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croyoient le moins honorés. A cela se joignoit une foule d'oracles et de prophéties qui, mettant les destinées romaines sous la garde et sous la protection des dieux, donnoient à ce peuple plus d'éclat et de dignité, et disposoient d'avance les nations à recevoir plus volontiers ses lois, et à reconnoître sa souveraineté. Les Romains avoient si bien senti cet avantage, qu'ils en témoignèrent une reconnoissance solennelle, en déchargeant de toutes sortes d'impôts les sujets de l'ancienne Troie ; et il sembloit que cet affranchissement ajoutât à l'authenticité de leur origine.

Qu'on me permette quelques observations qui ont le double objet, et de faire sentir les principales beautés de l'Éneïde, et de répondre à quelques critiques, accréditées par des littérateurs célèbres.

Virgile a trouvé dans son sujet des moyens que n'avoit pas Homère. Celui-ci étoit nécessairement resserré dans la Grèce; Virgile embrasse à la fois la Grèce et l'Italie: on entend dans toute l'Eneide le retentissement de la chute de Troie. Un empire à détruire, voilà le sujet d'Homère : ce grand empire détruit, et se relevant en Italie sous un nouveau nom et sous de meilleurs auspices, le monde entier promis à sa domination, voilà le sujet de Virgile. Il s'est placé entre le tombeau de Troie et le berceau de Rome; et, par une multitude d'oracles, par les prophéties d'Anchise, et l'ingénieuse fiction du bouclier forgé par Vulcain, il a pu suivre les grandes destinées de cette superbe capitale, depuis la louve de Romulus jusqu'aux aigles romaines, depuis le chaume royal du bon Évandre jusqu'aux pompes du Capitole.

Si toute sa fable, si tous ses évènemens eussent été empruntés de la Grèce, il auroit manqué de nouveauté : le fonds en étoit usé par Homère et d'autres écrivains. C'étoit l'arrivée d'Énée en Italie qui ouvroit devant lui un champ vaste et

nouveau.

L'antique Ausonie, patrie de Saturne, et berceau de l'âge d'or dont elle conservoit encore la simplicité, un autre climat, un autre gouvernement, une autre religion, d'autres costumes, d'autres mœurs, d'autres armures, rajeunissoient ce que son sujet avoit de trop antique. On ne pouvoit plus que glaner dans la Grèce, il y avoit à moissonner en Italie: cependant il lui étoit permis de recueillir et de semer dans son récit tout ce que l'histoire fabuleuse des Grecs offroit de plus intéressant. De plus, les traditions populaires qui unissoient ensemble, par des parentés et des alliances, les familles grecques et latines les plus illustres, constatoient, indépendamment des oracles, les droits d'Énée, les opposoient à ceux du jeune héros d'Ardée, et augmentoient l'intérêt national.

Le Tasse, celui de tous les poëtes épiques qui, par la disposition de son plan et la grandeur imposante des caractères, s'est le plus rapproché d'Homère, n'a pas négligé de flatter la vanité de ses compatriotes, non seulement en nommant les premiers auteurs des plus illustres familles d'Italie, mais encore en répandant dans toutes les parties de son poëme les idées de féerie et de chevalerie qui dominoient alors dans ces contrées comme dans le reste de l'Europe. D'ailleurs, la peinture des croisades devoit

plus particulièrement intéresser les peuples d'Italie, qui possédoient dans leur capitale le chef suprême de la chrétienté.

Milton n'est point un poëte national; il est le poëte di monde chrétien. C'est dans le jardin d'Éden que sa muse religieuse semble avoir planté cet arbre céleste dont les rejetons se sont étendus dans l'univers entier. Les premiers hommages offerts à l'Etre-suprême, la première transgression de la loi divine, le premier châtiment, l'innocence primitive perdue, la race des humains proscrite, la grande perspective de la rédemption future, tout ce qu'il y a pour l'homme d'espérance et de crainte, de crimes et de vertus, de bonheur et de malheur, dans le présent et dans l'avenir, la terre continuellement en commerce avec le ciel; voilà le sublime sujet de Milton. Et quel autre peut lui être comparé?

