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parler de tant d'autres, à ne pas compter des fantômes parmi leurs aïeux. Mais, du temps de Fründ, on ne l'entendait pas ainsi, et un ennemi déclaré des Schwyzois, le chanoine Hemmerlin de Zurich, ne voulut pas laisser cette auréole planer sur leur berceau. Procédant par étymologie, comme le panégyriste de Schwyz, il établit, dans son Dialogue sur la rusticité et la noblesse", dont un chapitre a pour titre : « De l'origine, du nom et de la confédération des Suisses, » il établit, disons-nous, que « c'est de suitten (suer) que vient le nom de Switenses ou Switzer, » et que, bien loin d'être de meilleure race que leurs voisins, les montagnards suisses ne sont que les restes d'une colonie de prisonniers de guerre saxons, transportés par Charlemagne dans ce pays pour garder la route du So-Gothard, en sorte qu'ils ont conservé toute la rusticité féroce du peuple dont ils descendent. « Mais comme ils se montrèrent, » ajoute Hemmerlin, « de fidèles défenseurs du passage des Alpes, le susdit empereur, voulant conserver la mémoire de la sueur de sang qu'ils avaient suée à son service, leur accorda de porter à perpétuité une bannière couleur rouge pur, telle qu'ils la portent encore aujourd'hui. » On voit que les notions historiques d'Hemmerlin valent celles de Püntiner et de Fründ, et que, dans cette discussion ethnographique à coups de légendes, on peut renvoyer les parties dos à dos. On peut mettre également hors de cour, sans débat, les diverses hypothèses qui ont succédé aux leurs et qui toutes ont pour but d'assigner aux Waldstätten une origine nationale différente de celle des populations qui les avoisinent. Tous les historiographes suisses, jusqu'à Jean de Müller, ont soutenu cette insoutenable thèse, sur la vanité de laquelle il est inutile d'insister davantage. Laissant donc de côté les variations successives qu'elle a subies, nous pouvons passer des légendes ethnographiques aux légendes anecdotiques qui se sont enlacées autour de l'antique tronc des annales suisses.

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LEs LÉGENDES ANECDOTIQUES. LEUR FORMATION % 1 UNE LÉGENDE IsoLÉE

Ici encore c'est Hemmerlin, l'un des fabricateurs des généalogies fantastiques, que nous retrouvons le premier parmi les auteurs des inventions romanesques. Après avoir expliqué l'origine nationale des Schwyzois, il prétend expliquer aussi l'origine de la confédération à laquelle ils ont donné leur nom. Nous avons vu que déjà Justinger ne s'y retrouvait plus; le chanoine de Zurich, tout instruit qu'il devait être, et tout instruit que, pour son temps, il se montre en effet, s'y retrouve moins encore. Voici, selon lui, comment l'alliance fédérative des Suisses aurait été fondée !° :

« Il arriva une fois, » dit-il, « qu'un certain comte de Habsbourg, duquel l'illustre maison des ducs d'Autriche tirait son origine, et qui était seigneur naturel des Swites, avait installé, dans un certain château de Lowerz, un châtelain qui devait gouverner en son nom toute la vallée. Ce châtelain fut tué par deux Schwyzois dont il avait séduit la sœur, et le comte ayant voulu les punir de cet attentat, deux autres Schwyzois, leurs parents, s'unirent à eux pour conspirer contre leur seigneur. Bientôt à ces quatre s'en joignirent dix autres, puis aux dix vingt, et peu à peu tous les habitants de cette vallée, refusant obéissance à leur seigneur, se confédérèrent contre lui. Ils détruisirent le susdit château, dont les ruines se voient encore aujourd'hui dans un lac, et ils donnèrent ainsi naissance à la Confédération. Des montagnards voisins, appelés UnterWaldois, dont le seigneur, nommé de Landenberg, assistait aux matines le jour de Noël, envahirent son château de Sarne, l'empêchèrent d'y rentrer, dévastèrent sa demeure et se confédérèrent contre lui avec les Schwyzois. Après eux les Lucernois, ayant détruit le château du baron de Rothenbourg, situé dans leur voisinage, entrèrent de même dans la confédération, puis les Bernois, puis la ville de Zug, puis la vallée d'Uri, quiavait été sous la puissance de l'abbesse de Zurich, puis les gens de la vallée de Glaris, qui relevaient de l'abbesse de Seckingen, enfin les Zurichois » Combien il fallait que la mémoire des événements les plus faciles, ce semble, à retenir ou à constater, se fut effacée des esprits, pour que le pays d'Uri, qui le premier avait joui de l'indépendance et autour duquel s'étaient groupés les deux autres Waldstätten, n'occupe dans la formation de la Confédération que la sixième place, et que Zurich soit reléguée après Berne, Glaris et Zug. De quel épais brouillard n'était pas enveloppé, à cette époque, le souvenir des faits historiques, pour qu'à soixante ans de distance, la destruction du château de Rothenbourg, qui avait eu lieu en 1385, fut rapportée à l'époque, anté

