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les fonctionnaires publics durent rendre compte. Le système gouvernemental des Carolingiens, qui a trouvé, dans les capitulaires de Gharlemagne et de Louis le Débonnaire, son expression authentique et définitive, s'étendit du Jura aux Alpes sur toutes les parties du territoire que s'étaient partagé quatre siècles plus tôt les Burgundes et les Allémans. 'L'activité et l'influence civilisatrice de ce gouvernement se firent, en particulier, sentir dans les contrées de la Suisse qu'occupait ce dernier peuplels.

Les encouragements donnés par le souverain au défrichement et à la culture des terres; l'accroissement naturel de population qui en fut la suite; l'intérêt que trouvaient les nobles à développer l'exploitation de leurs vastes propriétés; la pieuse munificence qui les portait à s'en défaire pour la dotation des couvents; le zèle de ces maisons religieuses pour agrandir leurs propres domaines et en tirer fructueusement parti; le désir chez les classes inférieures de la population libre d'échapper à la pauvreté ou à l'oppression; — tout concourait alors à étendre de proche en proche l'occupation du sol. Les espaces inhabités devinrent le séjour de populations nouvelles, ou, pour mieux dire, ils procurèrent à la population allémanique déjà existante des établissements nouveaux.

Il n'existe, en effet, nulle trace historique de peuplades étrangères qui, à cette époque ou plus tôt, auraient pénétré, en passant, pour ainsi dire, sur le corps des habitants du pays circonvoisin, dans l'enceinte inoccupée des Waldstàtten dont ils auraient fait de temps immémorial des oasis de liberté. La légende, stimulée par un amour-propre national plus excusable qu'éclairé et servie par une érudition fantastique, la légende a rêvé pour les populations de ces petites vallées des origines impossibles et dont la saine interprétation historique a fait justice. Il n'y eut ici rien d'insolite, ni d'exceptionnel. Les analogies de tout genre qui, pour les habitudes, les institutions, la langue, existent entre les renseignements concernant les Allémans et les plus anciens témoignages relatifs aux petits cantons, ces analogies complètent et corroborent jusqu'à l'évidence les autres données de l'histoire; sans parler des ressemblances non moins frappantes qui se montrent, dès l'origine, entre les populations de Schwyz, d'Uri etd'Unterwalden, et celles de Lucerne, Glaris et Zug.

On peut donc affirmer que le peuplement des Waldstâtteu s'est opéré selon les règles. Ici, comme ailleurs, à mesure que la place vint à manquer dans les contrées plus heureusement situées, on se rapprochait, par un mouvement naturel et irrésistible, de l'intérieur des régions alpestres. C'est ainsi qu'à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire dans la seconde moitié du huitième siècle, les hautes vallées, qui devaient devenir le berceau de la Confédération suisse, reçurent les premiers rudiments d'une population stable et définitive19.

III

LA COLONISATION DES. WALDSTJETTEN

On peut assigner à la colonisation des Waldstâtten trois origines principales: l'intervention royale, celle des seigneurs et des couvents, et les entreprises individuelles ou collectives des pionniers appartenant à la classe des hommes libres. Cette triple origine n'est pas seulement attestée par ce que nous savons de l'état des choses au point de départ, elle correspond encore à l'état des choses que nous trouvons au point d'arrivée. C'est elle qui rend compte des diversités que laissent entrevoir, tout en marchant vers l'indépendance, les trois pays d'Uri, de Schwyz et d'Unterwaldeu. A défaut de témoignages historiques, la condition civile des personnes et la possession des biens de commune suffiraient pour révéler les formes différentes sous lesquelles s'est opéré dans les Waldstâtten l'établissement des colons d'origine allémanique.

Chacune des trois causes, que nous venons de signaler plus haut, a simultanément ou successivement concouru, sans doute, à peupler chaque vallée; mais il est vrai de dire aussi que, dans chaque vallée, l'une de ces causes a prédominé sur les autres. Ainsi, c'est l'action royale qui s'est fait surtout sentir dans le pays d'Uri; celle des grands propriétaires, laïques ou ecclésiastiques, dans les vallées d'Unterwalden; celle des hommes libres à Schwyz.

