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une intervention miraculeuse, pour nous enseigner ce que la raison suffit pour nous apprendre. Dire, comme font les chrétiens, que la raison est insuffisante, c'est accuser le Créateur d'imprévoyance. Quoi! Dieu veut que l'homme perfectionne son âme et son intelligence, et il ne lui donne pas les moyens nécessaires pour remplir cette mission ! Il faut qu'il supplée plus tard à cette insuffisance par la révélation miraculeuse de la vérité ! Est-ce là la sagesse d'un Être souverainement sage ? Autre imperfection dans l'œuvre du Créateur. Ce n'est qu'après des milliers d'années que le Verbe s'est fait chair. Pourquoi Dieu laisse-t-il l'humanité en proie à l'erreur pendant quatre mille ans ? pourquoi, puisque la nature humaine est incapable par ses seules forces de parvenir à la vérité, le Verbe ne s'est-il pas incarné dès le premier jour de la création? Cela est une nécessité, dans le système de la révélation. Dieu ayant créé des êtres qui par les seules forces de la nature ne peuvent accomplir leur destinée, il doit suppléer à ce qui leur manque, en leur révélant directement la vérité. Nous arrivons à cette conclusion que la révélation miraculeuse doit être aussi ancienne que le monde; elle doit assister l'homme depuis sa création jusque dans l'éternité. Voilà, disent les libres penseurs, un singulier plan : n'était-il pas plus simple de créer l'homme de manière à ce qu'il pût parvenir à sa fin par les seules forces de sa nature ? Que devient, dans la doctrine de la révélation, la libre activité de l'homme ? Il a beau fortifier son intelligence, il restera dans les ténèbres, si Dieu ne l'éclaire d'un rayon de la vérité éternelle. Il a beau se dévouer à ses semblables, en pratiquant la charité, il ne peut faire une œuvre méritoire aux yeux de Dieu. Il lui faut, à chaque pas de son existence, une inspiration surnaturelle qui le guide, de même que l'enfant qui ne sait pas marcher a besoin d'une main qui le conduise, d'un bras qui le porte.Que parle-t-on de développement des facultés intellectuelles et morales ? L'homme reste éternellement enfant; jamais, quelle que soit la perfection qu'il atteigne par les forces de sa nature, il ne pourra faire son salut. Pourquoi donc se livrerait-il à un travail assidu pour se perfectionner ? Dans la doctrine des pliilosophes, l'homme remplit sa destinée, et il fait son salut, quand il développe toutes ses facultés, selon les lois de sa nature. Les défenseurs de la révélation objectent que c'est séparer l'homme de Dieu, et réduire la Divinité à un mot. Dieu, disent-ils, n'a d'existence, en quelque sorte, qu'au moment où il crée le monde; après cela, tout suit le cours éternel, im. muable des lois qu'il a imposées à la création. L'objection s'adresse aux incrédules, et à leur égard elle est fondée; pas de Dieu, ou le Dieu d'Épicure, c'est tout un. Mais l'objection ne peut pas être opposée aux philosophes qui croient avec Leibniz que la création est permanente. Non, Dieu n'abandonne point l'homme à lui-même, une fois qu'il est créé, Il y a entre le Créateur et la créature un lien indissoluble. L'homme ne pourrait pas même vivre, s'il était séparé de Dieu, principe de toute vie. Cela est vrai de la vie intellectuelle et morale, aussi bien que de la vie physique. C'est Dieu qui inspire l'homme, c'est lui qui l'éclaire, c'est lui qui guide les individus et les peuples. Mais pour laisser aux hommes leur liberté et leur responsabilité, l'action divine doit s'exercer selon les lois de la nature, par la raison et la conscience. Si Dieu agissait sur le monde, directement, miraculeusement, la toute-puissance divine détruirait la liberté, et partant anéantirait l'homme, ce qui serait une singulière manière de favoriser son développement.

