Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

mais ce n'est pas nous, c'est la nature qu'Homère a consultée dans cette révélation naïve des faiblesses du coeur humain. Telle est la différence des convenances inaltérables et des convenances passagères qui dépendent de l'opinion.

L'analogie et la simplicité étaient le grand secret d'Homère. Dans la composition de ses caractères, ce n'est pas lui, c'est la nature même qui en assortit les couleurs et les traits. S'il donne à Ulysse la prudence, il l'accompagne, non pas à la manière des temps modernes , de qualités purement nobles et louables, mais comme la nature même, de dissimulation, d'artifice, de patience à tout endurer, jusqu'aux dernières humiliations; d'un courage dont le sang-froid prévoit tout, ne basarde rien, ne craint pas de se montrer timide, met sa gloire, non pas à braver le péril, mais à voir dans le péril même les moyens de s'y dérober et d'y engager son ennemi; neconipte la force pour rien tant que la ruse peut agir , laisse l'audace à l'homme à qui manque l'adresse, et ne regarde la témérité que comme la ressource du désespoir.

Si dans Achille , c'est la colère dont il veut faire craindre les funestes effets, la sensibilité, la bonté, la droiture, la valeur au plus haut degré, une fierté que l'orgueil irrite, une équité que l'injure soulève, sont les éléments de ce caractère à la fois aimable et terrible; et par un trait sublime de vérité donné par la nature, il fait de l'ennemi le plus inexorable dans ses ressentiments l'ami le plus doux, le plus tendre, le plus passionné dans ses affections. Voilà le goût par excellence, le sentiment juste et profond de ce qui doit plaire , attacher, intéresser dans tous les temps.

C'est à ce même sentiment des convenances immuables qu'Euripide et Sophocle ont dû ce long succès que leurs beautés ont encore parmi nous. Du Philoctète de Sophoclo notre délicatesse n'a retranché que l'appareil rebutant de la plaie; les deux OEdipe et les deux Iphigénie sont d'un goût aussi pur que les belles scènes d'Homère; enfin dans aucun temps le goût n'a été plus sain que lorsque en s'abreuvant aux sources de cette antiquité voisine encore de la nature , elle y a puisé le sentiment des convenances inaltérables et de ces vérités de meurs qui sont universellement inhérentes au cậur humain.

La simplicité, qui fut toujours le caractère de la nature, est aussi très-distinctement le caractère du goût antique et le vrai symbole des Grecs. En sculpture, en architecture, en poésie, leurs compositions étaient simples, leurs formes étaient simples, leurs ornements même étaient simples; on n'y voyait rien de compliqué, rien de confus, rien de péniblement composé , surtout rien qui ne fût ensemble , et qui dans les rapports de la cause à l'effet ne fût réduit à l'unité.

Denique sit quod vis simplex duntaxat et unum. (FIORAT.)

C'était la devise, la règle et la magie de leurs arts.

Mais ce caractère de simplicité était lui-même pris dans les mæurs; car les meurs des Grecs étaient simples , si on les compare avec les nôtres. D'abord, elles étaient plus libres et plus généralement populaires , par cela seul qu'elles étaient républicaines; elles étaient aussi moins façonnées et moins polies, parce que l'absence des femmes laissait au naturel des hommes sa franchise et son abandon.

Qu'on veuille donc faire attention à cette foule de nouvelles idées, de nouveaux sentiments, de manières nouvelles , de bienséances | multipliées, qu'ont dû introduire dans nos mours le commerce des femmes , la galanterie , le point d'honneur, le manége des cours; à ces raffinements de l'art de flatter et de feindre, de taire ce qu'on veut faire entendre, de voiler à demi ce qu'on veut laisser entrevoir, de dire et de ne dire pas ; à toutes ces lois de décence,

de ménagement et d'égards qu'impose une société où les deux sexes vivent ensemble, où l'inégalité des conditions et des rangs doit se laisser sentir , sans que la vanité ait à se plaindre de l'orgueil, où la pudeur , l'innocence même , admise aux plaisirs de l'esprit, n'y doit rien trouver qui la blesse; on ne sera plus étonné que l'opinion, la coutume, l'exemple, et, plus que tout , la métaphysique de l'amour et de l'amour-propre , ayant successivement et diversement associé aux convenances immua·bles de la nature une foule de convenances accidentelles et factices, qu'il a fallu sentir, démêler, observer, la théorie du goût soit devenue si compliquée, si savante, et enfin si problématique.

Le goût chez les Romains fut d'abord analogue à la rudesse de leurs moeurs, à l'âpreté de leur génie, à l'état d'inculture de leur société; et si de cet état il passa tout à coup et sans gradation à un si haut degré de politesse et d'élégance, c'est qu'il leur vint tout formé de la Grèce, d'où le prirent les Scipions, et d'où Ménandre le transmit à Térence; mais ce ne fut jamais dans Rome que le goût des hommes instruits ; celui du peuple se ressentait, même du temps d'Horace, de son ancienne' grossièreté. Cette nation politique et guerrière ne fit jamais assez de cas des arts purement agréables, pour y appliquer une attention sérieuse ; le caractère de son génie n'était pas la délicatesse; et si elle montra un discernement juste et fin, ce ne fut qu'en fait d'éloquence, le seul des talents de l'esprit qu'elle estima sincèrement, et dont , par un long exercice , elle devint un excellent juge. Mais les écoles de l'éloquence furent des écoles de goût, et l'histoire et la poésie profitèrent de ses leçons.

Ce fut surtout à la cour d'Auguste, et dans l'élite des esprits cultivés, que le goût des Athéniens se conserva et se polit encore, comme il est naturel au goût républicain de se raffiner en passant par l'oisive cour d'un monarque. Seulement pour les bienséances les Romains, ainsi que les Grecs, furent toujours moins sévères que nous.

