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des hautes cuvres ! Mais M. Auguste Comte, sans être poëte, ne se fait pas faute de dépasser outrageusement toutes les limites du droit exclusif accordé aux poëtes, quidlibet audendi potestas.

Sed non ut placidis coeant immitia, non ut
Serpentes avibus geminentur, tigribus agni !

Ce sont là, sans aucun doute, sous la plume d'un homme de valeur réelle comme mathématicien, des contradictions bien étonnantes. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'après avoir donné

base à sa théorie les sentiments les plus notoirement factices, les axiomes les plus arbitrairement préconçus, les maximes les plus radicalement antipathiques à la nature humaine, il prétende commander de plein droit au monde civilisé le respect, la vénération pour cette religion soi-disant humanitaire que luimême institue à lui tout seul ; le respect pour cette nouvelle tiare dont il se couronne en formulant des brefs; le respect pour ce culte sans Dieu, dont il identifie l'organisation avec celle d'un nouvel ordre social sans droits et sans liberté, en faisant appel, même dès à présent, à toutes les rigueurs du pouvoir et à toutes les pássions fanatiques du vulgaire contre les libres penseurs, contre cette peste occidentale qu'il dé

pour

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signe fort inexactement sous le nom de négativistes, et dont il n'attendit jamais, s'écrie-t-il, que des entraves spontanées ou concertées !

On ne détruit jamais, dit-on souvent, que ce qu'on remplace; et pour s'assurer le triomphe, il faut, avant tout, frapper, éblouir, fasciner l'imagination des peuples ! Forts de cette prétendue loi, qui n'est que l'apologie des succès obtenus

par le mensonge et la fourberie sur l'ignorance et la crédulité des hommes d'autrefois, tous nos modernes fabricateurs d'idoles semblent uniquement préoccupés du soin de substituer aux chimères et aux jongleries des temps écoulés, de nouvelles chimères et de nouvelles jongleries ; comme si, après avoir dégagé la voie publique des tréteaux qui l'encombraient, il y y avait nécessité de les remplacer au plus vite par des tréteaux d'un nouveau genre ! A les en croire, l'harmonie du bon ordre exige impérieusement

que d'autres bateleurs succèdent le plus tot possible aux saltimbanques des vieux ages !. Il est trop vrai que bon nombre d'hommes à imagination ardente sont infectés de cette contagiori, et que notre époque foisonne en religions, en religiosités et en religieux de toutes bannières et de toutes couleurs, dont quelques-uns ne renoncent pas à l'espoir d'organiser même le pan

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théisme en institution positive, dogmatique et sacerdotale. Il y en aurait pour croire sérieusement à l'invasion constatée d'une monomanie religieuse épidémique ! La myslagogie nous a presque débordés, indépendamment des efforts plus sérieux tentés d'autre part en vue de relever sur ses antiques fondements l'édifice à tout jamais ruiné de la théocratie du moyen âge, indépendamment aussi des luttes nouvellement ravivées entre le catholicisme et le protestantisme, entre le molinisme et le jansenisme, entre l'orthodoxie grecque,

l'orthodoxie grecque-unie, l'orthodoxie greco-russe et l'orthodoxie romaine. A la vue de cet antagonisme général et de tous ces mouvements opérés avec tant de fracas et de confusion dans le monde des idées dites si mal à

propos philosophiques, mouvements qui ne sont qu'une impuissante'et ridicule protestation contre le dix-huitième siècle, le mieux, pour la philosophie, pour la science vraie, n'est-il

pas

de s'en tenir paisiblement, en tout ce qui regarde ces questions, à l'état de neutralité expectante et contemplative ? Qu'on dise donc, tant qu'on voudra, que ce doute impartial et suspensif équivaut à l'indifférence sceptique et même à la négation ! Comment n'y pas persister jusqu'à ce qu'enfin la lumière sorte, si la lumière doit sortir

jamais de ce chaos d'affirmations gratuites et d'excentricités bizarres, vaines idoles de la Caverne, ou du Forum, ou du Théâtre (1). Ce qu'on qualifiait, il y a vingt-cinq ans, de salutaire retour vers les idées religieuses, n'a donné lieu qu'à une recrudescence déplorable, soit d'hypocrisie chez les hypocrites, soit d'exaltation outrée chez quelques énergumènes , soit d'aveugle servilisme chez certains esprits bornés, pour faire bientôt place au désillusionnement, à la lassitude et au dégout chez les libres penseurs. A l'aspect d'un tel résultat, comment ne pas me dédire formellement sur la question du concile général, dans la certitude que, s'il venait aujourd'hui à s'assembler, ce ne serait que pour enfanter l'anarchie

par

le désaccord, ou la tyrannie par la concorde, au lieu de cette conciliation, de cette harmonie, de cette unité enfin, qu'on ne doit plus en espérer pour le repos et pour la liberté du monde!

Mais, après avoir ainsi mis à part tout ce qui peut se rattacher à ces divers points de vue de la

(1) Le livre de M. Alexandre Erdan sur ce sujet, La France mystique, est tout ce qu'on peut lire de plus véridique et de mieux écrit. C'est l'expression fidèle et animée d'un des côtés les plus curieux de notre histoire contemporaine.

question religieuse, les Discours n'ont dû apporter aucune rectification ni à la deuxième ni à la quatrième partie de la Théorie ; car, en ce qui touche aux plus importantes questions de la morale et de la politique, les événements des vingt dernières années n'ont fait que confirmer les exégèses contenues dans ces deux esquisses ; exégèses qui ne devaient être et ne sont en effet qu'une philosophie élémentaire de l'histoire au point de vue des faits du passé, unique foyer dont les rayons projettent quelque peu de lumière sur les évolutions de l'avenir. C'est absolument tout ce que comportait la nature de l'ouvrage. Au reste, j'ai hâte de convenir que cette philosophie de l'histoire, issue de l'observation attentive des faits du genre humain, aboutit bien réellement à ce qu'on nomme loi du progrès. Mais les significations vagues, étranges et fausses que, de nos jours, l'esprit de système donne quelquefois si abusivement à cette expression, loi du progrès, me portent à en dire ici toute ma pensée en quelques mots.

Les besoins et les facultés qui constituent la nature de l'homme étant donnés, les conséquences ou déterminations logiques de cette nature sont données également; et elles se résument dans la tendance de chaque individu de

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