N° 2. La révélation miraculeuse est-elle nécessaire ?
I

La philosophie, disent les chrétiens, ne tient pas compte de la faiblesse de la raison humaine. Il ne s'agit pas de savoir pourquoi Dieu l'a créée faible, il s'agit de constater un fait; or, l'expérience des siècles prouve que la raison, par ses seules forces, ne serait pas parvenue à la connaissance des vérités qui sont nécessaires à l'homme pour son salut. C'est à cause de l'insuffisance de la raison que la révélation doit éclairer l'humanité. Quand les philosophes demandent quelles sont les vérités que l'esprit humain eût été incapable de découvrir, les chrétiens répondent : les mystères. Ces mystères se rapportent à la nature de Dieu, à celle de l'homme, et aux rapports qui existent entre le Créateur et la créature : tels sont la Trinité, le péché originel, la prédestination, la grâce. Que les mystères soient au dessus de la raison, la chose est évidente puisqu'elle ne les comprend même pas, malgré la révélation qu'il a plû à Dieu d'en faire. Mais l'incompréhensibilité des prétendues vérités révélées est pour les philosophes le plus · fort argument contre la révélation. La raison, dit Rousseau, nous fait connaître Dieu; elle nous apprend encore que l'âme est immortelle, et que l'homme sera puni ou récompensé dans une vie future, selon qu'il aura observé ou violé les lois de la morale que le créateur a gravées dans sa conscience. Ces vérités constituent ce que l'on appelle la religion naturelle. Si cette religion est insuffisante, comme le disent les chrétiens, c'est sans doute pour l'obscurité qu'elle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous enseigne, ou parce qu'il y a des vérités qu'elle ignore. Puisque la révélation doit suppléer à l'insuffisance de la raison, il faut qu'elle nous explique d'une manière plus claire, plus lumineuse, plus complète, les vérités qui font l'objet de la religion; et la révélation s'adressant à tous, tandis que l'on reproche à la raison de ne s'adresser qu'au petit nombre, il faut qu'elle enseigne ces vérités d'une manière sensible à l'esprit de l'homme, de façon à les mettre à la portée des plus simples. Il est facile de voir, continue Rousseau, que cette notion de la révélation est en contradiction ouverte avec celle du mystère. Les mystères impliquent l'obscurité, une obscurité telle qu'il est impossible à la foi la plus vive, à la raison la plus forte d'en pénétrer la signification.Cependant la révélation qui les fait connaître, a, dit-on, pour but, de dissiper les ténèbres naturelles de l'esprit humain. Et pour dissiper ces ténèbres, elle augmente l'obscurité (1)! L'homme comprend à la rigueur l'existence de Dieu, il se fait une idée de ses attributs : connaissance insuffisante, les philosophes l'avouent, puisqu'un être fini ne peut comprendre l'être infini. Mais qu'est-ce que le mystère de la Trinité lui apprend de plus ? Rien, absolument rien ; il ne fait qu'épaissir les ténèbres. Convenons que voilà un singulier moyen d'éclairer l'homme ! Les défenseurs de la révélation disent que les philosophes n'y entendent rien.C'est le reproche banal qu'ils font à la philosophie ;

(1) Rousseau, Émile, liv. Iv.

