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toriques très-réels, en donnant des dates précises à des événements controuvés, et en prêtant des motifs fort plausibles à des actes imaginaires. C'est par cette sorte de fantaisie calculée, si l'on peut ainsi dire, qu'il est arrivé à donner à la légende sa forme incommutable et son dernier fini. A peine Jean de Müller et Schiller ont-ils fait sur sa toile quelques retouches avec leur magistral pinceau. Une fois que Tschudi s'était volontairement placé sur le terrain de la tradition, et qu'il cherchait, par conséquent, à luiimprimer un cachet toujours plus marqué de Vraisemblance, il n'y a pas lieu de s'étonner que, plus qu'aucun de ses devanciers, il se soit plu à développer et à préciser les détails de la légende. Il n'y a rien d'étonnant, en particulier, qu'il ait, plus expressément qu'on ne l'avait encore fait, avant lui, imputé au roi Albert (qui, le premier, avait porté le titre de duc d'Autriche), l'origine des excès et de la tyrannie que la légende avait mis à la charge de cette maison détestée. Tschudi est l'historien qui a le plus contribué à rendre le souvenir de l'affranchissement des Waldstätten inséparable de la personne du roi Albert, dont les baillis n'auraient été, dans les trois vallées, que les fidèles instruments d'une politique systématiquement oppressive et despotique. Il n'a pas craint, pour mieux établir sa thèse, de noircir et de calomnier ce prince, et s'il a, de cette manière, grossièrement altéré la vérité, il n'en a pas moins réussi à assurer à la tradition, par ce spécieux mensonger, une plus forte prise sur l'opinion. Voici, en résumé, la thèse de Tschudio : « Issue d'une race du Nord, probablement des Cimbres, la population des Waldstätten a joui de temps immémorial d'une pleine liberté politique, sous la protection de l'Empire. Des pactes d'alliance, renouvelés tous les dix ans, liaient l'une à l'autre les trois vallées, qui possédaient chacune une égale indépendance. Au commencement du treizième siècle, ayant à se plaindre de l'Empire, elles s'en sont momentanément détachées, pour se replacer bientôt sous son aile, lorsque l'empereur Frédéric II, en 1240, leur donna l'assurance d'un perpétuel appui. Près de soixante ans se passèrent, durant lesquels leur indépendance, de temps à autre menacée, ne reçut néanmoins aucune durable atteinte. « Mais, à peine le roi Albert d'Autriche fût-il monté sur le trône, qu'il voulut les assujettir à sa maison. Les Waldstätten lui envoyèrent, en 1298 et 1299, deux députations successives pour le détourner de ce projet; mais il refusa de les recevoir etil envoya, de son côté, les barons de Lichtenberg et d'Ochsenstein dans les vallées, pour les engager à faire leur soumission. Nouvelle députation au roi, dont on charge, en avril 1301, Werner d'Attinghausen, sans obtenir un meilleur résultat...Trois ans s'écoulent, au bout desquels Albert, irrité de n'avoir pu vaincre l'obstination des Waldstätten, leur déclare qu'il va leur envoyer deux baillis impériaux à résidence, tandis qu'auparavant, dit Tschudi, un seul gouverneur commun aux trois Vallées ne faisait de loin en loin, au milieu d'elles, que de rares apparitiOns. « Le roi Albert met Uri et Schwyz sous le commandement du chevalier Gessler, qui possédait le château de Kussnacht, mais qui prend pour demeure, à Altorf, la tour des intendants. A la tête de l'Unterwalden est placé Beringer de Landenberg, noble thurgovien, qui habitera le château de Sarnen et aura, dans celui de Rotzberg, un lieutenant pour le Bas-Unterwalden ; c'est à un seigneur de Wolfenschiess qu'est confié cet emploi. Obéissant aux ordres qu'ils avaient reçus du roi, ces fonctionnaires se comportaient d'une manière tellement vexatoire, qu'en 1305, les Waldstätten supplièrent le monarque de les rappeler. Albert leur fit répondre (tout en refusant de recevoir leurs députés) qu'ils n'avaient qu'à s'en prendre à eux-mêmes de ce dont ils souffraient, et que tout irait bien pour eux, s'ils voulaient, à l'exemple de Lucerne et de Glaris, devenir de fidèles sujets de la maison d'Autriche. » Si l'on ne savait pas, pour l'avoir appris de l'histoire étudiée dans ses véritables sources, comment les choses se sont passées, on se laisserait aisément aller à prêter créance à ce récit, où tout se déroule d'une manière si plausible et si claire. On a rarement mieux su faire prendre la fiction