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il faut venir en aide à cette immutabilité, en immobilisant la religion. Il est vrai que le législateur ne croit pas à la religion qu'il veut perpétuer; mais qu'importe ? elle n'en est pas moins utile. En lisant ces choses révoltantes, le lecteur croira que nous inventons, que nous écrivons la satire du concordat, et de ceux qui l'ont signé. Il n'en est rien. Nous allons transcrire les paroles de Portalis : « La question sur la vérité ou la fausseté de telle ou telle religion positive n'est qu'une pure question théologique qui nous est étrangère. Les religions, même fausses, ont au moins l'avantage de mettre obstacle à l'introduction des doctrines arbitraires; les individus ont un centre de croyance ; les gouvernements sont rassurés sur des dogmes une fois connus, qui ne changent point; la superstition est, pour ainsi dire régularisée, circonscrite et resserrée dans des bornes qu'elle ne peut ou qu'elle n'ose franchir (1). » Ainsi le législateur ne se soucie point de la vérité ou de la - fausseté des croyances religieuses. Napoléon les croit fausses, il n'est pas plus catholique que mahométan, mais il veut régulariser les superstitions, établir la règle dans le domaine de l'erreur, comme il l'établit dans son administration. Le libre mouvement des sectes lui est antipathique. Rien de plus curieux qu'une conversation de Napoléon sur les disputes religieuses ; nous en citerons quelques traits : « Il n'y a pas une plus admirable institution que celle qui maintient l'unité de la foi et prévient les querelles religieuses. Je ne connais rien de plus odieux qu'une foule de sectes se disputant, s'invectivant, se combattant à main armée, ou formant des coteries qui se jalousent, et donnent au gouvernement des embarras de toute espèce. Les querelles de Sectes sont les plus insupportables que l'on connaisse. Elles sont ou cruelles et sanguinaires, ou sèches, stériles, amères (2). » Napoléon qui voyait l'idéal dans l'unité, et qui ne comprenait point la liberté, était en extase devant l'unité catholique. Dans cette même conversation, il s'écria : « Le pape, qui maintient l'unité de la foi, est une institution admirable. » Il y a cependant un revers à la médaille. Si l'unité est l'idéal, il faut dire avec les ultramontains que les souverains pontifes sont les maîtres du

(1) Portalis, Discours et Rapports sur le concordat, pag.20. (2) Thiers, Histoire du Consulat, liv. xII.

monde. Napoléon ne l'entendait pas ainsi. Il voulait l'unité catholique, avec les articles de Bossuet, c'est à dire l'unité de la foi, mais la soumission de l'Église à l'empereur. Le régime de la religion est le pendant du régime politique. Napoléon mit fin à la république, tout ensemble et à la libre pensée; une unité de fer prend la place de la liberté.

§ 3. Qui est vainqueur ?

C'est le catholicisme, disent les catholiques, qui est vainqueur, et il faut être aveugle pour le nier. Que voulait le dix-huitième siècle? Le mot fameux de Voltaire nous le dit : écraser l'infâme. La philosophie, sous toutes ses formes, et malgré la différence des sectes, poursuivait la ruine du christianisme. En 89, elle se met à l'œuvre, elle démolit l'Église, pour la reconstruire à neuf; elle essaie d'y faire pénétrer l'esprit de la Révolution. Quand la résistance du clergé orthodoxe démontre l'inanité de ses efforts, - elle jette le masque : les uns, les enfants perdus de 93, transforment les églises en lieux de débauche et les filles publiques en déesses : les autres tentent de fonder une religion nouvelle, et la Convention met sa toute-puissance à leur service. A quoi aboutit Cette longue guerre contre le christianisme ? Dieu envoie un soldat heureux. Il n'a qu'à se montrer et la République disparaît; il n'a qu'une signature à apposer au bas du concordat, et la France revient aux autels du Christ. L'Eglise constitutionnelle rentre repentante dans le sein de l'Église universelle; quant à la religion décadaire, et au culte des théophilanthropes, ils s'évanouissent, comme s'ils n'avaient jamais existé. Le gallicanisme lui-même, quoiqu'il ait pour lui l'autorité de Napoléon, et ensuite le prestige de l'antique royauté, abdique devant la seule vraie religion, celle de Rome. Faut-il encore demander qui est vainqueur? .