pour ne pas nous y exposer, nous allons laisser la parole aux apologistes du dix-septième et du dix-huitième siècle. Ce ne sera pas notre faute si leur défense ne fait qu'augmenter le doute et l'incrédulité. Ecoutons d'abord Pascal. Il veut que l'on reconnaisse la vérité de la religion dans l'obscurité même de la religion. Comment cela ? « S'il n'y avait point d'obscurité, dit-il, l'homme ne sentirait point sa corruption, la clarté servirait à l'esprit, et nuirait à la volonté. Abaisser la superbe (1) ». Qu'est-ce que la corruption dont parle Pascal ? Dans la bouche d'un sévère disciple de saint Augustin, il n'y a pas à en douter : c'est la dégradation de la nature humaine, suite terrible du péché originel. Mais le péché originel n'est-il pas un mystère? Les mystères de la religion chrétienne ont donc pour objet de confirmer un mystère.Quel galimatias ! Ce que Pascal ajoute sur la clarté qui nuirait à la volonté, est tout aussi lumineux. Dieu veut humilier l'orgueil de la raison; et pour abaisser la superbe, il lui parle un langage qu'elle ne comprend pas, il lui révèle de prétendues vérités qu'elle trouve absurdes : n'est-ce pas la pousser à la révolte et augmenter son outrecuidance? Il y avait un moyen bien plus simple de l'humilier, c'était de lui prouver son insuffisance, en lui révélant des vérités qu'elle comprenne, et qu'elle n'était pas parvenue à découvrir. La cause de la révélation doit être bien mauvaise, puisque les esprits les plus élevés ne trouvent que des niaiseries à l'appui du dessein que l'on suppose à Dieu de communiquer aux hommes des vérités incompréhensibles. « Pourquoi, dit Bossuet, Dieu nous oblige-t-il à croire des choses inconcevables ? Parce qu'il lui a plû d'exercer ainsi notre foi ». Quelle conception de la Divinité! Dieu nous a-t-il donné la raison pour la courber devant les ténèbres qu'il lui plaît de nous révéler ? La foi ne s'assure-t-elle, ne s'affermit-elle point par l'entendement? Et Dieu nous obligerait de croire à ce que nous ne comprenons point! Et cela pour exercer notre foi ! A ce titre il pourrait tout aussi bien nous forcer de croire que deux et trois font six. Croire l'impossible serait encore plus méritoire que croire l'incompréhensible. Et c'est à l'intelligence Suprême que l'on ose attribuer un pareil dessein à l'égard d'êtres qu'elle a doués de raison ! Bossuet sent la gravité de l'objection; il

(1) Pascal, Pensées, art. XX.

veut la prévenir : « Est-ce nous faire tort, dit-il? Au contraire, c'est nous faire honneur, parce que c'est nous élever au dessus de nous-mêmes (1) ». Ainsi c'est faire honneur à la raison que de l'obliger à se taire, sans qu'elle sache pourquoi! C'est nous élever au dessus de nous-mêmes, que de nous traiter, comme on ne traiterait pas des enfants, en nous révélant des logogryphes, et en nous disant : croyez toujours ; qu'importe que vous ne compreniez pas un mot à ce que croyez? Abdiquez votre raison, et vous serez élevés au dessus de vous-mêmes ! On le voit : il est aussi impossible de comprendre l'apologie des mystères que les mystères eux-mêmes. Et comment en serait-il autrement ? Ceux qui veulent donner la raison de choses qu'ils ne comprennent pas, doivent tomber dans l'absurde, quand ils s'appelleraient Pascal et Bossuet. Si l'on veut voir le beau idéal du galimatias, il faut entendre Malebranche. Le philosophe français s'est donné pour mission d'expliquer ce qui est inexplicable. Il trouve effectivement des raisons pour tout ; mais quelles raisons ! Mieux eût valu dire avec Tertullien : je crois parce que c'est abSurde, je crois parce que c'est impossible. Le mystère des mystères, c'est la Trinité. Malebranche est en extase devant ces ténèbres; il dit que c'est un mystère adorable. Pourquoi adorable, et - qu'en sait-il, puisque lui-même ajoute qu'il est obscur, incompréhensible, qu'il choque notre raison , qu'il nous paraît monstrueux ? Malebranche a la foi robuste de Tertullien : c'est parce que le mystère de la Trinité choque la raison humaine, qu'il lui semble évident que ce monstre ne s'est pas insinué naturellement dans l'esprit et dans le cœur de tous les catholiques de tant de pays si éloignés. S'il suffit qu'une croyance soit incompréhensible et monstrueuse pour être divine, nous recommandons aux orthodoxes la théologie indienne : elle abonde en monstruosités, elle doit donc, d'après Malebranche, être divine par excellence. Passons sur l'origine divine des mystères. Malebranche dit que cette vérité sublime, il s'agit toujours de la Trinité, a été révélée par Jésus-Christ aux apôtres. Pourquoi ce mystère est-il une vérité sublime ? Pour qualifier une vérité, il faut que nous la saisissions par l'entendement : comment affirmer que les ténèbres

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