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sur notre chemin, et c'est moins le dispositif que les considérants du jugement arbitral qui doivent attirer notre attention. Le dispositif, en effet, n'a pour conséquence que de régler provisoirement le côté matériel du débat, tandis que les considérants contiennent, sur les motifs qui ont fait choisir pour arbitre le comte de Habsbourg, des informations qu'il nous importe de recueillir et d'examiner. Nous nous trouvons ici en présence d'une question qui touche de près à l'origine de la liberté politique des habitants de Schwyz, et qui, durant tout un siècle, reste indécise entre eux et la maison de Habsbourg. Elle mérite bien de nous arrêter quelques instants.

D'après le document que nous venons de citer et qui fut rédigé au nom du comte Rodolphe, nous apprenons que, si ce prince s'est trouvé appelé à intervenir dans la querelle entre Einsiedeln et les Schwyzois, c'est que les deux partis l'ont choisi pour arbitre, « parce que je suis, dit-il, en vertu d'une légitime transmission héréditaire, avoué et protecteur légal des gens de Schwyz. » Il s'exprime ailleurs dans les mêmes termes lorsqu'il dit: « Les gens de Schwyz sont venus se plaindre à moi en pleurant, comme à leur avoué et protecteur légal, de ce qu'on portait atteinte à leurs droits héréditaires et à leur liberté. » Que signifient donc ces expressions deux fois réitérées, et à quel genre de rapports entre le comte de Habsbourg et les hommes de Schwyz font-elles allusion?

S'agit-il d'une souveraineté particulière, comme celle que Rodolphe devait momentanément exercer, ainsi que nous l'avons vu, sur le pays d'Uri, et que ses auteurs lui auraient transmise sur celui de Schwyz? S'agit-il des obligations attachées à l'office du comte du Zurichgau, dont Rodolphe était héréditairement investi et qui plaçait les Schwyzois sous sa juridiction et sous sa gardeV S'agit-il simplement, — comme c'est le cas pour les expressions identiques employées dans le même document afin de désigner la position des seigneurs de HaperschwyJ à l'égard d'Einsiedeln, — s'agit-il simplement d'un rôle de défense et de tutelle pris par le comte de Habsbourg, à l'exemple de ses prédécesseurs, sur l'expresse demande des intéressésV

De ces trois suppositions, les seules entre lesquelles on puisse choisir, nous croyons qu'on doit préférer la dernière. En effet, les Schwyzois sollicitent Rodolphe de protéger leurs biens et leur liberté qui sont en péril, et ils sont représentés au débat par des témoins qui tiennent leur place, ce qui ne s'expliquerait guère si, selon la première hypothèse, ils avaient agi comme sujets du comte, ou, selon la seconde, comme ses administrés. Dans l'un et l'autre cas. c'eût été à lui d'intervenir spontanément, et il ne pouvait accepter le rôle d'arbitre entre ses subordonnés et leur partie adverse. Or, d'après ses propres paroles, on est venu des deux parts librement solliciter son intervention, à laquelle on s'est ensuite librement soumis. Il ne s'est point imposé lui-même et rien ne trahit, en ce qui le concerne, l'exercice d'une autorité officielle. Aussi ne se désigne-t-il point par le nom de son comté, comme il l'aurait fait, sans doute, si c'était en qualité de chef de cette circonscnption politique qu'il fût intervenu dans le procès. Il dit expressément, au contraire, qu'il intervient à titre de « protecteur, » et il n'y a aucun motif de s'écarter du sens naturel qu'éveille ce mot.

De même que plus d'une ville réclamait alors, dans des conjonctures difficiles, la protection momentanée d'un seigneur puissant, sans prétendre aliéner ses libertés intérieures, quoiqu'elle les compromît ainsi quelquefois, de même les Schwyzois revendiquaient aussi le protectorat du comte Rodolphe, héritier des Lenzbourg, leurs précédents défenseurs, pour mettre un terme à des conflits prolongés, sans qu'il dût en résulter nécessairement pour eux un état particulier de sujétion et de servitude.

