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tes dont la tyrannie exercée au nom de' ce roi aurait été la cause dans cette vallée. Quand, quelques mois après sa mort, les gens d'Un parlent de son règne, ils le font sans que rien n'indique qu'il ait été pour eux, comme les confédérés l'avaient donné à entendre de celui de son père, une époque d'usurpation (bi Kunig Albrechtes seldgen von Borne ziten), et l'on retrouve à leur tête le même landammann qu'ils avaient depuis quatorze ans, de même qu'à Schwyz c'est encore un Stauffach qui remplit cette charge22. Dans l'Unterwalden où, jusque-là, on n'en avait pas constaté l'existence, elle se montre pour la première fois sous Albert, et le landammann y consacre en sa personne l'unité des deux vallées. Il est difficile de voir, dans tout cela, rien qui trahisse les excès et les abus d'un régime d'oppression, de même qu'on ne comprendrait pas qu'il eût fallu recourir, pour s'y soustraire, à de secrètes ententes et à de mystérieux conciliabules, dans l'un desquels on aurait résolu, pour la première fois, de former, comme si elle n'avait pas été déjà constituée seize ans plus tôt, une confédération défensive.

L'histoire intérieure des trois vallées donne donc, à l'existence d'un soulèvement populaire qui les aurait affranchies de la tyrannie du roi Albert d'Autriche, un démenti que la conduite ultérieure de ce prince et celle de ses fils confirment du reste pleinement. Une révolte qui aurait eu pour conséquence, non-seulement de braver, mais d'outrager son autorité souveraine en allant jusqu'à l'expulsion et au meurtre de ses officiers, n'eût pas été un instant tolérée par un monarque non moins jaloux de son pouvoir que résolu à le faire respecter. Aussi, quand on le voit, au mois d'avril 1308, alors qu'il venait recruter, dans la haute Allemagne, des auxiliaires pour sa guerre de Bohême, séjourner sur les bords de la Limmat et de la Reuss, et se rapprocher ainsi du théâtre de cette rébellion prétendue sans faire le moindre préparatif où perce l'intention d'en châtier les auteurs; quand on le voit d'abord tout occupé à célébrer avec éclat les fêtes de Pâques, en ayant autour de lui une suite brillante de grands seigneurs et de prélats; quand on le voit peu après (25 Avril) confirmer à l'abbaye de Zurich la possession de domaines, dans lesquels se trouvent compris les lieux mêmes qui auraient été le foyer de la révolte ; quand on le voit, six jours plus tard, sans vouloir ajouter foi à la révélation du complot qui devait lui coûter la vie, s'égayer dans un banquet avec ses fils et avec le neveu dont la main était déjà levée sur lui, puis s'en aller plein d'empressement à la rencontre de la reine qui venait le rejoindre23; il paraît impossible d'admettre qu'il dévorait en silence un affront que lui auraient infligé d'insolents paysans et qu'une inexplicable impunité n'aurait rendu que plus mortifiant pour son amour-propre et plus compromettant pour son autorité.

De même, lorsqu'après le crime odieux qui lui ôta inopinément la vie, on voit ses fils préoccupés avant tout de tirer de cet assassinat, dans le plus prochain voisinage des Waldstâtten, une vengeance qui satisfaisait également leurs sentiments et leurs intérêts, croit-on qu'ils auraient hésité davantage à châtier et à faire rentrer dans l'ordre ceux qu'ils regardaient comme des sujets de leur maison et qu'aurait momentanément ménagés leur père? Enfin, comment se fait-il que, dans toutes les réclamations que les ducs d'Autriche ont élevées contre les Etats forestiers, jamais ils n'aient fait la moindre allusion à la révolution violente qui aurait soustrait ces petites vallées à leur domination? Comment se fait-il, en particulier, que, lorsque, en 1311, les fils d'Albert demandent au roi Henri VII d'être remis en possession des droits et des biens qui leur appartiennent dans les Waldstâtten, le roi, qui veut leur être agréable, puisse s'engager à leur rendre, après enquête, la juridiction et les propriétés que leur aïeul et leur père y ont possédées « en paix, » si, trois ans auparavant, après une longue série de troubles intérieurs, le dernier de ces princes en avait été violemment dépouillé? Jamais condition plus dérisoire eût-elle été jointe à une plus fallacieuse promesse24?

