous verrez la gratitude native s'étendre, s'ennoblir, et s'élever jusqu'au sacrifice.

La reconnaissance n'est pas confinée dans les bornes de la famille; elle sé montre partout où il y a des hommes pour répandre des bienfaits, et des hommes pour les recevoir. Nous parlons d'hommes, c'est-à-dire, de ceux d'entre nous chez qui l humanité s'est développée, et par là nous excluons ces êtres à figure humaine qui, comme plusieurs fruits de nos arbres, ne sont pas parvenus à leur maturité, ou qu'un insecte a percés pour y insinuer son œuf, d'où est sorti plus tard un ver impur.

La bonté dans la règle produit partout la reconnaissance, et partout celle-ci veut rendre bienfait pour bienfait, ne serait-ce qu'en priant l'Auteur de tout bien de payer une dette qu elle est hors d'état d acquitter elle-même. Il suffirait de dire que la gratitude a son nom dans tous les idiomes du genre humain pour prouver qu'elle est partout où se trouvent des hommes. Prétendra-t-on entendre sous ce mot le calcul qui porte à faire du bien à ç^rftjjint on

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avantages? C'est précisément le contraire; car dans nos convictions intimes, la reconnaissance finit dès que l'intérêt commence à jouer son rôle, et notre estime s'en va.

La pitié. — Elle part de la sympathie qui nous fait partager les misères d'autrui. Elle s'y intéresse, et s'applique à les soulager de quelque manière.

On a disputé au cœur humain cette noble affection, en nous disant qu'émus par la commisération, nous ne cherchons qu'à nous soulager nous-mêmes des impressions désagréables que l'aspect des maux d'autrui nous fait éprouver malgré nous. Il est vrai qu'il y a des hommes qui re- „ mettent quelques aumônes aux pauvres pour se débarrasser de leurs importunités, tout comme il en est qui fuient le spectacle des souffrances pour ne pas en être incommodés. Ceux-là ne formeront aucune prétention à la pitié, et, s'ils osaient le faire, on leur dirait qu'il n'y a point de pitié là où l'on ne suit que les impressions de l'intérêt personnel.

La pitié, dans la langue comme dans nos idées, emporte toujours l'oubli momentané de nous-même, et le désir désintéressé de soulager les malheureux, ne serait-ce qu'en arrêtant nos regards sur eux, et en écoutant leurs plaintes pour leur donner la consolation d'avoir trouvé des oreilles et des yeux compatissants. Mais la pitié que le Créateur a mise dans le sein de l'homme ne s'en tient pas à ces premiers mouvements de compassion : elle s'élève jusqu'au sacrifice, elle va chercher les malheureux dans leurs réduits pour leur tendre des secours, et elle s'impose généreusement pour eux les plus pénibles privations. Regardez les frères et les sœurs de la charité, qui se consacrent au service de toutes les misères humaines, qui ne voient et n'entendent qu'elles et le jour et la nuit, et qui se mettent au-dessus des dégoûts, des fatigues et des dangers; regardez et jugez. Il est vrai que les vérités évangéliques animent puissamment cette noble commisération. Or, pour être animée, il faut avant tout qu'elle existe au fond de l'âme où elle a sa racine. xAIais il n'est pas besoin d'aller si loin. Regardez autour de vous, regardez eu vous-même, et vous trouverez partout les traces de cette tendre et généreuse pitié qui s'intéresse à la souffrance, pour guérir ou tout au moins pour adoucir ses maux. Qui n'a pas lu la Pitié par Delille, et qui n'y a pas retrouvé l'un des beaux traits de la nature humaine?

La bienveillance. — Par la sympathie nous n'éprouvons pas seulement les souffrances de nos semblables; mais leurs plaisirs deviennent aussi les nôtres. Eh bien ! à cette autre classe de sentiments sociaux correspond un penchant dans le cœur humain, celui de faire plaisir à nos semblables, en vue d'eux seulement et sans retour sur nous-mêmes. >ous donnons le nom de bienveillance à ce penchant, qui devient bienfaisance, dès qu'il s'exprime de quelque manière par des paroles et des actions.

Si l'on voulait contester l'existence de ce penchant désintéressé, nous dirions d'abord que le cœur de l'homme n'ayant pas été formé à demi par le Créateur, il faut bien que la sympathie de la peine y ait son correspondant, comme la sympathie du plaisir y trouve le sien dans la pitié. Nous en appellerions ensuite à l'expérience qui a un témoignage irrécusable à donner, lorsqu'il s'agit de constater des faits. Pour en indiquer quelques-uns, nous reviendrons à la mère. C'est la pitié qui l'attache d'abord à la frêle et pauvre créature qu'elle a mise au monde. Cependant peu à peu le nourrisson gagne en forces; il commence à jouir de la vie, il se tient éveillé pour regarder, écouter, sourire, et il trouve dans sa mère une bienveillance qui s'étudie à lui faire plaisir.

