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leur causait le décret de proscription dont Frédéric le Beau les avait frappés, Louis de Bavière rendit, le 17 juillet 1315, un arrêt solennel, par lequel il fait savoir « à tous les fidèles du saint Empire romain, » qu'il a relevé de cette injuste sentence d'interdit « la communauté des hommes d'Urach, de Switz et d'Unterwalden, » et que, vu leur attachement persévérant pour sa personne et pour l'Empire, il veut les mettre à l'abrides ennuis ou des dangers (tœdium seu pericula), qui peuvent en résulter pour eux ". Nous avons ici le premier acte authentique, étranger aux Etats forestiers eux-mêmes, dans lequel leur confédération est comprise sous une appellation commune et reconnue comme constituant une société politique distincte. On voit, du reste, que leurs adversaires pensaient de même, puisque l'abbé d'Einsiedeln, et, sur sa demande, Frédéric d'Autriche avaient procédé contre les trois vallées réunies, et non pas contre celle de Schwyz seulement, quoique seule elle eût été en lutte avec Notre-Dame des Hermites. On regardait dès lors les confédérés comme solidaires les uns des autres dans leurs relations avec l'étranger. Cette solidarité allait être mise à une rude et décisive épreuve. Le pouvoir de Louis de Bavière était encore trop mal affermi pour que son assistance pût être d'un grand secours pour les Waldstätten, auxquels il n'avait pas même envoyé de bailli impérial afin de protéger ses droits et les leurs contre les menaces de l'Autriche. Frédéric le Beau, en revanche, venait de rendre, en vertu de son autorité royale, un décret qui attribuait à sa famille la possession des trois vallées", etl'on pouvait se dire que le moment n'était plus éloigné où, à de simples réclamations, succéderaient, de la part des ducs d'Autriche, des mesures plus énergiques et plus efficaces. Dans la haute Allemagne, la cause de Louis de Bavière ne comptait pas un seul adhérent. Berne et Soleure n'avaient reconnu aucun des deux rois, et les plus . proches voisins des trois vallées se déclaraient d'une manière plus ou moins prononcée en faveur de Frédéric. C'était sur cette situation que les Waldstätten devaient régler leur conduite. Tandis qu'ils sont en mésintelligence ouverte avec ceux des partisans ou des subordonnés de l'Autriche qu'ils ne peuvent pas se flatter d'attirer à eux, ils usent de ménagements envers les voisins dont ils espèrent gagner la neutralité. La ville de Lucerne et le comte de Strassberg, qui gouverne pour l'Autriche dans l'Oberland, sont du nombre des ennemis que les trois vallées ne peuvent espérer de détacher de la cause autrichienne, et envers lesquels elles demeurent, durant tout l'été de 1315, dans un état d'hostilité plus ou moins déclarée o. Les préparatifs de guerre qui se faisaient alors à Lucerne et dont les détails sont consignés dans les registres du Conseil, auraient seuls suffi pour justifier les mesures de précaution que les confédérés jugeaient bon de prendre. Les gens d'Uri, redoutant tout ce qui aurait pu favoriser chez eux les prétentions de la maison d'Autriche, s'opposent à ce que Werner de Homberg, ancien bailli des Waldstätten, prenne possession du péage impérial de Fluelen, dont leroi Frédéric lui avait confirmé l'inféodationo. Menacés par Lucerne du côté du lac, ils s'efforcent de conjurer les attaques dont leur vallée aurait pu être également l'objet sur leurs frontières de l'est et du sud, et, en même temps qu'ils travaillent à s'attacher les habitants du bailliage autrichien d'Urseren, ils concluent, le 25 juillet 1315, avec ceux du bailliage autrichien de Gla

