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Les circonstances contribuaient puissamment à produire ce résultat. Les victoires successives remportées sur la maison d'Autriche avaient fait prendre aux confédérés en général, et aux Waldstätten en particulier, une si belle position dans le monde, que l'on devait, dans les Petits Cantons, être tout naturellement disposé à expliquer l'origine des luttes, dont ces victoires et cette position étaient la conséquence, par les torts excessifs de l'adversaire, plutôt que par la marche ordinaire des conflits politiques où, des deux parts, les prétentions ne peuvent se peser aux balances de la stricte justice. La haine contre l'Autriche, qui était devenue par la persistance de cette puissance à attaquer les confédérés un sentiment profondément national, la haine contre l'Autriche persuadait aisément à l'opinion que les Habsbourg avaient jadis exercé, dans les Waldstätten, une tyrannie semblable à celle qui, récemment, avait provoqué une révolte à Lucerne et l'émancipation de la vallée de Glaris *".

Les montagnards des Petits Cantons se plaisaient à croire que leurs ancêtres avaient été les victimes d'usurpations et d'injustices, contre lesquelles ils avaient légitimement défendu leurantique indépendance, et ils oubliaient ou ignoraient que c'était, au contraire, par une suite de tentatives heureuses que les premiers confédérés étaient parvenus peu à peu à s'affranchir d'un état de sujétion, où ils avaient rencontré, après tout, plus de condescendance que de despotisme. Ils transportaient ainsi dans le passé l'esprit et les conditions du présent, et, s'imaginant que la liberté dont ils jouissaient avait existé de temps immémorial, ils en concluaient que c'était par de coupables excès qu'on avait autrefois tenté d'en dépouiller leurs pères. Justinger est le seul représentant qui nous reste de cette forme primitive et toute générale de la légende. La petite nuée, qui doit plus tard grossir et se développer, ne fait qu'apparaître à l'horizon. C'est d'abord l'idée abstraite de la tyrannie et de l'oppression qui prend possession des esprits ; les exemples viendront ensuite.

III

| LEs LÉGENDEs ETHNoGRAPHIQUEs

Mais ce n'était pas assez, pour l'amour-propre surexcité des Waldstätten, de faire remonter dans l'ancienneté des âges leur indépendance politique, et d'en signaler la disparition momentanée comme le résultat d'une usurpation violente, ils prétendaient encore, comme tant d'autres peuples grands et petits, se donner une généalogie particulière, qui les distinguât de leurs voisins. C'est dans les commencements du quinzième siècle, que l'on voit apparaître les premiers essais de cette ethnographie fantastique, qui devait revêtir dès lors des formes très-variées et se prêter à toutes les combinaisons que l'histoire, bien ou mal connue, peut fournir aux rêveries d'une fausse érudition. Nous ne voulons point énumérer ici toutes les hypothèses qui ont été proposées sur les origines des populations primitives des Waldstätten. Il nous suffira de signaler les plus anciennes. Elles démontrent ce qu'on pouvait attendre, en fait de critique et de véracité historiques, du temps et du milieu dans lesquels elles se sont produites.