Cette bienveillance, appliquée à répandre des fleurs sur les sentiers de la vie, n'est point le privilége exclusif des mères; elle se montre partout où l'égoîsme ne la comprime pas. Vous la trouverez dans les rapports de famille, entre mari et femme, entre frères et sœurs, entre les maîtres et les serviteurs. Elle forme et resserre les nœuds de la pure et sainte amitié. Si dans la société il y a des âmes compatissantes qui se dévouent au soulagement des malheureux, il en est d'autres qui s'appliquent à embellir la vie de leurs semblables, et à augmenter leurs jouissances au moyen des lumières de la sagesse et des arts. En cela se manifeste aussi le soin de la postérité qui n'est pas encore là, et qui ne rendra rien à ses bienfaiteurs. Voyez aussi le vieillard à la campagne. Il plante des arbres dont il ne verra pas les fruits; il le sait, et il plante. C'est « le léguer aux descendants » des Romains et de tous les peuples. Tous ont entendu cet appel de la nature humaine, tous l'entendent encore, parce qu'il part du cœur, tel que le Créateur l'a formé, tel que les idiomes le caractérisent.

Le penchant à la croyance. .— Si l'homme naît dans l'ignorance la plus complète, il nait aussi au milieu de ceux qui l'ont devancé dans la vie, qui ont appris et qui peuvent l'instruire. De son côté il vient au monde non-seulement avec les facultés nécessaires pour apprendre d'autrui ce qu'il ignore, et ce qu'il a besoin de savoir pour vivre; mais encore avec l'heureux penchant à la croyance. On lui dit, et il croit. Les connaissances d'autrui deviennent ainsi les siennes, sans qu'il ait la peine ni le temps de les acquérir par son expérience et ses réflexions. Voyez un peu comment le Créateur a pris soin du pauvre enfant qu'il appelle à la vie. Il le crée ignorant; mais il le place près de ceux qui savent, et en particulier près d'un père et d'une mère, tous deux adultes, tous deux sortis depuis longtemps des ténèbres où ils étaient nés, et tous deux disposés par lui à partager tout ce qu'ils ont avec leur cher enfant. Celui-ci, de son côté, naît avec la foi, qui suppléera à son ignorance; puis assuré qu'il est qu'on ne le trompe pas, il dira en toute confiance: «Papa, maman l'a dit. »

Le penchant naturel à la croyance appartient à la tendance sociale; car il forme le premier lien de la société, comme il est la base sur laquelle repose toute l'éducation. Retranchez la foi du cœur de l'enfant, quand et comment apprendra-t-il? Vous n'aurez d'ailleurs qu'un sauvage qui viendra chez ses parents chercher sa nourriture et un abri, comme l'oiseau vagabond qui vient sur nos croisées piller les miettes ou les grains que nous y mettons pour lui, et qui se hasarde au besoin à passer la nuit sous notre toit . C'est par le penchant à croire que nous nous rapprochons de nos semblables, que nous les interrogeons et que nous les écoutons. Avec le temps nous devenons circonspects; parce que nous faisons la fâcheuse découverte que les hommes se trompent souvent, et que quelquefois ils ne craignent pas de mentir. La foi en souffre, et la sociabilité avec elle. C'est surtout le mensonge qui rompt ce lien si précieux, et c'est pourquoi l'évangile de charité le flétrit comme un crime, et le réprouve comme digne des plus sévères punitions. Les pères et les mères mettent à profit pour l'éducation la croyance de leurs enfants, et le Cours de langue s'adressera à son tour à cette heureuse disposition. Mais comme ses élèves auront déjà acquis quelques connaissances avec quelque ouverture d'esprit, il fera d'abord expliquer, puis motiver les assertions qui paraîtront dans ses propositions et ses phrases. Ce sera mettre la raison dans les intérêts de- la croyance, pour produire cette foi raisonnable que l'Evangile demande des hommes à qui le Créateur a donné l'intelligence pour guide.

11 fera plus, car il s'appliquera de son mieux à tourner la foi de ses élèves vers Celui qui nous a été envoyé du ciel pour nous instruire; et cette foi, qu'il tâchera d'animer , ne sera pas aveugle non plus, car elle aussi sera motivée, autant que la conception des enfants le permettra.

Penchant à l'imitation. —Encore un élément de la tendance sociale qui nous attache à nos semblables.

L'enfant naît aussi imitateur. Il saisit ce qu'il voit faire sous ses yeux, il se sent les moyens d'en faire autant, et il copie. Que si les exemples qu'il a devant lui méritaient toujours d'être suivis, il cheminerait bientôt sur le sentier du bien, cl l'éducation, venant à former ses jeunes pensées , trouverait en lui de bonnes habitudes qui auraient

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