De là il ne faut point conclure que, dans le premier de ces petits territoires, il n'existât pas dès l'origine, à côté des colons établis sur la portion du sol attribuée au domaine royal, des individus de condition libre qui possédaient en propre, d'après les stipulations des lois carolingiennes, les terres qu'ils avaient eux-mêmes défrichées à leurs périls et risques; mais le gros de la population était formé de ces hommes du roi (fiscaïini), qui, tout en rentrant dans la classe générale des serfs, y occupaient un rang supérieur et se rapprochaient à bien des égards de la condition des personnes libres. Ces mêmes hommes, devenus ensuite les ressortissants d'une abbaye de femmes, trouvèrent dans les priviléges accordés à cette abbaye une nouvelle cause d'émancipation, tandis que les hommes libres, pour obtenir de leur côté les avantages attachés aux immunités de ce monastère, se rangèrent peu à peu sous sa dépendance.

Comme le nombre des serfs ou ressortissants des seigneurs laïques était extrêmement faible dans la vallée d'Uri, et tendit toujours à diminuer, les hommes de l'abbaye et les hommes libres durent donc former dans ce petit territoire une population à laquelle les habitudes d'une administration régulière et douce imprimaient un caractère de sage modération, tandis que l'homogénéité et l'accord de ses membres préparaient leur future indépendance. Si, d'un côté, les faits ultérieurs de l'histoire confirment cette appréciation, de l'autre, l'existence constante de biens communaux indivisément possédés par l'ensemble des habitants d'Uri, montre que, dès l'origine, ceux-ci composèrent une peuplade compacte, dont l'unité doit être cherchée dans la colonisation royale qui en fut le principe et comme le noyau central20.

A Schwyz, le même phénomène de biens communaux, indivisément possédés par tout l'ancien pays, dénote aussi une unité originelle. Mais ici les hommes libres ne sont pas l'accessoire comme àUri; ils forment, au contraire, l'élément primitif et principal de la population. Les documents, comme les faits de l'histoire, l'attestent avec évidence, et ils conduisent à penser que ce furent des individus, ou des groupes d'hommes de condition libre encore épars dans la société allémanique, qui vinrent s'établir successivement ou en masse au pied des Mythen, dans le lieu qui porta primitivement le nom de Suites. Tous les traits qui caractérisent l'esprit d'indépendance dont les Allémans, parmi les Germains, offraient le type le plus marqué, sont empreints dans ce qu'il nous est donné de savoir du développement de cette petite peuplade. L'impatience de toute usurpation, le goût des coups de main, l'amour de l'égalité, l'esprit d'exclusion poussé jusqu'à ses dernières limites, le sentiment plus vif de son droit que de celui des autres, ont laissé dans les destinées du peuple de Schwyz des traces trop profondes pour qu'on ne doive pas faire remonter, jusqu'aux origines mêmes de sa formation, des dispositions qui se manifestent dès sa première apparition dans l'histoire.

Les libres Schwyzois ont eu à côté d'eux, en petit nombre, des ressortissants de monastères ou des serfs de grands propriétaires nobles, mais ils ont toujours formé, quelles que fussent les obligations politiques que leur imposait leur situation particulière, une société d'hommes entièrement indépendants dans leur état civil, et qui se sont peu à peu assimilé, pour la conquête des libertés de tout genre, le reste des habitants du sol. Dans cette conquête, ils ont fait preuve d'une persévérance et d'une résolution qui, couronnées enfin d'un glorieux succès, sont devenues le fondement de cette Confédération à laquelle ils ont mérité de donner leur nom 21.

Quant au pays d'Unterwalden, on n'y retrouve pas un principe d'unité primitive semblable à celui qui se rencontre dans les vallées de Schwyz et d'Uri. Sa division en deux territoires distincts et le morcellement des biens communaux entre chaque paroisse, ainsi que le nombre considérable des propriétés nobles et ecclésiastiques qu'on y découvre dès les premiers temps, attestent que ce fut surtout

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