Nous avons d'avance répondu à ce cri de triomphe, et l'histoire de la réaction religieuse complétera notre réponse (1). Sur le ter- . rain de la doctrine, on ne peut discuter avec les catholiques, pas plus qu'on ne peut raisonner sur la lumière avec des aveugles.

(1) Voyez mon Etude sur la réaction religieuse,

S'ils ne cèdent point à la raison, ils céderont devant la puissance de la réalité. La Révolution française n'est que le commencement d'une ère nouvelle; c'est le premier engagement d'une lutte décisive entre le passé et l'avenir; avant de crier victoire, il faut attendre la fin du combat. Même en la considérant comme une époque isolée, est-il vrai qu'elle soit aussi favorable au catholicisme que le prétendent ses défenseurs ? Ce n'est pas sérieusement que les catholiques célèbrent leur triomphe.Quand ils parlent à cœur ouvert, ils maudissent la Révolution, et ils regrettent amèrement tout ce qu'elle a détruit. L'Assemblée nationale a enlevé à l'Église le magnifique patrimoine des pauvres qui lui assurait une existence indépendante, et une position aussi haute que celle de la royauté. On essaie en vain de le reconstituer par la fraude; si l'on y parvenait, l'État s'emparerait de nouveau de richesses, fruit de la captation et de la violation des lois. La Révolution a détruit les ordres religieux; c'est comme si elle avait abjuré le christianisme traditionnel. Qu'importe que les morts soient ressuscités ? Ce sont des revenants sans vie réelle, puisqu'ils n'ont point d'existence légale. Les couvents n'existent que par la fraude; ils en useront et abuseront si bien, que la conscience publique se soulèvera contre eux, et que le législateur sera forcé de détruire définitivement des asSOciations qui ne sont qu'une œuvre de mensonge et d'hypocrisie. La Révolution a infligé une plaie plus profonde encore au christianisme traditionnel, en l'abolissant comme religion dominante, et en proclamant la liberté religieuse. Il est imp0ssible que la révélation se maintienne en présence de la libre " pensée, car la libre pensée est la négation de la révélation, et elle finira par la ruiner. La Révolution a échoué, dit-on; elle voulait détruire le christianisme, et le christianisme a gagné une vie nouvelle dans les persécutions qui tendaient à sa ruine.Oui, la Révolution a échoué dans son œuvre de violence, et nous nous en félicitons; en ce sens nous applaudissons au triomphe du catholicisme, car c'est le triomphe de l'idée de droit et de liberté. Seulement nous aurions VOulu que la victoire fût plus pure. Ce n'est point par ses seules forces que le catholicisme vainquit la Révolution; il fallut un guerrier, un conquérant qui commença par anéantir ce qui restait de liberté politique à la France, et qui restaura ensuite la vieille religion, en enchaînant la liberté religieuse, en faisant violence à la partie éclairée de la nation. Si cela s'appelle le triomphe de l'Église, il n'y a pas de quoi s'en vanter. Une restauratioh du christianisme traditionnel, due à la force, témoigne contre le culte que l'on restaure. Mais tel est l'aveuglement des hommes du passé qu'ils louent Napoléon (1), de n'avoir point respecté les droits du culte constitutionnel; voilà le service par lequel il mérita selon eux le titre de nouveau Constantin. Cet éloge est la condamnation du catholicisme. Il lui fallut l'appui des empereurs chrétiens, pour vaincre le paganisme; il lui fallut encore la protection d'un soldat couronné pour vaincre le principe de liberté qui faisait la force du clergé constitutionnel. Malheur au christianisme romain, s'il lui faut de pareils protecteurs pour se sauver ! Ces sauveurs n'ont en vue que leur propre intérêt, et quand ils emploient la force au service des idées religieuses, ils compromettent la religion même qu'ils servent. Les démocrates font un crime du concordat à Napoléon : « Que Dieu pardonne au grand empereur! s'écrie Proudhon. Mais le chef de l'État qui, pouvant élever haut la conscience du peuple, la replaça sous le joug de l'Église, comptera avec la postérité. » Les libres penseurs ont raison de maudire l'œuvre de Napoléon, en ce sens que ce fut une œuvre rétrograde. La France jouissait de la liberté religieuse, Napoléon la lui enleva; il força le clergé constitutionnel à rentrer dans le sein de l'Église romaine, il mit fin à la religion décadaire et au culte des théophilanthropes.S'il maintient les Églises réformées et le culte juif, c'est qu'il devait tenir compte des faits sociaux; son idéal était l'unité absolue, en religion comme en politique. Nous avons dit ailleurs que la monarchie universelle est un faux idéal. L'idéal de l'unité religieuse est tout aussi faux. La religion est avant tout le droit de l'individu; dès lors il ne peut être question d'une unité absolue de culte; c'est au contraire la liberté qui doit être le droit commun . Est-ce à dire qu'il n'y ait pas dans la religion un autre intérêt que celui de l'individu? Il y a d'abord un intérêt social qui est évident, de quelque religion qu'il s'agisse. L'État est intéressé à