Une qualité non moins indipensable dans l'épopée, c'est la variété. La raison en est simple: l'action, source de l'intérêt et de la curiosité, étant distribuée dans tout le poëme à de grands intervalles, ne peut attacher autant que celle d'une tragédie resserrée dans un court espace et marchant avec rapidité vers le dénoûment. C'est à cet inconvénient qu'il faut remédier, dans le poëme épique, par une immense variété d'objets, de scènes, d'évènemens et de personnages qui entretiennent l'attention et excitent la curiosité. Le Tasse, voyageant avec un de ses amis, et parvenu sur le sommet d'une montagne très élevée, d'où se découvroit une vaste campagne, lui disoit : « Vois-tu ces montagnes, ces >> rochers, ces forêts sauvages, ces vallons cultivés et fer

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» tiles, ces beaux pâturages, ces cascades écumantes, ce >> fleuve majestueux, ces ruisseaux limpides, cette foule de » perspectives riches et variées? Voilà mon poëme. Ce qui manque le plus à l'auteur de la Henriade, poëme beaucoup trop admiré à sa première apparition, et beaucoup trop décrié depuis, c'est ce charme de la variété. Il est aisé de voir que lorsque Voltaire écrivit cet ouvrage, il ne connaissoit guère que les livres, Paris et la cour : la morale la philosophie, la politique, voilà les objets qui reparoissent sans cesse dans son poëme. La nature toute entière se trouve dans les grands poëmes épiques. La poésie d'Homère, de Virgile, de Milton, et du Tasse lui-même, avoit été fécondée par de longs voyages, et par une grande variété de scènes. L'inconstance naturelie au cœur humain fait qu'il n'aime pas à se reposer long-temps sur les mêmes objets : la peinture de la campagne et les occupations champêtres lui rendent nécessaire le tableau des grands chocs des nations et des grands orages de l'ame; ce trouble et ces agitations lui donnent le besoin de revenir à des idées plus innocentes et plus douces. C'est au milieu des délices du paradis terrestre, décrites par Milton en vers ravissans, que l'ange Raphaël raconte aux premiers hommes les grandes discordes des cieux et les terribles combats des bons et des mauvais anges. C'est au milieu de la description des batailles qu'Herminie est emportée par son cheval vers les habitations champêtres, et qu'elle prête une oreille avide aux sons des pipeaux rustiques. C'est de la scène sanglante des combats que Jupiter détourne ses regards pour les arrêter avec complaisance sur les mœurs douces

et hospitalières d'une tribu éthiopienne, uniquement occupée des soins du labourage et des troupeaux. Dans Virgile, la description des combats est précédée du tableau de la vie pastorale du bon roi Évandre. Excepté la rencontre du vieillard de Jersey, que fait Henri IV dans le premier livre de la Henriade, rien de pareil ne se trouve dans ce poëme. Il est inutile de répéter ici ce que j'ai dit plus haut, des moyens que le sujet de Virgile lui a fournis pour produire la plus grande variété possible, et de ce que son imagination a su ajouter à ces moyens'; peut-être est-il plus important de répondre à quelques critiques de l'Eneide.

SUR LE MERVEILLEUX.

Je suis loin de penser, à l'exemple de Marmontel, que le merveilleux n'est pas essentiel à la poésie épique : c'est lui qui met à la disposition du poëte tous les lieux, tous les évènemens, tous les hommes, le ciel, la terre et les enfers; lui seul peut satisfaire ce besoin que nous avons de choses extraordinaires; lui seul peut, au gré du poëte, retarder, précipiter, prolonger l'action épique; et quoi qu'en ait dit l'admirateur passionné de Lucain, les Caton, les César, les Pompée, tous les héros de l'histoire ancienne et moderne, ne sauroient tenir lieu de l'intervention de la Divinité. Sans ce commerce de protection d'une part, et d'obéissance de l'autre, il n'y a plus entre le ciel et la terre que l'attraction et les lois du mouvement; tout rentre dans l'ordre des évènemens communs et ordinaires, dont l'imagina

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