Nous ne voulons pas dire, cependant, qu'ils fussent alors en possession d'une pleine indépendance et de la liberté politique proprement dite. Outre qu'ils étaient soumis, comme nous l'avons fait observer, à la juridiction administrative du Zurichgau, exercée par le comte de Habsbourg, il est probable que celui-ci possédait de plus sur eux, comme « avoué et protecteur légal, » certains droits qui les mettaient plus ou moins dans sa dépendance sans les assujettir absolument à sa domination. Ils n'étaient pas assez forts pour se dispenser de reconnaître les services qui leur étaient rendus, et la fable du cheval voulant se venger du cerf menaçait de devenir leur propre histoire, car ils donnaient prise sur eux à un dangereux patron. Les dignités dont la maison de Habsbourg était investie, les grandes propriétés en hommes et en terres qu'elle possédait dans la vallée de Schwyz semblaient rendre entre elle et les libres paysans la partie bien inégale. Cette partie engagée, d'un côté, pour la défense d'une liberté mal définie, et, de l'autre, pour l'extension d'une autorité indéterminée et envahissante, provoqua la lutte dont l'issue aboutit à la victoire du Morgarten. C'est le récit des vicissitudes et des péripéties de cet antagonisme, où Schwyz eut pour modèles, pour auxiliaires et pour imitateurs ses voisins des deux autres Waldstâtten, qui forme la portion principale de l'histoire que nous ten

tons d'esquisser. Nous y arriverons tout à l'heure, après avoir terminé, par quelques mots sur le pays d'Unterwalden, ce qui concerne la période qui vient de nous occuper.

III

LES VALLÉES D'l'NTERWALDEN

Avant le commencement du quatorzième siècle, où il paraît pour la première fois dans les documents historiques, l'emploi du nom d'Unterwalden est un anachronisme que nous nous sommes cependant permis pour plus de clarté. C'est sous le nom de Stannes, ou vallée inférieure, et de Sarnon (Sarnetal), ou vallée supérieure, que sont alors désignées les deux portions de ce pays, qui paraît avoir renfermé, presque de tout temps, deux territoires distincts. Dans chacun de ces territoires, à côté du nom du bourg principal qui sert à les désigner, on constate, dès le neuvième siècle, les noms d'autres localités en assez grand nombre. Ce fait permet de croire que, des trois Waldstâtten, le pays d'Unterwalden, dont le sol est relativement plus fertile, fut peuplé avant les deux autres. L'on peut également conclure des propriétés considérables qu'y posséda dès l'origine le couvent de S'-Léger à Lucerne, que ce fut ce monastère de bénédictins, dont l'abbaye de Murbach en Alsace était propriétaire, qui le premier en colonisa et en fit cultiver le territoire.

Mais les documents historiques qui nous font connaître les localités de l'Unterwalden, ne renferment aucun de ces détails, aucun de ces traits qui révéleraient, à quelque degré, l'existence en Tes lieux d'une peuplade compacte et indépendante. Ce qu'ils constatent, au contraire, c'est un morcellement territorial et une multiplicité de juridictions, qui empêchaient la formation de toute agrégation commune. Plus qu'ailleurs, dans l'étroit espace qui, du Brunig au lac des Quatre-Cantons, s'enferme entre le Titlis et le Pilate, se montrent alors l'enchevêtrement et la confusion d'une foule de possessions seigneuriales différentes, tant ecclésiastiques que laïques, au milieu desquelles apparaissent, comme les plus grands propriétaires, les comtes de Frobourg. de Lenzbourg, de Habsbourg, le couvent de Lucerne. les abbayes de Mûri et de Munster en Argovie, et le monastère d'Engelberg, fondé dans le pays même d'Unterwalden, en 1122, par un seigneur du nom de Seldenbùren19.

A côté des serfs ou vilains établis sur les domaines séculiers et sur les terres des maisons religieuses, on constate la présence d'hommes de condition libre, roturiers ou nobles, qiù devaient former plus tard, tant à Sarnen qu'à Stanz, le centre de communautés indépendantes. Mais rien n'indique, avant 1250. nous ne disons pas l'existence régulière, mais même les rudiments de communautés semblables à celles qui se montrent plus ou moins développées chez les deux autres Waldstàtten. La majeure partie du pays d'Unterwalden appartenant au Zurichgau et sa moindre portion à l'Aargau, les hommes de condition libre relevaient, au commencement du treizième siècle, de la juridiction des comtes de Habsbourg, qui se trouvaient à la tête de ces deux comtés, et qui semblent même avoir possédé sur cette classe de personnes d'autres droits résultant de la « protection » qu'ils lui accordaient (jus advocationis)

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