pour la vérité. Mais il suffit de n'avoir point oublié quelle était la condition des Waldstätten avant leur Victoire au Morgarten, pour sentir tout ce que la thèse de Tschudi renferme d'arbitraire et de fallacieux. Nous ne prendrons pas la peine de dresser ce tableau de confrontation. Nous ne voulons dire un mot que des trois personnages qui vont ici jouer le rôle principal : Gessler, Landenberg, Wolfenschiess. Tschudi a hérité les deux premiers de la tradition antérieure. Mais, comme toujours, il a voulu, qu'on nous passe l'expression, mettre plus que ses devanciers les points sur les i. De là une précision nouvelle dans la condition et les noms des personnes. Ces noms sont historiques sans doute, et ceux de Gessler et de Landenberg ont été portés par des hommes qui, dans le quatorzième et le quinzième siècle, furent d'actifs serviteurs de l'Autriche. Seulement il est certain que, du temps du roi Albert, aucun Gessler n'avait le rang de chevalier, et que, bien moins encore, un Gessler possédait le château de Kussnacht, demeuré jusque vers 1350 la propriété de la famille qui en tirait son nom. Qu'il existât des Beringer de Landenberg au commencement du quatorzième siècle, cela est incontestable ; mais, comme nul de ceux qui ont porté ce double nom n'a jamais été placé par Albert d'Autriche à la tête dubailliage de Sarnen, Tschudine parviendra pas mieux qu'il n'y a réussi pour Gessler, à transformer, au moyen d'une désignation plus précise, un être imaginaire en un être réel. Quant à Wolfenschiess, dont la tradition ne s'était pas avisée jusque-là, et dont notre historien lui-même, dans son premier travail, ne s'était pas avisé davantage, il n'a pris Sa place, dans la Chronique helvétique et dans la légende, que Sur la demande des gens de l'Unterwalden, qui ont fait agréer d'autant plus aisément leur requête à Tschudi, qu'il y trOuVait lui-même l'Occasion de donner à son récit, en citant le nom de l'une des plus anciennes familles du NidWald, une plus grande apparence d'authenticité ". S'il était encore nécessaire de reprendre une à une toutes Ses autres assertions, nous montrerions de même que, malgrél'imperturbable assurance aveclaquelle il les énonce, il n'en est aucune qui ne repose sur des documents faussement interprétés, ou qui ne repose sur rien du tout. L'origine particulière des populations des Waldstätten, leur indépendance immémoriale, leurs alliances périodiques, l'antagonisme provoqué par Albert d'Autriche, l'irritation croissante des partis en lutte, les tentatives suppliantes des uns, les violences calculées des autres, les rôles prêtés à tel ou tel personnage, les dates si précises, les événements si bien enchaînés, tout cela est de l'invention pure ; et ce roman composé avec tant d'art n'a qu'un défaut aux yeux de l'histoire, c'est d'être un roman. Après avoir ainsi fabriqué un cadre on ne peut mieux préparé pour recevoir la légende nationale, Tschudi prend celle-ci des mains de la tradition, telle que la chronique de Sarnen et Etterlin l'ont façonnée, et il ne dépend pas de lui qu'elle ne sorte des siennes avec une irrésistible apparence de vérité. La minutie des détails, la connaissance des lieux, le discernement des motifs, la caractéristique des personnes, rien ne manque de tout ce qui peut faire ressembler la fable à la réalité. Le roi Albert s'étant refusé à rien entendre, raconte Tschudi, les excès des baillis redoublent. Intervertissant l'ordre originel des épisodes qui servent à illustrer cette thèse, c'est par celui du Bas-Unterwalden que commence l'écrivain : « Dans l'automne de l'année 1306, Wolfenschiess, revenant à cheval d'Engelberg, aperçoit dans une prairie la femme de Conrad de Boumgarten d'Alzellen et s'enflamme à la vue de sa grande beauté. » Ici vient la narration de la tentative de séduction et du meurtre qui en est la suite, avec quelques nouveaux coups de pinceau, qui n'ont d'autre importance que de révéler l'intention de donner à tout cet incident un tour plus naturel, et d'exciter plus vivement l'émotion du lecteur. Le peu d'intérêt qu'on portait à la victime protège le meurtrier, et Landenberg, sans trop approfondir l'affaire, place un autre lieutenant au château de Rotzberg. C'était un point que, jusque-là, n'avait pas éclairci la tradition, et que Tschudi fixe de sa propre autorité, ou plutôt sur les instances de

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