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étroitement de leur première cause. La conclusion de Spinoza est toute différente de celle de Bergier : « Les phénomènes que nous comprenons clairement, dit l'illustre philosophe, méritent bien plutôt qu'on les appelle ouvrages de Dieu, et qu'on les rapporte à la volonté divine, que des miracles qui nous laissent dans une ignorance absolue. Concluons donc que les miracles ne nous font aucunement connaître Dieu, ni son existence, ni sa providence, et que ces vérités se déduisent infiniment mieux de l'ordre fixe et immuable de la nature (1) ». Il y aurait encore bien des choses à dire sur la doctrine des apologistes. Nous y reviendrons ailleurs. Pour le moment nous nous contenterons de relever les singulières erreurs qui servent de base à leur défense. A les entendre, la marche régulière de la nature avait égaré les anciens, ils s'étaient livrés à l'idolâtrie ; le seul moyen de les ramener à la vérité, c'était de frapper les esprits par des prodiges. C'est supposer que le christianisme s'établit subitement, grâce aux miracles opérés par Jésus-Christ. Les faits donnent un démenti à cette illusion de la foi. Ce ne sont pas les miracles qui convertirent le monde romain, car il était encore idolâtre quatre siècles après la résurrection. Et parmi ceux qui refusèrent obstinément de se convertir se trouvaient précisément les Juifs, c'est à dire les seuls qui eussent été témoins de ces prodiges. Le christianisme se répandit insensiblement comme tous les établissements humains; il lui reste encore à faire la conquête de la plus grande partie du monde. Dieu aurait donc très mal calculé, s'il avait eu le dessein de propager l'Évangile par des miracles. Si les miracles étaient réels, ils témoigneraient contre la sagesse de celui qui est la sagesse même. Les desseins que les orthodoxes prêtent à Dieu étant indignes de sa providence, il faut dire qu'ils sont chimériques. En réalité, les miracles sont une chimère de même que la révélation qu'ils doivent attester.

(1) Spinoza, Tractatus theologico-politicus, c. vI.

N° 3. Dieu a-t-il fait des miracles?

Les questions que nous venons d'examiner sont oiseuses, dit-on, car on ne pourra jamais y faire une réponse certaine. Que les philosophes croient tant qu'ils voudront que Dieu ne peut ni ne veut faire de miracles, ce ne sera toujours qu'une opinion plus ou moins probable. Les miracles sont des faits, appuyés sur des témoignages ; ce sont ces preuves qu'il faut discuter.Sur ce terrain les apologistes ont l'air triomphant. Ils ont cependant rencontré au dix-huitième siècle de redoutables adversaires. Hume, le sceptique anglais, leur oppose d'abord une fin de non-recevoir. Quand les miracles se sont-ils accomplis? Dans l'enfance des peuples, alors que tout paraît merveilleux et que l'esprit humain est disposé à croire l'impossible. En lisant l'histoire de l'origine des nations, on se croit transporté dans un monde imaginaire ; les lois de la nature y sont ignorées; tout ce qui arrive, même les faits les plus ordinaires de la vie, est attribué à des causes surnaturelles. Tout est prodige. A mesure que l'on approche des siècles où la Science fait connaître la nature, les miracles diminuent; ils finissent par cesser entièrement. Il est étrange, dit-on, qu'il n'arrive plus de pareils prodiges de nos jours. Cela n'est pas étrange, répond Hume : c'est que nous ne sommes plus des enfants. La nature est restée la même. Seulement la crédulité et l'ignorance ont fait place à l'étude et à l'observation. Si les hommes avaient toujours écouté leur raison, nous ne saurions pas ce que c'est qu'un miracle (1).

Le fait signalé par Hume est incontestable, et il est d'un grand poids, quoi qu'en disent les orthodoxes. Il s'agit en effet d'établir le mode d'action du gouvernement providentiel.Si Dieu intervient par voie de miracle, cette intervention doit être un fait constant. Loin de là, On ne rencontre de prodiges qu'au berceau de l'humanité. Ouvrons l'histoire la plus merveilleuse, celle du peuple de

(1) Hume, Essais philosophiques, X. (OEuvres philosophiques, t. II, pag. 25)

Dieu. Ses premières annales sont un miracle permanent. C'est Moïse qui afflige l'Egypte de plaies surnaturelles : c'est Josué qui arrête le soleil en plein midi : ce sont des murailles qui tombent au Son du cornet : ce sont des ânesses qui parlent.Tout cela se passe dans les temps fabuleux; quand la lumière de l'histoire remplace la tradition, les miracles diminuent, puis ils cessent. Ce qui se passa chez les Juifs, dit Voltaire, se répète chez tous les peuples de la terre. On commence par les miracles, on finit par les choses purement humaines. Plus les sciences se perfectionnent, moins il y a de prodiges (1). Si dans les temps modernes la croyance aux miracles s'est maintenue, malgré les progrès des sciences, c'est qu'il y a une couche de la société où la lumière ne pénètre point. Le miracle de saint Janvier se faisait encore du temps de Voltaire. Ecoutons ce que dit à ce sujet le grand railleur : « Archevêques de Naples, le temps viendra où le sang de monsieur saint Janvier ne bouillira plus quand on l'approchera de sa tête.Les gentilshommes napolitains et les bourgeois en sauront assez dans quelques siècles, pour conclure que Dieu ne change point les lois qu'il a données à la nature, que ces tours de passe-passe sont absolument inutiles à la prospérité du royaume et au bien-être des citoyens. Quand ces notions seront descendues des nobles aux citadins, et de ceux-ci à la portion du peuple qui est capable de raison, alors on verra dans Naples ce qu'on vit dans la petite ville d'Egnatia, où du temps d'Horace l'encens brûlait de lui-même sans qu'on l'approchât du feu. Horace tourna le miracle en ridicule et il ne se fit plus. Dès que la raison vient, les miracles s'en vont (2). » Voltaire ajournait à des siècles la chute des superstitions. Il y a malheureusement un corps puissant qui est intéressé à cultiver la crédulité humaine, parce que c'est la base la plus solide de sa domination. Les zélés ont essayé de répondre aux philosophes par des faits, en fabriquant des miracles en plein dix-neuvième siècle : on sait comment ils ont réussi. Les prudents se contentent de dire que si Dieu ne fait plus de miracles, c'est que sans doute ils sont inutiles. Bergier dit que les miracles furent néces