Selon Jean Püntiner, d'Uri, qui aurait, vers 1414, écrit une chronique locale aujourd'hui perdue, c'était de l'illustre race des Goths que seraient sortis les habitants des trois vallées. A la suite d'une expédition qu'avait entreprise le roi Alaric pour secourir l'empereur Théodore et le Pape, expulsés de Rome par l'usurpateur Eugène, l'an 400, une portion de ses guerriers se serait établie dans le territoire d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, et cette colonie militaire aurait encore rendu à l'Empire et à l'Eglise de nombreux services, en combattant contre les Huns. les Sarasins et les Vandales, ce qui aurait valu aux gens d'Uri le titre de chanceliers perpétuels de la cour romaine, avec l'anneau du pêcheur, — à ceux de Schwyz le titre de porte-croix perpétuels, avec la croix, — à ceux d'Unterwalden le titre de trésoriers perpétuels, avec la clef, sans parler des magnifiques bannières octroyées à chacune des trois vallées". On voit que c'est enseignes déployées que la légende fait son entrée dans l'histoire des petits cantons, mais elle s'y montre avec une telle naïveté, qu'elle donne la juste mesure, et de ce qu'on pouvait imaginer alors, et de ce qu'on pouvait croire. Rien ne fait mieux apprécier le résultat auquel doit conduire l'ignorance mise au service de l'amour-propre. Personne, du reste, ne songeait à révoquer en doute d'aussi flatteuses réminiscences, et l'on en trouve même la confirmation officielle dans un acte public de l'État de Schwyz écrit trente ans plus tard. C'est une lettre adressée aux villes impériales d'Allemagne pour réclamer leur assistance dans la lutte que soutenaient alors les Schwyzois et leurs confédérés contre Zurich, alliée de l'Autriche. « Dès l'origine de notre pays de Schwyz, » dit cette lettre, datée de 1444, « nous avons, par la grâce de Dieu, directement appartenu au Saint-Empire romain, et il y a bien des siècles que nos ancêtres ont pris part, pour le service des empereurs et des rois des Romains, à des expéditions, soit à Rome, soit à Byzance, soit en d'autres pays éloignés ". » L'historiographie de Püntiner avait trouvé chez ses confédérés un accueil d'autant plus prompt, qu'elle servait tout à la fois à satisfaire leur orgueil et à défendre leurs intérêts. C'était sous l'influence du premier de ces motifs, qu'à la même époque un magistrat de Schwyz, voulant rehausser l'extraction de ses concitoyens, que leurs adversaires politiques cherchaient à dénigrer comme n'étant que de vils paysans, composa un traité ex profess0, aujourd'hui perdu, sur les origines des Schwyzois. Cet écrivain, natif de Lucerne, mais secrétaire d'État à Schwyz, s'appelait Jean Fründ, et voici, d'après ce que nous en ont appris les auteurs plus récents qui l'ont consulté, ce qu'il racontait à ce sujet* : « Du temps du roi Gisbert en Suède et du duc Christophe en Frise, il y eut une si grande famine, que 6000 Suédois et 1200 Frisons désignés par le sort furent forcés d'émigrer avec femmes et enfants, après s'être promis par serment de ne jamais se séparer. Divisés en trois troupes, qui étaient placées sous le commandement général de Switerus, chef de l'une d'elles, tandis que Rumot et Ladislas étaient à la tête des deux autres, ils arrivèrent près du Rhin, et, après avoir battu les ducs francs, Priamus et Pierre de Paludibus, qui leur faisaient résistance, ils poussèrent jusque dans le pays de Brockenbourg, où se trouve aujourd'hui Schwytz. Les comtes de Habsbourg leur permirent de s'y fixer. Mais, plus tard, leur nombre s'étant accru, ils se partagèrent le pays en renouvelant leur alliance; Switerus et son frère Tscheio occupèrent Schwyz et Uri jusqu'à la frontière lombarde. Mais, s'étant pris de querelle au sujet du nom qu'il fallait donner au pays, le premier des deux frères avait tué l'autre, en sorte que le nom de Swiz, tiré de Switerus originaire de la ville royale de Suecia, était demeuré. Rumot avait occupé l'Unterwalden, et Ladislas, avec ses Frisons, s'était rendu, en passant la montagne noire, dans le Wyssland près des sources de l'Aar, et avait donné à ce pays le nom de la ville de Hasle en Suède. Plus tard, toutes ces peuplades s'étaient coalisées avec Radagaise et Alarich, les rois goths, pour porter secours au Pape et à l'Empereur contre les rebelles; après quoi ils avaient encore accompli bien des hauts faits, » c'est-à-dire tous ceux déjà narrés par Püntiner. Ce que nous avons dit de ce dernier auteur et de sesinventionss'applique plus directement encore au secrétaire d'État de Schwyz et à ses fantais es historiques; il suffit de les avoir reproduites pour montrer ce que peut se permettre la légende, quand elle a pris son vol dans le pays des chimères. C'est pourtant de là que vient la créance, encore aujourd'hui répandue, sur les lieux mêmes et au dehors, que les habitants des Waldstätten sont d'une autre race que les populations voisines, et que c'est dans les plus lointains parages du Nord qu'il faut chercher leur berceau. Mais il n'est plus nécessaire de réfuter ces puérilités ethnographiques, où tout est de pure invention, et l'on peut, sans scrupule comme sans discussion, reléguer Switerus là où sont allés Romulus, Francion et Lemanus. Schwyz n'y perdra pas plus que n'ont perdu Rome, la France et Genève, pour ne point

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