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Marche n'en faisaient point partie; et, du pays libre d'Unterwalden, il faut retrancher la vallée où fut fondé le monastère d'Engelberg.

Mais, si, dans l'histoire politique de la Confédération, ces contrées sauvages et reculées apparaissent comme les premières en date, il n'en est pas de même dans l'histoire générale du territoire qui devait un jour s'appeler la Suisse. Ici, au contraire, les cantons primitifs sont les derniers venus; car tout concourt à prouver qu'ils n'ont été peuplés que longtemps après le reste du pays. On n'a, en effet, constaté sur leur sol aucun indice qui révélât l'existence d'une population indigène, antérieurement à l'occupation de l'Helvétie par les Romains, et l'on n'y a pas trouvé davantage ces vestiges irrécusables qui attestent partout où il s'est établi la présence du peuple-roi.

Aucune des constructions sur pilotis découvertes depuis quelques années dans la plupart des lacs de la Suisse n'est venue démontrer, sur les bords de celui des Quatre-Cantons, ou des petits lacs de Schwyz et d'Unterwalden, l'existence de ces tribus primitives qui, à en juger par la nature des débris que recèlent encore les stations qu'elles occupèrent, paraissent avoir tenu le plus bas degré dans l'échelle de la civilisation. Les peuplades celtiques, dont l'histoire nous parle comme habitant l'Helvétie avant l'invasion romaine, et dont on retrouve les vestiges sur d'autres points du territoire suisse, n'ont ici laissé nulle trace de leur passage. Les monuments qui conservent le souvenir de la domination romaine, et qui sont nombreux en d'autres lieux de l'espace compris entre les Alpes, le Rhin et le Jura, font absolument défaut sur le territoire des petits cantons. Un seul enfouissement monétaire d'une certaine importance et quelques rares trouvailles de monnaies romaines isolées ne sauraient suffire pour attester en ces lieux l'établissement durable d'une population contemporaine de l'Empire des Césars2.

En outre, les écrivains anciens qui ont parlé des peuplades helvétiques, ou en général des populations des Alpes, ne disent rien qui soit spécialement applicable à ces agrestes régions. Les auteurs d'itinéraires de l'empire romain, qui énumèrent les diverses localités traversées par des voies de communication, se taisent entièrement sur le territoire qui comprend la plus grande partie de la Suisse orientale et les alentours du lac des Waldstàtten 3. Le géographe Ptolémée, qui écrit au second siècle de l'ère chrétienne, fixe la demeure des Helvètes «le long du Rhin, à partir du Jura, » tandis qu'un autre géographe anonyme qui, dans le troisième siècle, a dressé une carte du monde romain, laisse en blanc, comme une terre inconnue, l'espace immédiatement situé au pied des Alpes dans le centre de la Suisse4.

Les Romains avaient d'autant m'oins d'intérêt à occuper ces lieux écartés, qu'ils ne donnaient accès à aucun des passages de montagnes en vue desquels ils établissaient leurs routes stratégiques et leurs postes militaires. Le S'-Gothard, qui est devenu l'une des grandes voies de communication entre le nord et le midi de l'Europe, fut longtemps inabordable par la vallée de la Reuss, et ce n'est que bien des siècles après les Romains, que la gorge étroite où s'engouffre cette rivière au-dessous du val d'Urseren, fut rendue praticable. La première mention authentique qui soit faite du S'-Gothard date de 1062, et il est infiniment probable que, s'il a été traversé auparavant, ceux qui voulaient le franchir prenaient leur route, non par le pays d'Uri, mais par Dissentis et la vallée du Rhin antérieur, en passant l'Oberalp \