(1) Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot Miracles, sect. III. (t. XXXVII, pag. 307). (2) Idem, Conformez-vous aux temps. (Facéties, OEuvres, t. XLl, pag. 545)

saires pour établir et propager la vraie religion. Maintenant que le christianisme est pratiqué dans le monde entier, nous n'avons plus besoin de signes. Il y a des douteurs, répond Voltaire, qui prétendent que nous en aurions plus besoin que jamais. L'Église n'est-elle pas réduite à l'état le plus déplorable ? « Anéantie dans l'Asie et dans l'Afrique, esclave en Grèce, elle est déchirée dans le reste de l'Europe, partagée en plus de vingt sectes qui se combattent ; trop brillante dans quelques États, trop avilie dans d'autres, elle est plongée dans le luxe ou dans la fange. La noblesse la déshonore, l'incrédulité lui insulte; elle est un objet d'envie ou de pitié; elle crie au ciel : Rétablissez-moi, comme vous m'avez produite; elle demande des miracles comme Rachel demandait des enfants. Ces miracles sans doute n'étaient pas plus nécessaires quand Jésus enseignait et persuadait, qu'aujourd'hui que nos pasteurs enseignent et ne persuadent pas (1). » Oui, si la sagesse divine a cru devoir faire des miracles pour fonder le christianisme, elle devrait en faire aussi pour le sauver de sa ruine. Nous parlons du christianisme traditionnel, qui repOse sur un miracle, qui se prouve par des miracles, et qui tombe quand la croyance aux miracles disparaît. Et pourquoi cette croyance se perd-elle ? C'est que la science moderne constate que l'univers est régi par des lois constantes, générales, simples et harmonieuses. Depuis que Képler, Galilée, Descartes, Newton, Leibniz, Cuvier, Geoffroy-Saint-Hilaire, et leurs innombrables disciples, étudient la création, ils n'ont pas découvert un seul miracle, dans le sens chrétien ; mais ils ont été frappés d'une plus grande merveille : « c'est que les lois de notre monde sont les lois de tous les mondes, c'est que l'univers entier tend à l'unité (2). » Que deviennent en présence de ce magnifique spectacle, les petits prodiges que le Dieu des chrétiens opère dans un petit coin de notre petit globe, pour certifier la vérité du plus impossible des miracles, de l'Etre éternel qui se fait homme ? A une religion qui est en essence un miracle impossible, il fallait comme fondement des prodiges également impossibles. A la religion de la nature, il ne faut que le spectacle de la nature. La révélation naturelle,

(l) Voltaire, Questions sur les miracles. (OEuvres, t. XLI, pag. 315)
(2) Emile Saisset, dans la Revue des Deux Mondes, 1862, t. II, pag. 848

progressive l'emporte autant sur la révélation surnaturelle, que la science moderne l'emporte sur la superstition des anciens.

II

Qu'importe, répondent les apologistes, que Dieu ne fasse plus de miracles? Qui osera demander à la Sagesse éternelle pourquoi elle n'en fait plus ? Ces vaines objections des incrédules ne sont que des échappatoires ; ils reculent devant la discussion. Le vrai débat est une question de fait : y a-t-il ou n'y a-t-il pas des miracles? Un apologiste du dix-huitième siècle, l'abbé Houtteville, entreprit de prouver la révélation par des faits. On peut toujours répondre à des raisonnements, ne fût-ce que par de mauvaises raisons. A un fait il n'y a rien à répondre, c'est une démonstration évidente. Or, le christianisme s'appuie sur des faits, ce sont les miracles. Ils attestent que c'est Dieu qui parle dans l'Évangile; dès lors nous devons croire tout ce que Dieu nous y enseigne. Eh bien, les miracles se prouvent avec le même degré de certitude que tous les événements de l'histoire. Si l'on nie les miracles, il faut nier également les faits rapportés par les historiens, et à quoi aboutirat-on, en procédant ainsi ? Au scepticisme universel et absolu (1).

Un philosophe anglais, et à sa suite les libres penseurs de France se sont chargés de répondre à cette invincible démonstration. Hume dit, et avec raison, qu'il y a une différence énorme entre les faits racontés par les historiens et les miracles. Les premiers sont des événements naturels, comme il s'en passe journellement sous nos yeux; et c'est par cette raison que nous ajoutons foi à ceux qui les attestent. Il n'en est pas de même des miracles; ici le rapport des témoins Se trouve en opposition avec l'expérience universelle : les lois de la nature sont constantes, générales, dit la science, jamais elle n'a rencontré une de ces exceptions surnaturelles que l'on appelle miracles. Il y a donc collision de deux ordres de témoignagnes : l'un, que nous pouvons vérifier nous apprend que la nature obéit à des lois invariables :

(1) Houtteville, la Religion prouvée par les faits. Discours historique, pag. 247, et t. I, pag. 1924,91, de l'édit. in-4°.

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