ris, une réconciliation dans laquelle sont compris leurs confédérés (mit allen dien erbern liiten die dareu hoerent)o. · Cet engagement, auquel prennent part, entre autres signataires, Werner d'Attinghausen et Walter Fürst, trouve son parallèle, à Schwyz, dans l'alliance que les Schwyzois se préparent à contracter avec le bailliage d'Arth, pour le détacher de la suzeraineté autrichienne et s'en faire un rempart qui protége à l'ouest l'entrée de leur territoire". Les gens d'Unterwalden s'entendent, de leur côté, avec ceux d'Interlaken, pour une trêve, qui leur laisse toutefois la liberté de repousser, le cas échéant, du côté du Brünig, les agressions du comte de Strassberg". Toutes ces mesures défensives n'étaient pas superflues, car si l'orage, en vue duquel elles étaient prises, n'avait pas encore éclaté, on l'entendait déjà gronder dans le lointain. L'automne de 1315 ne devait pas finir, avant qu'il eût fondu sur les Waldstätten. C'était le duc Léopold d'Autriche qui avait pris sur lui la tâche d'exécuter le décret par lequel son frère, le roi Frédéric, avait placé les trois vallées sous la dépendance de sa maison. Profitant d'une sorte de suspension d'armes entre les deux prétendants au trône et de l'impossibilité où était Louis de Bavière d'intervenir dans la haute Allemagne, Léopold se décida à s'y rendre lui-même vers la fin du mois d'octobre, et à trancher, par la force des armes, une question que, malgré ses instances auprès d'Henri VII et de Jean de Bohême, il n'aVait pu réussir à faire résoudre selon les formes du droit. Nous n'avons pas à discuter ici le fonds d'un procès où chacune des parties pouvait, sans se tromper, croire avoir pour elle la raison et la justice. La querelle entre la maison d'Autriche et les Waldstätten n'était qu'un des épisodes de cette longue période de transformation politique qui remplit les derniers siècles du moyen âge, et où l'on voit aux prises, avec des succès divers, la liberté républicaine et l'autorité princière. Les principes du droit public étaient alors trop incertains, les règles de la jurisprudence politique trop arbitraires, la compétence de l'autorité suprême trop mal établie, pour que, dans cette grande crise historique, on doive se préoccuper beaucoup de l'observation plus ou moins correcte d'une législation perpétuellement contestée. Chacun obéissait aux instincts et aux instigations de son ambition particulière, profitant à qui mieux mieux du désarroi des institutions pour se faire la place qui convenait à ses intérêts et à ses goûts. Les princes devenus souverains voulaient étendre leur puissance ; les peuples devenus libres voulaient conserver leur liberté. Qui peut dire qu'ils n'eussent pas les uns et les autres également raison? L'histoire enregistre, plus qu'elle ne prétend juger, ces tendances contraires. Mais il n'est pas interdit à l'historien d'avoir ses préférences, quand il raconte une lutte entre un pouvoir qui veut rester ou devenir le maître, et un peuple qui pense qu'en fait de maître il ne doit pas en avoir d'autre que lui-même. Réjouissons-nous donc du fond du cœur de ce que, dans le conflit qui s'éleva il y a plus de cinq siècles au berceau de la Suisse, ce ne soit pas le peuple qui ait succombé ! L'objet du débat n'était d'ailleurs pas si clair, que les contemporains eux-mêmes ne le considérassent déjà de points de vue différents. Aux yeux des uns, la résistance des confédérés était juste : « C'était, disaient-ils, une race de montagnards qui, sous la simple mouvance de l'Empire,

vivaient libres du joug d'aucun maître, et qui, sans rien

savoir du métier de la guerre, s'occupaient du soin des
troupeaux et du travail des champs. Léopold, frère du roi
Frédéric, désirant augmenter la puissance de sa maison,
voulut les soumettre par la force à sa domination. La défense
de leur liberté leur mit les armes à la main*. » Aux yeux
des autres, la résistance des confédérés constituait une
rébellion : « On avait affaire à des rustres qui, se crOyant
en sûreté derrière leurs montagnes, s'étaient soustraits à
l'obéissance et aux obligations auxquelles ils étaient tenus
envers le duc Léopold et qui prenaient les armes pour lui ré-
sister o°. » Si les contemporains que nous venons de citer ne
s'entendaient pas sur le fond de la question, ils en pré-
sentaient du moins très-exactement les deux aspects c0n-
traires, et ils s'accordent à montrer comment l'emploi de
la force était le seul moyen qui restât de résoudre les pré-
tentions de l'un et de l'autre parti.
Bien que les Waldstätten fussent moins ignorants du mé-
tier des armes que ne le suppose celui de ces deux témoi-
gnages qui leur est favorable, ils n'en devaient pas moins
entrevoir avec inquiétude une lutte où toutes les mauvaises
chances semblaient être de leur côté. Comment auraient-ils
pu envisager, sans une perplexité mêlée d'effroi, d'une part,
les faibles ressources dont ils pouvaient disposer, de l'au-
tre, les redoutables moyens d'attaque que leurennemi avait
dans sa main. Aussi, bien loin de prendre eux-mêmes le
rôle d'agresseurs, se renfermèrent-ils strictement dans la
défensive et cherchèrent-ils même à obtenir, par des con-
cessions, que le coup dont ils étaient menacés fut détourné
loin d'eux. Ils avaient toujours su mesurer leur audace à
leur force, et ils préféraient sacrifier quelque chose plutôt
que de risquer de tout perdre. Mais les intentions de leur

(

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