rieure d'un demi-siècle, où Lucerne s'était confédérée avec les Petits Cantons ? Quel fonds peut-on faire, après cela, sur les anecdotes auxquelles le chanoine de Zurich se plaît à rattacher les origines de l'affranchissement des confédérés ? Elles n'ont d'autre intérêt que de montrer comment s'introduisaient peu à peu les ornements légendaires, brodés sur le thème de ces violences imputées, par la tradition vague dont Justinger s'est fait l'organe, aux officiers des Habsbourg et de l'Autriche. On trouve ces mêmes anecdotes textuellement reproduites peu de temps après (1487) par un auteur qui les emprunte à Hemmerlin, en sorte que cette répétition ne leur confère aucun nouveau degré de crédibilité". Il n'est, du reste, pas difficile de comprendre qu'en voyant des châteaux détruits, sans qu'on sût d'où venait leur ruine, on ait cherché la cause de celle-ci dans ces soulèvements et ces vengeances populaires qui, depuis le milieu du quatorzième siècle, en avaient fait disparaître plusieurs Sur le sol suisse, et que, de leur destruction, on ait conclu à la révolte contre les tyrans qui les avaient habités *. L'idée vaguement répandue des excès commis dans les Waldstätten par des baillis autrichiens, et la vue de castels en ruines à Lowerz et à Sarnen devaient suggérer des rapprochements de ce genre. C'est un des éléments que la tradition a conservés, de même qu'elle a retenu le nom de Landenberg, qui est celui d'une hauteur voisine de ce dernier bourg Sur laquelle on voit les restes d'un ancien château, mais qui, ayant été aussi porté par une famille noble dévouée à l'Autriche, a fait prendre « le nom d'un lieu pour un nom d'homme ". » En revanche, la légende reçue n'a pas donné place, dans ses créations ultérieures, à l'anecdote des frères qui tirent vengeance du déshonneur fait à leur famille. Si l'imagination pouvait donc, au milieu du quinzième siècle, glaner à son gré parmi les incidents auxquels l'opinion commençait à rattacher l'origine de la Confédération, c'est qu'aucune narration consacrée, orale ou écrite, n'avait encore acquis dans ce domaine un droit de bourgeoisie incontesté. La tradition a cependant fait un pas : elle a perdu son caractère confus et indéterminé, pour prendre un corps et une physionomie vivante. Ce n'est plus de droits violés et de mœurs outragées qu'il est vaguement question; la légende est sortie des généralités abstraites, pour toucher terre et s'incarner dans des faits, sinon véridiques et réels, du moins précis.Toutefois la forme sous laquelle vient de se présenter à nous, pour la première fois, la légende anecdotique, a ceci de singulier, qu'Uri n'y tient aucune place. Schwyz et UnterWalden seuls semblent avoir donné naissance à la Confédération, et le premier de ces petits pays joue ici le grand rôle, comme s'il avait occupé d'emblée la position qu'on ne lui contestait plus au quinzième siècle.

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Mais Uri va reprendre son bien d'une manière triomphante, en revendiquant exclusivement, à son tour, la paternité de la Confédération, et en attribuant à l'un des siens l'honneur de l'avoir fondée. Au moment, en effet, où la tradition nationale fait son apparition dans le monde sous la forme qu'elle a dès lors retenue, on dirait qu'il est sorti du berceau où elle a vu le jour deux jumeaux qui se distinguent l'un de l'autre par une physionomie différente, peut

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