(1) Veuillot, Mélanges, t. I, pag. 241-244. .

à ce que l'idée religieuse se maintienne, parce que sans religion, ou avec l'irréligion, il n'y a plus aucune garantie de moralité; on aboutit à une civilisation purement matérielle, ce qui, comme le dit Portalis, est une vraie barbarie, barbarie civilisée pire que la barbarie sauvage, car la première est une marque certaine de décadence, tandis que l'autre a au moins des germes d'avenir. Or, le mal de l'époque moderne n'est-il pas précisément l'absence de moralité, une civilisation sans âme, sans foi? Ce mal n'est-il pas surtout celui qui mine la France? Nous n'oserions poser cette question redoutable, si nous ne trouvions la réponse dans des écrivains contemporains de la Révolution. En 1789, l'auteur des Révolutions de Paris s'écrie : « Les mœurs? nous n'en avons plus ! IL N'Y A PoINT DE NATION PLUs IMMoRALE ! » Loustalot ajoute que ce Spectacle n'est point fait pour regretter le passé. La religion, en apparence, était florissante, malgré l'incrédulité des hautes clasSes; en réalité, elle manquait de ressort, puisqu'elle n'assurait point la morale publique (1). Tel était l'état des mœurs quand la Révolution éclata. La passion de la liberté tint lieu de foi aux hommes de 89 et de 93; mais des chutes fameuses attestent que l'amour de la liberté est un frein insuffisant pour les mauvais instincts, et qu'il manque de garantie, là où il n'y a pas de moralité. Le cri d'alarme jeté par Loustalot était un cri prophétique. La fièvre révolutionnaire passa, et la France se jeta corps perdu, et âme perdue, dans les bras d'un soldat. Elle s'est relevée, puis elle est retombée. Ces défaillances trop fréquentes ne tiennent- elles point à l'immoralité signalée dès 89, par un écrivain qui avait le génie de la liberté? - La liberté elle-même est donc intéressée à ce qu'il y ait une religion. Mais il faut que cette religion soit compatible avec la iberté, et le catholicisme en est l'ennemi mortel. N'est-ce pas une raison, diront les démocrates, pour maudire le concordat ? Les démocrates se trompent en croyant que le principe du mal est dans le concordat; il est dans le catholicisme ultramontain. Le christianisme gallican, tel que Napoléon le rétablit, s'il n'est pas enthousiaste de liberté, l'accepte du moins, et il peut se concilier avec elle : l'Église constitutionnelle en est une preuve.

(1) Les Révolutions de Paris, introduction, pag, 10.

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