Pour arriver dans le pays des Helvètes (auquel n'est jamais donné, par les anciens, le nom A'Helvétie), les Romains traversaient les Alpes plus à l'ouest, par les passages qui aboutissent dans la vallée du Léman, et, plus à l'est, par ceux qui débouchent dans la partie méridionale des Grisons. Le groupe du centre leur avait paru inaccessible. Sur ces deux lignes, et sur leur prolongement jusqu'à Bâle et jusqu'au lac de Constance, on retrouve, soit dans l'étymologie latine des noms de certaines localités, soit dans les inscriptions ou les ruines restées sur place, les indices certains de la méthode d'occupation adoptée par les Romains dans leur nouvelle conquête. D'après ces indices, on voit qu'ils s'établissaient seulement dans le voisinage de leurs voies militaires, en choisissant les endroits les mieux situés sous le rapport de la température et de l'exposition6. Cette méthode contribuait à laisser inoccupé, parce qu'il leur était inutile, un espace couvert de montagnes escarpées et de forêts impénétrables, qui ne devait être entamé qu'au moment où le reste du territoire entièrement exploité cesserait d'offrir à ses habitants de suffisantes ressources et les forcerait de passer des plaines aux montagnes. Mais tel n'était pas encore, lorsque, dans la dernière partie du siècle qui précéda l'ère chrétienne, les Romains s'emparèrent de l'Helvétie, l'état de la contrée.

Loin de chercher à tirer parti des avantages que la culture du bas pays aurait pu leur procurer, les Helvètes avaient préféré abandonner en masse leur sol natal, pour se transporter au delà du Jura dans des régions qu'ils croyaient plus favorisées et plus fertiles (52 av. J.-C). Le nombre même des émigrants (qui, joint à celui des tribus voisines associées à cet exode, n'atteignait pas le chiffre de 400,000 personnes) indique que cette faible population ne devait occuper qu'un bien petit espace sur les points du pays les plus accessibles et les mieux situés. Immédiatement chassés du sol des Gaules par les Romains, ces émigrants, rentrés de force dans leur patrie, où ils ramenaient après eux leurs vainqueurs, avaient, en retrouvant leurs foyers, perdu leur indépendance7. Réduits à une population de 110,000 âmes et mêlés h l'immigration romaine qui ne dut pas être bien considérable, ces nouveaux sujets de l'Empire annexés à l'une des provinces des Gaules virent s'ouvrir pour eux, sous ce régime, une ère de développement et de prospérité dont on peut encore, à l'aide de l'histoire et des monuments, constater les effets, surtout dans la partie occidentale de la Suisse3.

Mais cette prospérité fut bientôt compromise par les attaques toujours plus menaçantes que dirigeaient, contre les avant-postes de l'Empire romain, les peuples de la Germanie. L'Helvétie eut particulièrement à souffrir de cette position périlleuse, et, quand les digues qu'elle-même devait protéger furent définitivement rompues, les flots d'un nouveau peuple se précipitèrent sur elle, et la domination romaine balayée de son territoire fit place à l'occupation barbare.

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LES ALLÉMANS

Lorsqu'au commencement du cinquième siècle la cohue des peuples germaniques se rua sur l'Empire romain, et que chacun de ces peuples prit pour lui un lambeau différent du géant renversé, ce fut aux Suèves ou Allémans et aux Burgundes que l'Helvétie échut en partage. Les premiers s'installèrent à l'est, les seconds dans la partie occidentale du pays, et dès lors jusqu'à aujourd'hui l'histoire a vu se perpétuer, entre ces deux fractions de la Suisse, des diversités de destinées, de mœurs, de langue et de législation.

Tandis que les Burgundes, comme les Francs, trouvèrent les contrées où ils s'installèrent trop peuplées et trop civilisées pour faire table rase des habitants et des institutions, en sorte que, sans se fondre entièrement avec les vaincus, ils en respectèrent les lois, en prirent la langue, en adoptèrent la religion et en imitèrent le gouvernement, les Allémans, au contraire, en franchissant le Rhin, rencontrèrent dans l'Helvétie orientale une population moins considérable et moins civilisée, et sur laquelle l'influence romaine avait moins profondément agi. Ils détruisirent ou expulsèrent la portion des habitants qu'ils ne purent s'assimiler, et ils asservirent le reste à leurs coutumes nationales, à leur idiome maternel, à leurs formes politiques et à leurs croyances païennes9.

Plus grossiers dans leurs mœurs, plus ennemis des villes, plus attachés à l'idolâtrie, plus épris de l'indépendance in

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