Aussi toutes ces questions nous paraissent-elles ne comporter qu'une seule réponse, c'est que les actes de tyrannie et de révolte dont elles supposent l'existence, sont purement imaginaires, et que l'histoire qui, par aucun témoignage ni par aucune induction, n'en peut constater la réalité, a le droit comme le devoir de leur refuser toute créance. Nous n'aurions donc point, dans cette partie de notre travail, à nous y arrêter davantage, s'il n'était pas opportun de montrer, d'après des documents authentiques, ce que pouvaient être alors de mauvais rapports entre un vrai bailli et de vrais paysans. L'exemple ne sera pas emprunté à des lieux trop éloignés des Waldstâtten, puisque le bailliage où la scène se passe est celui de Kûssnacht, qui renfermait, outre le village de ce nom, ceux d'Altikon et d'Immensee, avec tout le territoire compris entre les lacs de Zug et des Quatre-Cantons.

Dans le château de Kûssnacht vivait une famille de chevaliers qui tirait son nom du lieu de sa résidence, et qui tenait ce bailliage en fief des ducs d'Autriche. Le chef de la famille, nommé Eppo, exerçait depuis bien des années la charge de bailli, que nous voyons encore douze ans plus tard entre ses mains. Mais il ne paraît pas qu'il s'acquittât <le ses fonctions à la satisfaction de ses subordonnés. De là des querelles et des résistances dont, à deux reprises, en 1284 et en 1302, l'histoire a conservé les traces. Il n'y faut rien chercher ni de bien relevé ni de bien dramatique; c'est la prose de tous les jours et les vulgaires détails de la vie matérielle. D'une part, les exactions que pouvaient se permettre dans la perception des redevances en nature, dans l'exigence des corvées, dans l'administration des biens de commune, des hobereaux cupides: de l'autre, l'obstination que des paysans, blessés dans leurs plus prochains intérêts, devaient mettre à refuser les chapons, l'avoine, les charrois et les journées, à la prestation desquels ils étaient féodalement obligés. Puis la querelle s'envenimant, les villageois avaient tenté de s'affranchir du joug de leur bailli et de brider sa tyrannie, soit en se portant à des voies de fait contre sa personne, soit en cherchant à former au dehors une alliance qui pût les mettre à l'abri de son despotisme. Cette double tentative ayant échoué, il leur avait fallu entrer en accommodement avec le seigneur Eppo, et se soumettre à une sentence arbitrale prononcée par le prévôt du couvent de Lucerne et par deux chevaliers21.

Voilà ce qu'étaient alors les révoltes suscitées par le mauvais gouvernement des baillis de l'Autriche, et l'épisode de Kùssnacht est loin d'être en Suisse, à cette époque, l'unique exemple de ce genre. Ce n'est pas que nous voulions conclure de cè qui se passait, dans des bailliages tenus héréditairement en fief, entre de petits seigneurs et leurs vassaux, à ce qui a dû se passer dans des territoires où c'était un landammann, tiré d'une population composée en bonne partie d'hommes libres ou émancipés, qui représentait l'autorité supérieure. Nous disons seulement que c'est aussi dans le même ordre de faits, dans des vexations résultant de l'exercice ordinaire de la juridiction établie, qu'on doit chercher les griefs que les Waldstâtten ont pu ressentir du gouvernement d'Albert d'Autriche. Ce prince a sans doute, comme roi et comme comte, exigé l'observation stricte des obligations et des charges auxquelles les gens des vallées étaient tenus envers lui, et nous ne pensons pas qu'ils se soient beaucoup mieux accommodés de son administration que de celle de son père, ni qu'ils aient mieux pris leur parti des entraves qu'elle imposa nécessairement à l'expansion de leur émancipation politique. Il est infiniment probable, en particulier, qu'ils ne purent donner suite à la décision qu'ils avaient prise, dans leur pacte de 1291, d'exercer eux-mêmes la haute juridiction pénale, et qu'ils furent également soumis, par la nécessité de comparaître hors de leurs vallées-devant les juges du roi ou ceux du comte, à des obligations qui leur étaient onéreuses et qui contrariaient leurs prétentions à l'indépendance26. Il est probable aussi que d'autres griefs qui nous échappent, que la perception vexatoire des impôts, par exemple, ont pu exciter chez eux des motifs d'irritation et de mécontentement. Mais d'un régime sévère à un régime tyrannique, comme du mécontentement à la révolte, il y a bien des degrés, et si l'histoire prouve, par son témoignage comme par son silence, que ces degrés n'ont point été franchis, elle n'en atteste pas moins que les confédérés, pour n'avoir pas secoué violemment la domination d'Albert d'Autriche, n'avaient ce

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