On a dit que leur langue était moins chaste que la nôtre; c'é. tait leur politesse qui était moins délicate. La langue de Térence, de Cicéron et de Virgile, était chaste quand on voulait et tant qu'on voulait : l'Énéide en est bien la preuve; mais l'Énéide devait être lue dans le salon de Livie, et c'était pour le cabinet de Julie que l'Art d’Aimer était écrit. Virgile et Ovide, Tacite et Pétrone, Sénèque et Juvénal , parlaient la même langue, et non pas le même langage. Horace était sévère et chaste le matin , licencieux le soir, selon qu'il écrivait pour le lever d'Auguste, ou pour le souper de Mécène.

Si donc le goût moderne a des lois plus austères, c'est dans l'esprit de la société, non dans le génie de la langue qu'en est la véritable cause ; c'est parce que l'imprimerie donne aux écrits tant de publicité, que la licence n'a plus de voile; c'est parce qu'un style trop libre manquerait aux égards que l'usage prescrit; c'est que tout ce qu'on met au jour doit pouvoir passer sous les yeux de ce sexe aimable et difficile , dont le point d'honneur est dans la décence, et qui ne consent à venir animer , adoucir, embellir la triste société des hommes, qu'à condition que leur liberté respectera sa fière modestie. Ainsi la première des grâces à laquelle nos écrivains doivent sacrifier , c'est la pudeur.

De là tous ces ménagements, toutes ces adresses de style, toutes ces expressions vagues ou détournées, ces demi-jours, ces demi-teintes, en un mot ces délicatesses et ces finesses de langage qui rendent aujourd'hui si difficile l'art d'écrire-avec goût les choses de pur agrément. Et combien cet art d'éluder, de voiler, de dissimuler, de rendre l'expression timide et modeste , lors même que la pensée ne l'est pas, combien cet art a dû se raffiner dans une langue où la galanterie et l'amour ont été si subtilement et si savamment analysés ! De combien de nuances devait être assortie la palette d'un peintre comme Racine, pour exprimer le caractère de Phèdre de manière que d'honnêtes femmes pussent l'admirer sans rougir! Ainsi le désir de leur plaire , le devoir de les ménager, l'avantage que la nature leur a donné sur nous, pour la finesse des organes et l'extrême délicatesse de perception dans les détails; enfin un droit acquis et assez légitime de juger les arts d'agrément, une influence continuelle sur l'esprit de société, et un empire presque absolu sur l'opinion et l'usage , ont érigéles femmes en arbitres du goût ; et il leur doit en même temps ses finesses les plus exquises, sa mobilité perpétuelle, et son excessive timidité.

Après avoir considéré le goût dans ses deux grandes relations, d'un côté avec la nature, de l'autre avec la société, il sera aisé de concevoir ce qu'il a dû souffrir de la dépravation des esprits et des âmes dans des siècles de barbarie , à quelle perfection il a pu s'élever dans des temps de culture et d'émulation, et quelles ont été depuis les causes de sa décadence.

Entre l'état de l'homme sauvage et l'état de l'homme civilisé, et dans le pasage de l'un à l'autre, est l'état de l'homme barbare. Le sauvage, comme je l'ai conçu , serait l'homme de la nature; le barbare, au contraire , est un homme dénaturé : sa raison , ses mœurs, ses idées, ses sentiments , sont pervertis par des conventions et par des habitudes , tout aussi artificielles que les modes du luxe et de la vanité.

Lorsque des hommes vagabonds, incultes, effrénés, se réunis. sent pour vivre ensemble , leurs passions ne tardent pas à fermenter ; et de leur mélange s'exhalent des opinions insensées, d'absurdes superstitions, des mæurs bizarres ou atroces. C'est par ces dégradations qu'on a vu passer , dans tous les temps, l'espèce humaine, avant de recevoir les formes régulières de la civilisation,

Or on sent bien que dans cet état toutes les idées de convenances doivent être obscurcies; que toutes les sources des plaisirs intellectuels sont corrompues; et que l'homme, ainsi dépravé, n'est plus susceptible d'aucun discernement dans les prédilections du sentiment et de la pensée,

Tirer les hommes de la barbarie, c'est donc commencer par les rendre à la nature, en corrigeant en eux tous ces vices acquis, tous ces travers de l'esprit et de l'âme; et à mesure que l'un et l'autre se relèvent et se rectifient, le sentiment du vrai , du bien, du beau moral, enfin tous les rapports, soit de l'homme avec l'homme, soit de l'homme avec la nature, se rétablissent par degrés.

Mais dans ce passage , il doit y avoir un temps où les opinions, les meurs,

les formes sociales, à demi-dégagées de leur ancienne rouille, sont un mélange de barbarie et de civilisation. D'un côté, l'on commence à retrouver dans l'homme les traits d'une belle nature; et de l'autre, on y voit les marques encore récentes de l'abrutissement par où il a passé, et d'où il commence à sortir. Les nations alors ressemblent à ces figures monstrueuses, qu'on a peut-être imaginées pour exprimer allégoriquement l'état de l'homme à demi barbare, lorsqu'il commence à s'éclairer et à reprendre sa première noblesse. On voit dans ces symboles l'assemblage bizarre de la figure humaine et de celle des animaux. Tel a été l'esprit de l'homme et son caractère moral, dans de longues suites de siècles; et la discordance de ses idées et de ses sentiments a produit celle de ses goûts. Les erreurs de l'esprit, les écarts de l'imagination , les fictions absurdes, les compositions déréglées, n'ont pas été l'effet de l'ignorance, mais de la

« ZurückWeiter »